dimanche, 04 mai 2008

Ganzo ? des mots qui inaugurent

Hier matin en lisant nonchalammment le programme des "ÉTONNANTS VOYAGEURS" pour la fin de semaine prochaine, à Saint-Malo, un nom qui surgit à propos d'un prix de poésie, Robert Ganzo... des textes qui remontent à la gorge, de lourde sensualité... les nuits sous les Tropiques...la Première femme... mots comme sculptures vivantes, polis comme des laves qui gardent brûlure des origines.
Je songe à un maraé marquisien envahi de fougères et de lianes, aux caféiers en fleur du Moronou, à l'irruption brutale et salvatrice des premières tornades qui ferment les saisons sèches.

..Et chante aussi que tu m'es due
comme mes yeux, mes désarrois,
et tes cinq doigts d'ocre aux parois
de la roche où ta voix s'est tue.
Le silence t'a dévêtue
— chemin d'un seul geste frayé —
et mon orgueil émerveillé
tourne autour d'une femme nue.

Première et fauve quiétude
où je bois tes frissons secrets
pour connaître la saveur rude
des océans et des forêts
qui font faite, toi, provisoire,
île de chair, caresse d'aile,
toi, ma compagne, que je mêle
au jour continu de l'ivoire.

Ton torse lentement se cambre
et ton destin s'est accompli.
Tu seras aux veilleuses d'ambre
de notre asile enseveli,
vivante après nos corps épars,
comme une présence enfermée,
quand nous aurons rendu nos parts
de brise, d’onde et de fumée.


Oui, vraiment, la femme Première
lors de mon premier et naïf matin du monde !

Le jour. Regarde. Une colline
répand jusqu'à nous des oiseaux,
des arbres en fleurs et des eaux
dans l'herbe verte qui s'incline.
Toi, femme enfin — chair embrasée
comme moi tendue, arc d'extase,
tu révèles soudain ta grâce
et tes mains saoules de rosée.
Tes yeux appris au paysage
je les apprends en ce matin
immuable à travers les âges
et, sans doute, jamais atteint.
Déjà les mots faits de lumière
se préparent au fond de nous;

et je sépare tes genoux,
tremblant de tendresse première...

Lespugue

jeudi, 17 avril 2008

batouque de la mort

Plus que tant d'autres, il avait foutu un feu de grand Nègre à notre langue.

Nous mourons d'une mort blanche fleurissant de mosquées son poitrail d'absence splendide où l'araignée de perles salive son ardente mélancolie de monère convulsive

dans l'inénarrable conversion de la Fin.

Merveilleuse mort de rien.

Une écluse alimentée aux sources les plus secrètes de l'arbre du voyageur
s'évase en croupe de gazelle inattentive

Merveilleuse mort de rien
.......................................

jaillir

dans une gloire de trompettes libres à l’écorce écarlate cœur non crémeux, dérobant à la voix large des précipices d’incendiaires et capiteux tumultes de cavalcade.

Conquête de l'aube,
Les armes miraculeuses.


Salut, Césaire !

ce 17 avril 2008

dimanche, 06 avril 2008

les pois chiches de Sapphô

Les pois chiches dorés croissaient aux bords des eaux
Sapphô

Je ne sais si c’est le printemps qui m’a entraîné à planter camomille, céleri, estragon et oseille au parterre des aromatiques, fuschias sur les rocailles et fraisiers grimpants à palisser sur les clôtures, mais ces occupations jardinières m’ont faire parcourir, semble-t-il, avec plus d’acuité le rayon des Poésies/Gallimard chez mon libraire de la Fosse : je cherchais selon les conseils amis un titre ou deux de Faulkner en Folio, et je me suis arrêté sur... Sapphô, découvrant à mon grand dam de lecteur, que, depuis trois ans, ELLE existait en édition bilingue*. Et je l’ignorais.
Bonheur !
Voilà pour la citation jardinière des pois chiches
Quel dommage que Hautetfort — et quelle autre plateforme de blogue d’ailleurs — n’offre point de fonte grecque ! Car calligraphier en écriture romane ne rend point graphiquement la belle sonorité héllène du pois chiche doré.

Chruseioi d’érébinthoi ep’ aionôn éphuovto.


