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mardi, 21 octobre 2008

« Et quand personne ne me lira... »

Un parler ouvert ouvre un autre parler et le tire hors, comme le fait le vin et l'amour.

C'était jeudi dernier dans Une Vie, une Œuvre , le ton, le tempo d'une langue qui s'était habillée de la voix de Piccoli. Il me suffit de si peu pour retourner à cette lecture qui depuis plus de vingt ans ponctue des jours, des soirées, quelques heures, parfois une minute ou deux, pour quelques chapitres ou pour une phrase, trois ou quatre mots : Montaigne.
Rien de tel que les regards si brefs soient-ils de lecteurs ou savants ou naïfs pour me remettre en goût d'ouvrir les Essais. Ce matin-là, les passeurs avaient indistinctement nom Magnien, Sève, Pouilloux, Pachet. Peu importe l'indistinct de l'intervenant ; les voix surgissaient de leurs lectures faites, des bribes copiées et recopiées ; des paysages montaigniens s'ouvraient, rénovés, se dévoilaient, neufs, actuels.
Les paroles s'accordaient plus sur l'épicurien, délaissant le sceptique. Et l'ironie légère, comme un rouge aux joues, s'entendait dans les commentaires.

Et quand personne ne me lira, ay-je perdu mon temps, de m'estre entretenu tant d'heures oisives, à pensements si utiles et aggreables ? Moulant sur moy cette figure, il m'a fallu si souvent me testonner et composer, pour m'extraire, que le patron s'en est fermy (affirmé), et aucunement (quelque peu) formé soy-mesme. Me peignant pour autruy, je me suis peint en moy, de couleurs plus nettes, que n'estoyent les miennes premieres. Je n'ay pas plus faict mon livre, que mon livre m'a faict.

Montaigne
II, XVIII

Dans les lignes précédant ce texte, il reconnaît la facilité d'usage qu'apporte l'imprimerie, mais il s'estimerait récompensé si les pages de son livre servaient, citant Martial* et Catulle**, d'emballage pour les olives, les thons ou les maquereaux, lui se contentant d'empêcher que quelque coin de beurre ne se fonde au marché.

*Ne toga cordyllis, ne penula desit olivis (Martial)
"Que les bonites ne manquent point d'emballage, ni les olives de cornets !"
**Et laxas scombris saepe dabo tunicas (Catulle)
"Souvent je fournirai de larges tuniques aux maquereaux"

dimanche, 19 octobre 2008

retour à à la Possonière, terre de Ronsard

Ce matin un commentaire d'Alain B. et voilà mon projet de note autour de Montaigne et de l'émission de jeudi dernier, Une vie, une Œuvre, repoussé à un autre jour, parce qu'Alain cite un voyage en Vendômois, à la Possonière, manoir de Ronsard.
J'ai, à la suite de mes lectures de Michel Chaillou le "sentiment géographique" très développé qui m'est un puissant excitant à l'ouverture d'une œuvre.
Je ne quitterai donc point ce cher XVIe siècle, j'ouvre les Amours de Marie, cette brune Fleur angevine, paysanne pucelle de quinze ans. Alain soutient que Ronsard est le poète le moins superficiel de la langue française ; ça me chiffonne un peu pour mon Du Bellay préféré.
J'ai passé un après-midi enchanteur et ensoleillé dans les allitérations, les pétraquismes, les yeux, les poils, les roses, les herbages, les tétins, les aporismes et l'élégie la plus ivre : je suis revenu avec ce geste désespéré que j'adresse à Alain, mon compagnon de bord de mer qui a le mal de mer, mais célèbre si bien dans ses images et la mer, et les roses, et la femme.


Je veux, me souvenant de ma gentille Amie,
Boire ce soir d'autant, et pource, Corydon,
Fais remplir mes flacons, et verse à l'abandon
Du vin pour réjouir toute la compagnie.

Soit que m'amie ait nom ou Cassandre ou Marie,
Neuf fois je m'en vais boire aux lettres de son nom,
...........................................................
..........................................................
Gagnons ce jour ici, trompons notre trépas :
Peut-être que demain nous ne reboirons pas.
S'attendre au lendemain n'est pas chose trop prête.



et trois sonnets plus loin, cette épitaphe désespérée


Celui qui gît ici sans cœur était vivant,
Et trépassa sans cœur, et sans cœur il repose
.



Le moins superficiel ? Ne sais. L'un des plus graves, souventes fois.

samedi, 18 octobre 2008

quelques minutes de télévision dite littéraire

Tombé par hasard sur le café littéraire de Picouly. La gueule un peu serrée de Onfray m'y retient. Le voilà qui s'étend encore sur les tristesses de la sexualité chrétienne qui mènera à la pornographie libérale. Quand se nettoiera-t-il de son passage adolescent chez les Salésiens ? Il est au café littéraire pour la parution de Le souci des plaisirs. Pour une érotique solaire. Beau titre !
La caméra bouge et s'arrête sur un jeune homme qui approuve à plein corps la sexualité libertaire prônée par notre philosophe.
J'identifie ainsi le jeune homme : François Bégaudeau qui est invité pour son Antimanuel de littérature. Le jeune homme que je n'ai ni lu, ni vu — son film avec Cantet — devient très vite un sale gosse quand, toujours aussi serré, Onfray paraît contester le copiage/copillage du titre "antimanuel"*. Le sale gosse se déchaîne avec la venue sur écran de l'homme au blogue de littérature critique le plus lu et commenté — évidemment que je suis jaloux — Assouline. Vraiment un sale gosse, Bégaudeau, une tête à claques, sûr de lui...
Asinus asina fricat, à l'envers. Avec Bégaudeau, le frottement serait plutôt de la ruade. Assouline submergé et la gueule immobile de Onfray.
Bof ! Leurs antimanuels sont quand même des manuels : les leurs.
Auraient mieux fait d'écouter Clément Rosset et son Précis de philosophie dans l'émission , le jeudi précédent.

