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l'incipit d'une guerre

 À Rabéa in memoriam

Aux Algériennes, mes amies, mes amoureuses qui dix années durant, m’ont relié à l’origine du monde et à son avenir



Je sais que je n’écrirai pas cette histoire.

Il suffit de fermer les yeux, écrit l’un. Un autre s’est longtemps couché de bonne heure. Un troisième voit sans cesse apparaître des visages. Et moi, je suis là, yeux fermés devant l’écran allumé et par delà sa lueur, des écrits tracés qui attendent la venue à une autre existence que celle de bribes parsemant cahiers et feuilles.
Exergues ...Commencements sans cesse recommencés.

Il sait qu’il n’écrira pas cette histoire. Parce que la pensée n’en est qu’événementielle et fruste. Parce que  manque le courage d’aller quérir chez d’autres les quatre-vingt-dix neuf pour cent de réflexion qui enrichiraient cette pensée et la sortiraient de ses remous obscurs. Parce que peut-être fut-elle trop parlée cette histoire, l’enflant ou la rétrécissant au gré des gratifications reçues ou des malaises pas encore effacés.
Une histoire d’homme obscur.

Est-il possible de penser cette banalité d’un homme parmi cinq cent mille autres avec des marges sombres, des remugles troubles, des laisser-aller – pas toujours des laisser-faire – des refus, des aubes, du sang, des entrailles qui jaillissent d’un ventre ouvert quand on dégrafe le ceinturon du treillis, la somptuosité d’une chevelure nocturne, la matité d’une peau, les sueurs aigres des marches, la peur et l’effleurement de la haine, le dégoût et la vacuité de l’âme, l’écho crépusculaire d’un accrochage, là-haut, dans un cirque du djebel quand vient l’heure du danger et parfois celle de la mort, la pestilence du cadavre piégé et l’ouverture femelle d’une figue fraîche près de la source.
Suffirait-il de ces moments pour bâtir une si mince contribution à l’habitabilité du monde ?
Et puis comme un prurit d’écrire sur cet écrire : écrire et se commenter écrivant. Cette provocation de la première phrase : « Je n’écrirai pas cette histoire. »

Cette histoire aurait pu commencer ainsi.
Il s’agit d’un frais matin de septembre sur les quais de la gare d’une petite ville d’ouest. Il a pour tout bagage une petite valise de bois, habillée d’un papier simili-cuir, pratique pour s’asseoir dans le bondé des trains. On ne sait pas grand-chose de l’errance de ces trains d’appelés qui, en deux, trois ou quatre jours, s’en vont déverser sur les quais de Marseille et de Port-Vendres, une jeunesse braillarde, plus désorientée que frimeuse. Dedans, du linge pour les quelques jours nécessaires à atteindre Alger et serrés en deux serviettes, le Rimbaud de la Pléiade et le René Char de chez Seghers, viatique de mots pour survivre à la connerie qui s’annonce.

Il part – il repart – sans appréhension aucune ; il eût préféré une feuille d’appel pour les rivages du golfe de Guinée. Naïvement il avait cru que pèseraient ces trois années de brousse ivoirienne. Mais la feuille était sans appel : affecté au centre d’instruction du Train de Béni-Messous. Au tour du cou, le foulard de tête d’Ama, l’Ama amante de la dernière nuit, la nuit de l’abandon, de la jouissance et des larmes. Faisant et refaisant et faisant l’amour, dans les larmes et les spasmes. À la fin de la nuit, elle a quitté la case, lui laissant ce foulard noué au poignet. Elle a dit qu’elle gardait son visage d’homme dans ses mains.


Il est là sur le quai de la gare. S’est éloigné cet abandon dans l’insouciance d’un été qui fleurait la fin des adolescences, les retrouvailles des premiers émois dans les bras de la première fille embrassée. Diluée un peu plus, l’immaturité citoyenne dans la tiédeur lourde et l’insouciante sensualité d’un été en val de Loire. Il songe à ces jours de grisaille qui l’attendent sans doute de l’autre côté de la mer, il ne ressent aucun plaisir à découvrir ce pays qu’il n’a pas élu. Il est ouvert cependant à ces mois inconnus, à cette guerre qui se refuse le nom de guerre.


Il est là sur le quai de la gare, dans la fraicheur matinale de septembre, attiré par ce trouble qu’on appelle donc guerre. Les mères ont peur que les fils y meurent. Certains y sont déjà morts. Les fils y vont. Qui leur a jamais parlé de désertion ?
Il est là, vacant, attentif, ne sachant encore rien de l’horreur des nuits et des matins de nostalgie, des midis d’âpreté et de l’angoisse de certains soirs.



Cinquante après.
Cendres d’un pays naguère fabuleux
qui désormais se boursoufle dans l’ensanglantement,
les explosions, les tortures, les boues de l’hiver
et la poussière des saisons sèches.
Envolées paniques des foules de femmes et d’enfants
dans le soulèvement des soies blanches et des cotonnades colorées.
Djebels en longues errances plaintives.
Hurlements des rues
quand suinte la nappe quotidienne de l’égorgement.



Lui faudra-t-il donc vraiment écrire cette histoire ?

Écrit par grapheus tis Lien permanent | Commentaires (0)

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