Post-scriptum :
Interrogation en maniant le plantoir et l'arrosoir : le jardin du lecteur, entre juin et septembre, ne va-t-il point souffrir des navigations du lecteur marin ? Durant de longues années, le jardin fut "pauvre" pour cette incompatibilité entre ces postures de lecteur.

* SAPPHÔ, Odes et fragments, traduction et présentation d'Yves Battistini, Poésies/Gallimard, 2005.

samedi, 16 février 2008

ce n'est plus le centenaire, mais ce n'est pas une raison...

...pour ne pas ouvrir un bouquin de René Char qui fleure bon les mimosas. Depuis une dizaine de jours, ils trouent de lumière les ramures décharnées des arbres voisins et les brassées odorantes parfument nos maisons d'ouest.


5afc523a3935587ac07498c095830802.jpgÀ flancs de coteau du village bivouaquent des champs fournis de mimosas. A l'époque de la cueillette, il arrive que, loin de leur endroit, on fasse la rencontre extrêmement odorante d'une fille dont les bras se sont occupés durant la journée aux fragiles branches. Pareille à une lampe dont l'auréole de clarté serait de parfum, elle s'en va, le dos tourné au soleil couchant.
Il serait sacrilège de lui adresser la parole. L'espadrille foulant l'herbe, cédez-lui le pas du chemin. Peut-être aurez-vous la chance de distinguer sur ses lèvres la chimère de l'humidité de la Nuit ?

René CHAR
Congé au vent

Seuls demeurent.


Ce n'est point le seul privilège de l'espace méditérranéen. La cueilleuse à l'auréole de parfum est aussi femme des finisterres atlantiques. Et nous demeurons silencieux, subjugués par le bonheur d'un printemps encore assez lointain !

RIEN n'aurait-il changé ?

lundi, 21 janvier 2008

Les mots de l’un pour saluer le retour de l’autre

Il a achevé un périple, devenu commun, mais qu’il a rendu par sa ténacité, sa modestie, son intelligence des éléments, pour une fois encore hors du commun.
Il ne me déplaît point d’apprendre qu’après avoir franchi la “Ligne” entre les Fillettes et le Petit-Minou, Francis Joyon a choisi de passer sa dernière nuit au mouillage de Roscanvel, seul.
Après cinquante-sept jours de bonheurs et d’enfers, de bruits et de fureurs, ce nécessaire face-à-face enfin silencieux avec soi-même dans ce drôle d’engin qu’est un voilier devenu son corps second, ses mains, ses bras, ses jambes, son ventre, son cul !

De passage ici, cette fin de semaine, ÉL m’a offert le livre d’un homme que je ne connaissais pas : un bénédictin de Ligugé* qui va en mer. Il a écrit Pélagiques :

La mer existe depuis toujours, et ce toujours de la mer existe toujours dans les hommes ; dans la tête des hommes ; dans le cœur des hommes ; dans les yeux des hommes ; dans les mains des hommes. Dans les couilles des hommes...........................................................
................ la mer tout à l’entour certifie le regard. Mer paupière elle-même, mer pupille. Étant là tout exprès pour s’ouvrir, pour s’offrir à la plus respectueuse rapacité de l’homme —celle du regard —, la mer magistrale apprend à l’homme, non pas seulement à se servir de ses yeux, mais à les servir. Car, amariné, l’œil est roi.


Je sais aussi d’autres êtres humains qui n’ont pas de couilles, mais qui ont un ventre autrement fécond : les Femmes de mer !

* François Cassingena-Trévedy, PÉLAGIQUES, éditions du Gerfaut, 2007

mercredi, 09 janvier 2008

les heureuses juxtaposition de la "librairie" : Jouve encore

Les bouquins de Pierre Jean Jouve jouxtent sur la même étagère ceux de Victor Segalen. Pour moi, c'était fortuit, mais en relisant l'essai de René Micha, je tombe sur une brève notule qui m'avait échappée jusqu'à ce jour :

« C'est d'ailleurs vers ce moment qu'il (Jouve) connaissait l'œuvre de Victor Segalen, et par un mouvement assez généreux contribuait, plus que tout autre, à "sauver" cette œuvre de l'oubli à quoi elle semblait condamnée. »

Est-ce pour cette fréquentation et ce "sauvetage" que l'on retrouve chez Jouve, dans Ode ou Langue des versets qui paraissent si proches du rythme de l'Ode segalienne , de Thibet ou de Stèles.