À propos de ces manuels antimanuels, chez mes Bons Pères, j'ai appris dans le Précis de Littérature Française du chanoine Ch.-M Des Granges. J'estime que je m'en suis sorti aussi bien que ceux qui plongèrent plus tard dans les Lagarde et Michard. L'important c'est de se façonner ses contres — ou ses antis — soi-même.
D'ailleurs le discours de Mirabeau, cité hier, je l'ai retrouvé chez... le chanoine.

* L'un et l'autre reconnaissaient leur dette (?) à Duneton et à son Anti-manuel de Français. Lire le blogue de Constantin C.

Post-scriptum (qui n'a rien avoir avec les noms cités ci-dessus) :
Notre jus de pommes 2008 aura été pressé, à la Pierre-Anne, avec des pommes de Chailleux, nom gallo de la Drap d'Or.

vendredi, 17 octobre 2008

sur la Criiiiii......se

Je ne comprends goutte aux mécanismes des Bourses, aux placements, aux indices nikkei, dow jones, nasdaq et autres cac40, aux discours de mesdames, messieurs les économistes et les politiques. Je rangeais quelques papiers — après avoir rincé mes cinquante bouteilles pour la matinée "jus de pommes" de demain, aux pressoirs de la Pierre-Anne — ; je suis tombé sur cette intervention à l'Assemblée...!
Si actuelle.

Messieurs, au milieu de tant de débats tumultueux,
ne pourrai-je pas ramener à la délibération du jour par un petit nombre
de questions bien simples? Daignez, Messieurs, daignez me
répondre.
Le premier ministre des Finances ne vous a-t-il pas offert le
tableau le plus effrayant de notre situation actuelle?

Ne vous a-t-il pas dit que tout délai aggravait le péril? qu'un
jour, une heure, un instant pouvaient le rendre mortel? Avons-
nous un plan à substituer à celui qu'il nous propose?
Je ne crois pas les moyens de M. (...) les meilleurs possibles;
mais le ciel me préserve, dans une situation
si critique, d'opposer mes moyens aux siens. Vainement je les
tiendrais pour préférables; on ne rivalise pas en un instant
avec une popularité prodigieuse, conquise par des services
éclatants, une longue expérience, la réputation du premier
financier connu, et, s'il faut tout dire, des hasards, une destinée
telle qu'elle n'échut en partage à aucun mortel.
Il faut donc en revenir au plan de M. (...).

Mais avons-nous le temps de l'examiner, de sonder ses bases,
de vérifier ses calculs? Non, mille fois non.

D'insignifiantes questions, des conjectures hasardées, des
tâtonnements infidèles, voilà tout ce qui, dans ce moment, est
en notre pouvoir. Qu'allons-nous donc faire par la délibération?
Qu'est-ce donc que la banqueroute, si ce n'est le plus cruel,
le plus inique, le plus inégal, le plus désastreux des impôts? .

Mes amis, écoutez un mot, un seul mot.

Deux siècles de déprédations et de brigandages ont creusé le
gouffre où le royaume est près de s'engloutir. Il faut le combler,
ce gouffre effroyable! Eh bien! voici la liste des propriétaires
français. Choisissez parmi les plus riches afin de sacrifier moins
de citoyens; mais choisissez, car ne faut-il pas qu'un petit
nombre périsse pour sauver la masse du peuple?

Allons, ces deux mille notables possèdent de quoi combler le
déficit. Ramenez l'ordre dans vos finances, la paix et
la prospérité dans le royaume.... Frappez, immolez sans pitié ces tristes
victimes! précipitez-les dans l'abîme! Il va se refermer.... Vous
reculez d'horreur.... Hommes inconséquents! Hommes pusillanimes!

Et ne voyez-vous donc pas qu'en décrétant la banque-route,
ou, ce qui est plus audacieux encore, en la rendant inévitable
sans la décréter, vous vous souillez d'un acte mille fois
plus criminel, et, chose inconcevable, gratuitement criminel,
car enfin cet horrible sacrifice ferait du moins disparaître le
déficit. Mais croyez-vous, parce que vous n'aurez pas payé, que
vous ne devrez plus rien? Croyez-vous que les milliers d'hommes
qui perdront en un instant par l'explosion terrible ou par ses
contre-coups tout ce qui faisait la consolation de leur vie,
et peut-être leur unique moyen, de la sustenter, vous laisseront
paisiblement jouir de votre crime?

Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette
catastrophe vomira sur la France, impassibles égoïstes qui
pensez que ces convulsions du désespoir et de la misère passeront,
comme tant d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles
seront plus violentes, êtes-vous bien sûrs que tant d'hommes
sans pain vous laisseront tranquillement savourer les mets
dont vous n'aurez voulu diminuer ni le nombre ni la délicatesse?
Non, vous périrez... et dans la conflagration universelle que vous
ne frémissez pas d'allumer, la perte de votre honneur ne sauvera pas
une seule de vos détestables jouissances.

Voilà où nous marchons....
Je ne vous dis plus, comme autrefois : Donnerez-vous, les
premiers, aux nations, le spectacle d'un peuple assemblé pour
manquer à la foi publique? Je ne vous dis plus : Eh! quels"
titres avez-vous à la liberté, quels moyens vous resteront pour
la maintenir, si dès votre premier pas vous surpassez les turpitudes
des gouvernements les plus corrompus, si le besoin de
votre concours et de votre surveillance n'est pas le garant de
votre Constitution? Je vous dis : Vous serez tous entraînés
dans la ruine universelle, et les premiers intéressés au sacrifice
que le gouvernement vous demande, c'est vous-mêmes.

Votez donc ce subside extraordinaire et puisse-t-il être suffisant!
Votez-le, parce que, si vous avez des doutes sur les
moyens (doutes vagues et non éclairés), vous n'en avez pas sur
sa nécessité, et sur notre impuissance à le remplacer, immédiatement du moins.
Votez-le, parce que les circonstances politiques ne souffrent aucun retard,
et que nous serions comptables de tout délai. Gardez-vous de demander du temps;
le malheur n'en accorde jamais...
Vous avez entendu naguère ces mots forcenés : "Catilina est aux
portes de Rome, et l'on délibère!" et certes, il n'y avait autour de
nous ni Catilina, ni péril, ni factions, ni Rome.... Mais aujourd'hui
la banqueroute, la hideuse banqueroute est là ; elle menace
de consumer, vous, vos propriétés, votre honneur, et vous délibérez?...

Mirabeau
Discours sur la contribution du quart des revenus
(Septembre 1789.)


Jusqu'au nom de Necker, le M. (...), les mâles accents éliminaient déjà madame Lagarde, et on n'y entend guère les scansions "énarchistes" de messieurs Fillon et Woerth ; même le "nègre" de notre président ne suscite chez son petit maître d'envolées telles.
Les "parachutes dorés" ne seront point ces "tristes victimes...précipitées dans les abimes".
AH ! qu'un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple?
En ces jours,nous serions plutôt dans l'inverse.

mercredi, 15 octobre 2008

un après-midi peu ordinaire

Passionnant d'arpenter une zone commerciale particulièrement monstrueuse avec FB : il râle, maugrée, mais son regard est en alerte et l'appareil photo prend les notes.
Un parking de quarante mille places. Au nord, le Zénith ; au sud, Ikéa ; à l'est, Décathlon et Boulanger, à l'ouest, Leclair Atlantis — une injure à l'océan proche. Et puis encore UGC-Ciné, Flunch, PathéCiné et un cube culturel noir, ONYX.
Nous échangeons devant un café noir, dans l'interminable galerie marchande Leclerc près des "travellators" d'Ikéa. FB maugrée toujours sur cet espace, mais nous évoquons l'océan, l'île de Houat, Saint-Simon, l'aventure du remue.net ancien, du publie.net nouveau — comme un vin —, de Gracq, de ce que j'écris dans ma paresse, de Calaméo, de mon année Char, des Chroniques portuaires.
Passe l'ombre d'une religieuse âgée qui, dans un autre centre commercial, précédait FB, en y déposant, à la caisse, une paire de collant "Golden Lady" et ce sont des pages de Tumulte qui s'ouvrent.

Tout à l'heure, nous allons entrer sous le chapiteau ceinturé de ganivelles qui fait verrue parmi les quarante mille véhicules. La médiathèque de Saint-Herblain — son adjoint à la Cultre et son bibliothécaire — donne à feuilleter son nouveau site Danslalecture*.
Puis FB va dialoguer avec le secrétaire général de la Société des gens de lettres sur la création littéraire à l'heure du numérique. Dialoguer enfin, ce seront deux parallèles qui parfois se courbent jusqu'à se rapprocher, mais tout aussi vite s'éloignent : que peuvent-elles tracer d'autre entre un monsieur très correct qui avoue ne pouvoir écrire de la poésie qu'avec un crayon et du papier et un "huluberlu" échevelé qui agite un SonyReader contenant certainement tout Rabelais et Saint-Simon, en reconnaissant qu'il ne sait peut-être plus calligraphier le moindre mot.

La nuit du parking nous a séparés. Merci, François ! L'après-midi fut belle dans "l'horreur" mercantile que tu vitupères.
Au printemps prochain bien établi, nous arpenterons les grèves de Houat.

Ental.jpg

le mouillage de Houat En-Tal au mois de juin 2008 - Photo de Nicléane- manière de se laver les yeux de la zone Atlantis de Saint-Herblain !


Ce soir, au cinéma le Beaulieu, le passé rattrape quelques-un(e)s d'entre nous : Germaine Tillion et ses images oubliées. D'actualité bien vivante après la semaine du Colloque de Blois : naguère acteurs, nous serons témoins, conteurs d'une Algérie douloureuse qui nous tient au cœur..