Étrangère, vaste beauté, plus familière que ma larme
Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vois ton visage aux plus anciens cils
C'est d'années de siècles de temps ;
Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'abîme où souriante tu vas fuir
Referme sa porte en mon cœur, un bruit de vantail discordant !
Ce n'est pas d'ici que tu plonges, ce n'est pas d'ici mais d'avant, que douce et aimée jouissante
Tu enfonces l'ongle rouge dans l'immense durée de jour qui jamais ne sera présente.

Ma bien aimée Étrangère
Chaque figure douce de Toi occupant la scène tour à tour
Toutes sont ce buisson de vieil or d'amour, toi l'Étrangère,
Et toutes sont aimées sans vêtements dans un unique voyage au fond des terres de l'étranger.

La page blanche, in ODE


Post-scriptum :
• Avant-hier, ma bibliographie était une biblio du "pauvre", des "poches" pour maigres bourses et nous savons depuis hier soir... que le "pouvoir d'achat" est un élément négligeable.
Me faut-il alors conseiller les deux tomes de l'œuvre complet, établi par Jean Starobinski, au Mercure de France, en 1987, année du centenaire de Jouve ? Hors les écrits critiques, le lecteur y retrouve toutes les proses, les poèmes, les traductions, les ouvrages reniés d'avant 1925, jusqu'aux inédits Beaux Masques, feuillets sulfureux, obscènes et délicieux !
Et faudrait-il citer encore ce qui est peut-être la première biographie de Jouve, — mais je n'ai pas encore lu — le Pierre Jean JOUVE de Béatrice Bonhomme aux éditions ADEN.
• Ce soir, mais c'est de la faute à Jouve, je sèche le premier cour de littérature contemporaine au Lieu Unique sur Linda LÊ ; j'irai la semaine prochaine, la dame y sera et il y aura le "regard" de Chloé Delaume !!! Ça m'ira !

lundi, 07 janvier 2008

Pierre Jean JOUVE

À l’ouverture, l’anthologie de Cadou

Jouve ! c’est mieux que Monsieur Nietzsche
Une effraie étudiant la niche

"A", l’amoureuse du temps de guerre, plus tard délaissée, me parle de ce poète qui côtoie les parages de la psychanalyse... J’ai longtemps été ignorant de cette démarche. Aujourd’hui encore, je n’en saisis pas clairement les entrelacs.
Mais le ton unique, étrange, de Jouve va d’emblée me séduire : le sang, la chevelure, le sexe s’affirment aux premières lectures.
La mort surgira, trop réelle, plus tard.
La couverture est de sang et Cadou n’a point tort : le crâne chauve les grandes lunettes rondes donnent au visage de Jouve un caractère d’oiseau nocturne.

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La présentation est de René Micha ; il n’est pas très facile de situer la qualité du rédacteur, la collection Seghers n’ayant pas pour usage de livrer les compétences de l’auteur qui légitimerait son autorité près du lecteur.
Micha a rencontré Jouve dans les années 1940 ; ils ont passé quelques semaines ensemble à Dieulefit, entre Dauphiné et Provence, où réside alors le poète. L’étude est publiée en 1956, Jouve meurt en 1976.
René Micha participera avec Jean Starobinski et Catherine Jouve à l’édition de l’Œuvre complet de Jouve en 1987. L’on peut être assuré que cette proximité avec l’homme et ses écrits est garante de la connaissance. Que Jouve ait confié son manuscrit des Beaux Masques à Micha y ajoute encore.

Dans la partie VII qui clôt l’étude, Micha précise bien sa démarche critique :
« Sans sacrifier tout à fait à la chronologie des œuvres ou à la courbe personnelle d’une vie, je me suis efforcé de fixer l’ouvrage de Jouve par les nœuds d’une existence en quelque sorte idéale : convaincu que le visage poétique coïncide avec l’être essentiel, le témoignage avec le temps. »

Nous voici conviés à la traversée oppressante de chambres aux tentures de sang, aux féminines odeurs, que hantent des jeunes femmes exsangues et demi nues, au regard halluciné et qui portent trop souvent leur main à la fourche velue de leur entre-cuisses. Elles ont hanches larges et seins menus.
Les paysages sont aigus, arides et bleus. Le soleil a des éclats brutaux qui lacèrent l’âme. Il est des nuages rouges qui passent dans l’esprit des hommes

Je cherche un homme-tombeau. Je ne lui dirai d’ailleurs qu’un petit morceau de l’histoire. Voulez-vous être cet homme-là ?