* Y. A. qui est un grand bibliothécaire prétend qu'une anthologie — ce que veut être Danslalecture — ne peut être que subjective. Je rêve d'une anthologie collective qui rassemblerait les choix des lectrices et des lecteurs d'une collectivité citoyenne, bien sûr, à l'usage non-exclusif de cette collectivité... avec un flux RRS pour les textes nouveaux qui s'y aggloméreraient. N'est-ce pas, François.


dimanche, 12 octobre 2008

dans cet automne de douce lenteur, encore de si pesantes questions

La dernière grappe de la treille a été coupée. Cette treille, elle est tardive, abondante aux lourdes grappes sucrées.
Je ne suis pas mécontent de descendre d'aïeux vignerons.

Hier, invitation à la Médiathèque Condorcet, pour l'inauguration de l'exposition "Femmes en résistances" : "hénaurme" absence de Germaine Tillion, nulle part nommée.
Je ne sais que trop pourquoi ! Désormais, ce silence peut prêter au sourire.
Quand on se tenait à l'écart des doctrines et des modes de pensée, on ne pouvait que s'attendre à ce silence — quand ce n'était pas aux injures — des tenant(e)s de la pensée correcte anti-colonialiste.

« Si le mal répond au mal, quand le mal finira-t-il ? »

auresfill001.jpg

Toute l'œuvre de Tillion est un essai lucide, inquiet mais jamais désespéré, d'approfondir la question que pose cette enfant aurésienne*

* En feuilletant L'Algérie aurésienne de Germaine Tillion, aux éditions de la Martinière, 2001.

vendredi, 10 octobre 2008

ce Nobel, un peu "téléphoné", non ?

La semaine dernière, un entretien avec Garcin dans le Nouvel Obs et en baie de Douarnenez, un "7 à 9" avec Ali Baddou et sa fine équipe, mercredi matin et hier au soir, le Prix. Certes, on savait Le Clézio "nobélisable", mais le hasard médiatique a trop bien fait les choses.
Ce qui m'a paru intéressant, c'est le contenu de la revue de presse internationale de ce matin, sur France Cul. Pourra-t-on écrire plus juste sur le "saint" de notre appareil littéraire, ainsi qualifié par Sollers, ce vieux "satan" — Lévy et Houellebecq n'étant, en ces jours d'effervescence éditoriale, que des "diablotins" ?

Après Désert, j'ai rouvert le dernier qui me chamboula l'âme, et pour cause, il me renvoyait à ces années côte-d'ivoiriennes, quand je descendais le soir, au bord de l'étang derrière la concession de l'école, pour me baigner parmi les nudités éclatantes des filles du Moronou.

Les jeunes filles étaient très belles, longues, étincelantes dans l'eau de la rivière. Il y avait une femme étrange que Bony emmenait (Fintan) voir, chaque fois, à travers les roseaux. La première fois qu'il l'avait vue, c'était peu de temps après son arrivée, il pleuvait encore. Elle n'était pas avec les autres filles, mais un peu à l'écart, elle se baignait dans la rivière.
Elle avait un visage d'enfant, très lisse, mais son corps et ses seins étaient ceux d'une femme. Ses cheveux étaient serrés dans un foulard rouge, elle portait un collier de cauris autour du cou. Les autres filles et les enfants se moquaient d'elle, ils lui jetaient de petites pierres, des noyaux. Ils avaient peur d'elle. Elle n'était de nulle part, elle était arrivée un jour, à bord d'une pirogue qui venait du sud, et elle était restée. Elle s'appelait Oya.
Elle était nue au milieu de la rivière. Elle se lavait, elle lavait ses vêtements. Le cœur de Fintan battait fort, pendant qu'il la regardait à travers les roseaux. Bony était devant lui, pareil à un chat à l'affût.
Ici, au milieu de l'eau, Oya n'avait pas l'air de la folle à qui les enfants jetaient des noyaux. Elle était belle, son corps brillait dans la lumière, ses seins étaient gonflés comme ceux d'une vraie femme. Elle tournait vers eux son visage lisse, aux yeux allongés. Peut-être qu'elle savait qu'ils étaient là, cachés dans les roseaux. Elle était la déesse noire qui avait traversé le désert, celle qui régnait sur le fleuve.


De Onitsha
J.M.G. LE CLÉZIO.


Plus de cinquante ans ! Et c'est encore hier.
Je n'en étais point à l'ère du post-exotisme ; l'Afrique me façonnait dans la sensualité et la rudesse.

Décidément, il m'est très bon de relire de grands romans.

jeudi, 09 octobre 2008

à chaud

Le Clézio, prix Nobel !
Bien, très bien pour la langue française.
J'ai commencé de lire Le Clézio avec Désert. Je me suis arrêté avec Onitsha. Du moins ce sont les livres que je garde précieusement sur mes étagères.
Les bouquins d'avant, les bouquins d'après ?
Je m'y suis souvent ennuyé.
Merci quand même, J. M. G. Le Clézio !
Ne serait-ce que pour ces quelques lignes :


C'était un pays hors du temps, loin de l’histoire des hommes, peut-être, un pays où plus rien ne pouvait apparaître ou mourir, comme s'il était déjà séparé des autres pays, au sommet de l’existence terrestre. Les hommes regardaient souvent les étoiles, la grande voie blanche qui fait comme un pont de sable au-dessus de la terre. Puis ils écoutaient la nuit.

Ils étaient les hommes et les femmes du sable, du vent, de la lumière, de la nuit. Ils étaient apparus, comme dans un rêve, en haut d'une dune, comme s'ils étaient nés du ciel sans nuages, et qu'ils avaient dans leurs membres la dureté de l’espace. Ils portaient avec eux la faim, la soif qui fait saigner les lèvres, le silence dur où luit le soleil, les nuits froides, la lueur de la Voie lactée, la lune ; ils avaient avec eux leur ombre géante au coucher du soleil, les vagues de sable vierge que leurs orteils écartés touchaient, l’horizon inaccessible. Ils avaient surtout la lumière de leur regard, qui brillait si clairement dans leurs yeux.

...c'était le seul, le dernier pays libre peut-être, le pays où les lois des hommes n’avaient plus d'importance. Un pays pour les pierres et pour le vent... quand le soleil brûle et que la nuit gèle.


De Désert
J.M.G. LE CLÉZIO.


C'était écrit avant que le désert ne devienne un "trekking" pour randonneurs aisés.

mardi, 07 octobre 2008

la Grande Vieille

Le blogue se hâte lentement vers sa cinquième année. Ces jours-ci, j’ai dû ouvrir quelques petits chantiers de trop. Je crois bien que je ferai ma rentrée littéraire d’autre façon qu’à la manière “de Bretagne”.
Bien que les amours de Viviane et de Merlin relatées par Roubaud et par Élléouêt valent bien un long détour par le Val sans retour !

Mais deux pressent pour la semaine à venir :
• le mardi prochain, pour un après-midi autour de l'Édition et la Toile à Saint-Herblain, une relecture des textes de François Bon sur “écriture et informatique” — l’un doit daté du début de l’an 2001 quand je pataugeais dans mon premier site : il y présentait remue.net qui n'était pas encore le tiers-livre et se fendait de quatre pages de judicieux conseils à l’usage des débutants de la Toile
• le mercredi qui suit, un feuilletage des bouquins de et sur Germaine Tillion : à propos de la projection du documentaire de François Gauducheau sur les Images oubliées de Germaine Tillion, au cinéma de ma petite cité, je dois témoigner (!) — trente ans après elle, dans l’Algérie enfin en paix (?), deux ans durant, j’arpentais, en compagnie de mon vieux copain Er-Klasker, les vallées de l’Oued Abiod et de l’Oued Abdi, les ravins vertigineux et pierrailles de l’Ahmar Khaddou. Elle fut aussi, à travers ma formation et mon expérience professionnelle des Centres sociaux éducatifs, ma mère intellectuelle.

Témoigner ?
Ce soir, je me dis qu’il suffirait de lire cette assertion très spinoziste de la jeune ethnologue “aurésienne”:

« Ne pas croire qu’on sait parce qu’on a vu, ne porter aucun jugement moral ; ne pas s’étonner ; ne pas s’emporter...»

ou cette autre encore :
« Dire le vrai ne suffit pas, il faut dire le juste ! »

Cette sacrée bonne femme, une Grande Vieille, peut bien reposer dans les cieux sahariens parmi les Imouqqranen — les Grands Vieux — qui l'accueillirent naguère et boire avec eux une céleste tasse de “kawa”.

dimanche, 05 octobre 2008

variables humeurs

Hier, réjouissant passage au Musée des Beaux-Arts.
J’avais quelque retard dans mes centres d’intérêt — toujours cette contemplation hébétée de l’océan. Je suis allé voir en plus qu’excellente compagnie — Nicléane, Ja, Da, quelques-unes de leurs compagnes d’atelier et Er, leur animateur, — “Regarde de tous tes yeux, regarde”, exposition qui se veut une lecture de l’art contemporain à travers le filtre perecquien — occasion : l’anniversaire de la publication du roman de Pérec, la Vie mode d’emploi.
Er, entre sarcasme et indulgence, avait prévenu : le vide-grenier du musée. C’était pas mieux, pas pis...
Ça tient du détournement amusant et de la supercherie souriante. Soixante-dix fois, de l’une à l’autre. On ne s’ennuie pas, on passe légèrement.
Post-modernisme !

Quand on sort du musée, on n’est guère dépaysé ; à quelques pas sur les cours voisins, entre la chapelle de l’Oratoire et notre belle cathédrale, “refroidie” par Viollet-Leduc, la Foire d’automne avec ses manèges, ses baraques foraines, ses odeurs de nougat et de barbe-à-papa. Les flonflons, les pétards et les parfums mis à part, j’aurai pu intervertir loterie de foire et vide-grenier muséographique. Dommage que le billet d’entrée du musée ne pouvait être présenté pour un tour de Grande-roue.
Même le Sacré laïcisé du XIXe siècle s’est évaporé.
Post-modernisme !