C’est Paulina, c’est Baladine, c’est Catherine, longtemps Catherine, le temps de quatre romans, c’est brièvement Marie, c’est Dorothée qui devient Gravida, c’est enfin Hélène, Hélène de Sannis, « Hélène chevelue, Hélène tremblante, Hélène panique ».

Elle me dit à la tombée de la nuit :
« Viens ce soir, et je me donnerai à toi cette fois. »
Tout était préparé, comme la première nuit, dans une atmopshère de fête éclatante. C’était elle qui m’attendait lorsque j’entrai sous la lumière des bougies. Les bougies étaient nombreuses.
Le costume d’Hélène était autre. Elle portait une grande robe de soie à manches de couleur claire qui s’ouvrait par devant sur son corps; La robe légère tombait comme un péplum. Mais aux pieds elle avait toujours les souliers dorés. J’étais confus de ne pas la retrouver pareille. De la sentit plus grandiose. Je m’agenoullai contre elle et je posais ma tête à la hauteur de son ventre.
Quand je pense à ce mouvement et à la durée qu’il eut.
Notre fureur commençait.


Micha ne s’attardera pas à la période post-symboliste et unanimiste de Jouve — avant 1925 — qui d’ailleurs rejettera tous les écrits datant de ces années. Ceux-ci ne seront à nouveau publiés dans l’Œuvre qu’en 1986, Jouve étant mort depuis dix ans.

La lumière pluvieuse déflore
le silence beau de ta chair bleue
plus qu’emplie des innombrables yeux
sur le ventre des crotales d’or.

Il monte en nos étoffes nubiles
un verre terreux de son désir
pâle d’ogive translucide.
L’Avril


C’est très symboliste et ça sent son Vielé-Griffin, son René Ghil, son Francis Jammes. Il y aurait même, s’ajoutant à celle de Romain Roland, une influence de Walt Whitman.

Je suis né à proximité de ces canaux et de ces nuages,
De ces bourgs au rues parfaitement peintes ;
Je porte dans mon cœur rues, blés mouvants et dunes.

J’ai l’esprit conforme à ces plaines sans défaut ;
— Rien que des toits éclatants çà et là, un vent fort,
Une pensée raisonneuse pour la terre infinie.—

J’éprouve le désir des arbres vers la mer,
J’ai le doute et le scrupule des canaux,
Mon affection n’a de repos que sur le clair horizon.
Vous êtes des hommes


Micha évoque brièvement la crise intellectuelle et religieuse, entre 1922 et 1925, qui porte Jouve à renier ses écrits antérieurs et jusqu’à ses relations littéraires. Dans “En miroir, journal sans date”, celui-ci écrit :
« Il fallait tout changer, sentais-je, il fallait tout recommencer. Tout devait être refondu, comme la vie même reprenait, dans un rigoureux isolement ; avec un seul principe directeur : inventer sa propre vérité... J’étais orienté vers deux objectifs fixes : d’abord obtenir une langue de poésie qui se justifiât entièrement comme chant..., et trouver dans l’acte poétique une perspective religieuse — seule réponse au néant du temps


Il revient à ses premiers initiateurs : Baudelaire, Nerval : il lit François d’Assise, Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila, plus tard Jean de la Croix. Il rencontre la psychanalyse. Les Alpes italo-suises sont en toile de fond : Carona, le lac de Lugano.

Micha articule les quarante pages qui vont suivre (sur un total de quatre-vingt quatorze) sur ce qu’il appelle les cycles romanesques que Jouve va entreprendre , dix ans durant, de 1925 à 1935, cycles soutendus par autant de recueils poétiques.