Je me faisais un plaisir de poursuivre par un passage au Lieu Unique, histoire de prendre date pour les ateliers de littérature. À reculons, certes, le post-modernisme même littéraire m’effarouchant un tantinet — que dire du post-exotisme qui s’annonce ?
Dans une note précédente, j’amorçais le pointillé d’un programme qui de Pynchon, via Claro, m’entraînerait à Sollers, de Volodine via Klapka à Mathias Enard et Claude Simon.
Je laissais tomber dame DetAmbel* et ses vieillardes amours — qui pourraient être les miennes — dame Angot et ses problèmes de fouilles en caisse — ça, c’est la Boite-en-valise de Duchamp, nœud de l’expo précitée, et ses calembours** qui me troublent —
À la billetterie, je n’ai pas pris la fuite. Non, mais une rogne qui ne s’atténue point !
Cet après-midi, avant sieste, je me suis fendu d’un amer courriel à la direction du Lieu Unique:

D’une Carte jaune à une Carte rose
ou comment  LU ponctionne l'aisance des retraités !

Je souhaitais m'inscrire à nouveau aux cours de littérature contemporaine de l'Université dite "POP".
Je tiens à remercier la direction du Lieu Unique pour la "fleur" qu'elle fait aux étudiants de plus de trente ans, en leur permettant de prendre la carte rose leur "offrant" le choix de trois spectacles. Le tarif de participation passe de 24 € à 42 €.
Il est évident que les étudiants de plus de trente ans inscrits à l'Université permanente sont une classe d'âge regroupant un nombre important de privilégié(e)s et que, même non intéressé(e)s par les programmations culturelles autres que celles de l'Université dite "Pop", ils doivent participer, sans réduction, aux frais des secteurs du Lieu, sans doute déficitaires — je pense , en autres activités, aux jolis "bides" passés et à venir d'Estuaire 2007 et 2009.
Les "retraités" sont tous aisés !


Non mais !

* Avec un A majuscule pour corriger l’erreur orthographique que me souligna avec gentillesse l’OrnithOrynque.

** Du type : il faut mettre la moelle de l'épée dans le poil de l'aimée.

lundi, 29 septembre 2008

Allons-y donc de notre rentrée littéraire

Il en était question dans Masse critique, hier matin, Frédéric Martel avait invité Olivier Bétourné, directeur littéraire d'Albin Michel. Je n’ai point trop d’estime habituellement pour les grands “managers” de l’édition lettrée. Cette fois, je suis demeuré attentif. Ce n’était point parole de bois.
Il y fut question de la dignité de tous les lecteurs. De best-sellers dont les noms d’auteurs ont été parfois entendus par ci par là, de madame Amélie Nothomb dont je n’ai lu qu’un seul livre qui traînait sur une étagère de libre échange à la capitainerie du port galicien de Sada, Métaphysique des tubes ; c'était en juste adéquation avec le lieu de lecture, la laverie du port ; j’ai lu, le temps d’un plein de machine à laver ; c’est dire l’épaisseur, l’intensité, la profondeur !
Il y fut aussi question de Pierre Michon et de François Bon ; Bétourné en est aussi l’éditeur ; j’ai mieux compris mon attention première.
On s’entretint de la rentrée littéraire romanesque, de l’importance du rite dans les petits cercles lettrés.

L’an dernier, j’avais ressorti de mes étagères Théo Lésoualc'h ; cet an, je demeure chez les Celtes. PLUME, le magazine qui substitue Hélène à Pénélope dans le lit d’Ulysse, a consacré quelques pages à l’exposition des Champs-libres de Rennes consacrée au roi Arthur, une légende en devenir. La rédaction de ladite revue ne met point encore Merlin dans le lit de Guenièvre. Mais sait-on jamais ?
Je ressors donc “ma” matière de Bretagne ; enfin la mince matière que j’ai dans mes rayons.
Qui dit rentrée littéraire dit roman et qui dit matière de Bretagne dit bien naissance du roman occidental. Non ?
Je ne sors pas encore mes Markale et autres Loth... je ressors un roman, écrit qui dans les années 70 continuait à sa manière le devenir de la légende comme le titre si bien l’expo de Rennes.
D’Yves Élléouêt, le Livre des Rois de Bretagne. Il fut peintre, époux de Aube et donc gendre d'André Breton !

À la suite de Masse critique, les incontournables— à contourner parfois — Répliques : une ré-émission sur Joseph Conrad et Au cœur des ténèbres, la colonisation en interrogation.
Chose à lire !
Mais je devrais probablement sous-titrer mon blogue “un auditeur en son jardin”. Avec les iPods et autres, tout est possible.
Ah, si ! en conclusion de Masse Critique, fut évoqué l’arrivée de la nouvelle “liseuse électronique” de Sony. FB, toujours en pointe, l’évoquait déjà en juillet, en élargissant, et ce depuis quelques rubriques, à la situation de cette fameuse lecture numérique.

Post-scriptum :
Jardins* peut se lire comme un entretien dans son jardin, par petites planches. J’en suis au savoureux — il le sont quasi tous — chapitre sur l’histoire du jardin de Boccace, qui me renvoie au Décaméron qui nous renvoie au film de Pasolini, à Masetto, le jardinier faussement benêt du couvent et aux sexes si joliment velus de ses religieuses de tous âges.

(Masetto) est le pendant exact de l'architecte du jardin où est contée l'histoire. Je veux dire qu'il commence par planifier son action avant de l'exécuter en la mettant au service de la nature. Ce faisant, il imite le jardinier qui sème ses graines à l'avance et récolte les fruits de son travail en temps et en heure.
Si la présence de Masetto introduit maintes perturbations dans la vie spirituelle et érotique du couvent, son intrusion ne provoque ni désordre ni anarchie. Au contraire, à la fin de l'histoire, les énergies libidinales du couvent, parfaitement régulées et équitablement réparties, s'épanouissent sans miner les fondations de l'ordre institutionnel. L'histoire exalte finalement l'inventivité des protagonistes pour donner une forme ordonnée au plaisir.


* Ma note du 11 septembre ; on fête les anniversaires des catastrophes comme on peut.



mardi, 23 septembre 2008

retour de mer

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Er Salus, comme un petit moment d'éternité, trois jours durant et Dac'hlmat bien abrité des vents aigres de nordet.
Des ciels nocturnes d'une netteté froide — toujours par la vertu de ces vents — et je relève dans le Livre de bord la contemplation de "mes" constellations.:
Nuit du 20 au 21 septembre, dernière nuit d'été (...ou première de l'automne),
à minuit : presqu'au zénith, ancrée par Deneb et s'appuyant au noroît sur la Lyre avec Véga et l'Aigle avec Altaïr, la Croix du Cygne.
à l'aube, dans le suet : Orion par Aljunina s'appuie en déséquilibre sur Sirius, d'une verdeur bleue comme jamais.
Pour la première fois, dans l'ouest de celle-ci, j'identifie Mirzam.



Le lendemain, nous remontons par le Nord en escale au Crouesty pour une douche brûlante et faire le plein de palets bretons, de cakes au beurre et de chouchen.
Au kiosque de presse, je suis attiré par un magazine assez luxueux, PLUME, le magazine du patrimoine écrit. Le thème, Arthur au-delà de la légende, me pousse à l'achat. Il y fait mention de l'exposition rennaise aux Champs-Libres sur la légende arthurienne (jusqu'au 4 janvier 2009).
D'autres articles intéressants pour un vieux lecteur, sur Lamartine, Nerval : je tique sur l'achat du manuscrit du Manifeste du surréalisme. Manifestement, la rédaction dudit magazine préfère l'initiative privée à la préemption par l'État. Ça me renvoie à la dispersion du "42, rue Fontaine" et de la lutte menée par remue.net et François Bon. J'avais, pour ma part, humblement proposé de rendre au Lot les agathes que Breton y avait collectées.
Rien d'étonnant, l'acquéreur du manuscrit est aussi le directeur de publication de PLUME, qui est aussi le fondateur du musée des Lettres et Manuscrits.

Le plus piquant — j'ai envoyé derechef un courriel — est la brève suivante que l'on trouve en page 6 :
Inépuisable Odyssée... Des indices astronomiques, recueillis dans le texte de l'Odyssée ont permis de dater précisément le retour d'Ulysse près d'Hélène...

Gaste ! s'écrieraient les arthuriens, nous savions Ulysse peu enclin à la fidélité, nous savions les cocufiages subis par la patiente Pénélope.
Mais, de là... à laisser entendre qu'Hélène, pour occuper le lit au pied taillé à la racine dans un olivier, aurait — par quels vents miraculeux ? — précédé Ulysse en Ithaque  et aurait trucidé* Pénélope !
Ce n'est qu'une coquille m'écrirez-vous ! Certes, mais quelle conque !
Amusant avatar causé par un obscur scribe du libéralisme culturel. Peut-être le scribe était-il plongé dans un rêve épique de réécriture ? Surréaliste, non !

Le patrimoine homérique serait-il en danger ? Vains dieux !

* Une impardonnable inattention m'a fait mettre à l'infinitif le verbe "trucider". Un courriel de la rédaction de PLUME, aussi peu amène que celui que j'avais écrit, me fut sur le champ envoyé. De bonne guerre, certes, mais ma coquille était si mince...







samedi, 13 septembre 2008

« Les salons littéraires sont dans l'internet. »

Mais soyez assurés que ce n'est pas grâce à monsieur Pierre Assouline ; il aurait le blogue littéraire le plus fréquenté : ce serait le dernier web-salon où l'on cause.
C'est du moins ce qui est écrit dans le Nouvel Obs de cette semaine — d'ailleurs, en janvier 2009, je clos mes quasi cinquante ans d'abonnement : une trop vieille fidélité épuisée par plus d'un an de "pepolisation" (sic) d'un hebdomadaire qui tente, sans doute, de survivre.

La lecture des propos recueillis par Melle Anne Crignon me conforte dans ce désabonnement à venir.
Pas un mot d'un bouquin paru en 2002.
Forte prémonition d'un auteur qui ne se mit point en lumière — il est vrai qu'en 2002, nous n'étions point des millions — et monsieur Assouline ne tenait pas blogue à monde.fr.
En deux cent dix-huit pages et pour 20 € — 1€ de moins que celui de monsieur Assouline — les salons littéraires de l'Internet y sont annoncés et leur problématique, déjà bien déblayée ; c'est écrit par un universitaire et ça n'a rien d'universitaire.

Quand monsieur Assouline était rédacteur du magazine LIRE, il aurait dû — ou pu —lire ce bouquin ; peut-être l'a-t-il lu ? Aurait-il craint que ce bouquin lui fît de l'ombre.
Je vous entretiens de :

Patrick REBOLLAR, Les salons littéraires sont dans l'internet, Écritures électroniques, Presses Universitaires de France, avril 2002.