« Lorsque j’abordais le genre roman, je ne voulais rien moins que le roman “poétique”


Le cycle de Paulina : avec les romans Paulina 1880, Le Monde Désert, et les recueils poétiques Les Noces, Le Paradis perdu.
Paulina Pandolfini , femme dans Paulina 1880:
J’avais les cheveux d’un noir bleu, la taille souple, mes seins étaient déjà formés à douze ans , mais j’étais pure comme l’eau.

Jacques de Todi, homme dans le Monde Désert :
Départ splendide de Jacques de Todi, santé absolue, pour la Bella Tola à 6 heures du matin en hiver, sur ses skis, presque nu... Je suis jeune. Je suis glorieux. Je pars.


Le cycle de Catherine : avec les romans Hécate et Vagadu.
Catherine Crachat, femme-garçon, sainte et démone :
Je crois que je vous la raconterai mon histoire. Mais d’abord — j’ai dit que j’étais très belle. Je sais que c'est vrai. Je suis belle par profession. Vous ne me le répétez pas car j'en ai les oreilles cassées. La beauté c'est une autre misère que l'on porte. Quand on l'a avec un certain esprit, on est malheureuse. Je voudrais devoir ma vie et ma position à autre chose. La phrase qui me déclare que je suis belle m'offense vraiment. « J'ai les yeux noirs très sensibles, l'ovale plein et régulier, une bouche merveilleuse, des cheveux sombres avec des reflets d'acier, ils peuvent être mousseux, ils peuvent prendre des écailles, ou coller à la tête; je suis la nouvelle beauté entre femme et homme, par excellence photogénique... etc. » On vend mes portraits en cartes-postales. Et je porte aussi mon nom, que je n'ai pas voulu changer, que j'ai seulement effacé derrière le prénom, pour l'écran. Catharina. C'est mauvais goût, romantique. J'ai une égale horreur pour mon nom et pour mon portrait. Il faut supporter les deux.
Je cherche un homme-tombeau. Je ne lui dirai d'ailleurs qu'un petit morceau de l'histoire. Voulez-
vous être cet homme-là ?


Le cycle d’Hélène : avec les proses d’Histoires Sanglantes et de la Scène Capitale et les poèmes de Sueur de Sang et de Matière Céleste.
Hélène, mère-amante, Léonide, amant-fils.
La chambre était bleue et vide. Elle resplendissait de la lumière particulière des bougies.
L'état d'attente dans lequel je me trouvais, je le comparerai volontiers à l'état d'une matinée d'été. Tout ce qui fait la force de l'homme arrivait à moi mais c'était la fraîcheur avec l'espérance. Mon désir si longtemps travaillé et éprouvé, je ne le sentais plus qu'à peine, tant la joie, véritablement pubère, de l'attendre, occupait mon esprit, me couvrait de ses ailes. Le plus beau ce fut lorsque je pus penser « je suis à toi » et me dédier à cette femme, qui allait apparaître par la petite porte du boudoir. Je fixais cette porte, je la voyais trembler avant de s'ouvrir. Un rai de lumière se voyait en dessous. Dans la chambre le grand lit bleu sombre n'était pas préparé pour la nuit, il était toujours bleu sombre et couleur de profonde
volupté. Les lumières contrariées les unes par les autres faisaient une clarté sans ombre et je me souvenais qu'il n'est rien de si doux à la peau que la clarté des bougies. Rapidement, je me déshabillais.
Hélène ouvrit la porte...


Les romans de Jouve aux chapitres brefs s’écartent des romans de son époque ; aujourd’hui encore, ils paraissent uniques, sous haute tension ; le matériau corporel, célébré dans les poèmes, est repris comme emblème dans les proses : l’Œil, la Bouche, la Chevelure.
Dans les uns et les autres : l’érotique et la mort. Et le sacré qui rôde !

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Dans un quatrième cycle “Catastrophe et Liberté”, les grandes proses romanesques sont achevées, place aux poèmes, aux essais et aux traductions.
C’est la Seconde guerre mondiale. Jouve se réfugie à Dieulefit, souhaite passer en Angleterre, mais il manque de “tous les moyens d’habileté, d’hardiesse et d’argent " ; il s’exile, quatre ans durant à Genève.