C'était aux beaux temps libertaires de remue.net et de zazieweb.

Les pontifes de l'appareil lettré éditorial suçaient encore le lait de leur "souris".

Post-scriptum : Allez lire Berlol et son Journal LittéRéticulaire. Il est dans la colonne de gauche, en tête de liste !

samedi, 21 juin 2008

viatique pour un cabotage

Dimanche, j'embarque pour un premier cabotage estival : nous n'irons guère au-delà du Raz-de-Sein.
Ce sera un cabotage "studieux" je m'engage à achever ma chronique d' Algériennes* pour la fin de l'an et je souhaite poursuivre jusqu'à la sécession de Chabani en avril 1964.
J'emmène un mince viatique de lectures : le Livre II des Essais de Montaigne, Mars ou la guerre jugée de Alain, pour éclairer et creuser ce qui me paraît encore fort narratif dans l'évocation de ces années de merde et de feu.

J'allégerai les heures d'écriture avec le Cendrars de chez Seghers dont je compte bien publier la note dans "Poètes, vos papiers !" pour septembre.
J'avoue que je troue ma chronologie de découverte des poètes, sautant et Pessoa et Reverdy ; je les remettrai sur l'établi à l'automne.

Curieusement, je laisse sur ma table trois petits bouquins, acquis hier après beaucoup de tergiversations.
Souvent, j'hésite à confronter à des lectures universitaires des lectures qui me furent — et me sont encore — des chemins de traverse n’appartenant qu’à moi seul, inaugurées seules sans jalons autres que les premières pages et quelques lignes glanées au gré des feuilletages, qui sont peut-être mes lectures des trois derniers auteurs achevant le cycle des découvertes du siècle passé, qui me creusent et m’amplifient.
Les écrivants du XXIe m’indiffèrent, me laissent froid.

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Je lis Annie Ernaux depuis 1974, et mon commencement, ce fut Les armoires vides.
Je lis Pascal Quignard depuis 1987, et je ne sais quoi de La leçon de musique, ou des Tablettes de buis d’Apronenia Avitia m’amena à accumuler, en poche, les Petits Traités et autres minces recueils.
Je lis François Bon depuis 1990, et La folie Rabelais, Daewo ,Tumulte , respectivement, me relancèrent dans mon adolescence qui se rêvait rabelaisienne, dans mes traces vécues de culture ouvrière et dans le tohu bohu d’un monde écrit qui advient.
Ils seront, en septembre, tous trois, sur la table du retour et leurs livres dégringoleront des étagères pour les confrontations, qui, je ne le nie point, lèveront des horizons que, solitaire, ma lecture n’eût pas découverts.

J’aavoue qu’au fond du sac marin, il y aura, comme à chaque départ, un Char pour les rocs et un Saint-John Perse pour les houles.
Le sang est à quai. À chaque époque ses lesteurs.

René CHAR
Moulin premier, XXXI


Que les vents vous soient favorables !

* Quelques extraits d'Algériennes sont lisibles sur le site SPIP — rudimentaire ! — de grapheus tis

mercredi, 28 mai 2008

confronté encore à l'illisible

Si Guyotat et son Tombeau m'ont fait claudiquer pendant de longues années — en clair jusqu'à quasi ces dernières, Coma, Formation et ses Carnets ouvrant enfin les chemins d'accès, comme je l'ai déjà écrit hier — je me reconnais, dans mes tentatives de lectures de Guyotat, une dette à Roland Barthes et son Plaisir du texte, dette dont le bénéfice s'étendit, et s'étend encore, à d'autres lectures.
Acquis à sa parution en mars 73, chez Mollat, à Bordeaux, le mince bouquin est totalement dépaginé, tant ouvert, réouvert, lu et relu.



Eu égard aux sons de la langue, l’écriture à haute voix n'est pas phonologique, mais phonétique; son objectif n'est pas la clarté des messages, le théâtre des émotions; ce qu'elle cherche (dans une perspective de jouissance), ce sont les incidents pulsionnels, c'est le langage tapissé de peau, un texte où l'on puisse entendre le grain du gosier, la patine des consonnes, la volupté des voyelles, toute une stéréophonie de la chair profonde : l'articulation du corps, de la langue, non celle du sens, du langage. Un certain art de la mélodie peut donner une idée de cette écriture vocale ; mais comme la mélodie est morte, c'est peut-être aujourd'hui au cinéma qu'on la trouverait le plus facilement. II suffit en effet que le cinéma prenne de très près le son de la parole (c'est en somme la définition généralisée du « grain » de l'écriture) et fasse entendre dans leur matérialité, dans leur sensualité, le souffle, la rocaille, la pulpe des lèvres, toute une présence du museau humain (que la voix, que l'écriture soient fraîches, souples, lubrifiées, finement granuleuses et vibrantes comme le museau d'un animal), pour qu'il réussisse à déporter le signifié très loin et à jeter, pour ainsi dire, le corps anonyme de l'acteur dans mon oreille : ça granule, ça grésille, ça caresse, ça râpe, ça coupe, ça jouit.


Roland BARTHES
Le plaisir du texte,
p.104-105.
Seuil, 1973