Il y écrira La Vierge de Paris :
« La lutte de la Poésie contre la catastrophe qu’elle incarne, dont elle fait son profit, c’est une lutte pour les valeurs immuables : en premier lieu l’être, la durée de la nation et de la langue ; en second lieu, l’idée de la nation, qui est pour nous Français : la Liberté. »


René Micha est assez peu disert sur l’engagement politique de Jouve et sur ses liens avec De Gaulle. Jouve, à l’instar de ce dernier, aurait souhaité concilier
ce qu’il pensait être l’essence française : l’esprit des Croisades et l’esprit des Révolutions (des volontaires de l’An II aux morts de la Commune). C’est à mille lieues de Déroulède, même quand il célèbre la soie du bleu/blanc/rouge ; éloigné aussi du lyrisme patriotique de la Diane française d’un Aragon :

L'esprit du cœur de division
A soufflé sur les opéras et les cathédrales
Sur les hautes rues dans les vieilles masures
Les monts déserts les plus sinistres marécages ;

L'esprit de misère a terrassé l'enfant
A vidé l'homme et fait pleurer l'épouse
L'esprit de honte a tordu le cœur des amants
Qui cherchent dans l'ombre des armes

Mais l'esprit de chagrin les a soudés ensemble
Comme les bois sous le vent pauvre
L'espoir leur a rendu la chair, nouvelles mains
Pour se tenir s'unir écorchés mais humains

Nouvelles mains pour chérir la guerre
Ne plus faire une économie de la mort
Et tous ressuscites par le martyre
Ecorcher comme il le faut la terre !
Le bois des pauvres


Les derniers recueils, Diadème, Mélodrame, Moires reprendront dans l’apaisement les thèmes familiers : le Christ, le sang, le nada, la mort, l’aimée, les aimées.
Dans la tension raffinée entre sexe et sacré, Jouve continue son histoire d'amour et de mort.

Grande et nue un instant après
Avoir dégagé les deux cuisses
Du petit pantalon serré

Un tour sur ses bas de rose
La hanche au centuron brodé
Provocante elle attende la chose

Deux seins belles poires belles et bistres
Épaules à porter des bras
Superbes mais surtout le bas

Ventre avançant l’énorme touffe
Forte et noire comme un péché
Que l’adoration étouffe.

Lulu II, in Moires


Toutes vous êtes je vous revois
Toutes chargées de moi et moi
Des sexes, des rires, des ombres
Des cheveux des dents et des lombes

La parole de salive et le nuage des beaux yeux
Le passage odorant du beau navire
La larme des enfants
Le gouffre de la chair rose et la prière

La pensée et le bout des doigts et les seins
Et la fautive crétaure ou genre humain
Toutes je vous ai dans un rêve
.......................................................................

Et celle-là la Morte avec de très grands yeux
De très grands cœurs et de plus longs cheveux
Poussés depuis qu'elle est allongée à son ombre
De très hautes douceurs ô divin du temps sombre

La Morte dit : animal des amours
Messager de l’humeur ah je comprends le cours
De mon voyage enfin de fantômes en formes
Et de chair en azur, faute en miséricorde ;

Messager d'un Amour que j'ai rêvé de voir
(Criminelle douceur et pauvreté jolie)
Je reconnais ton œil ineffable du soir

Je joins les impossibles de toute ma vie
Tu es le Christ : ô bien-aimé sur les collines
C'était toi déguisé en eux pour ma survie

Aurora, in Génie


Dans le dernier chapitre, est évoqué le traducteur de Shakespeare, ; ne sont que mentionnés : Hölderlin et Gongora.
L'essai s'achève sur les rapports de Jouve avec l'opéra. Avant et après guerre, il fut un spectateur assidu de Salzbourg et Aix-en-Provence. Au Wozzeck de Berg et surtout au Don Juan de Mozart, Jouve consacrera deux essais.
...De la polyphonie de Mozart, il apparaît que la substance soit en acier. Quelque chose d'extrêmement dur, et ployant, dans une douceur parfaite. Tristes, cruelles, souriantes, ce sont les explosions d'une matière dure ; on ne saurait trop insister sur ce point. La rupture est la loi de cet art d'harmonie suprême. Que manifeste une musique si essentiellement Musique ? La lutte de l'âme contre l'âme, de l'affect contre l'affect, la division déchirante, la blessure, la déchirante unité, puis la divine unité. L'unité ne s'obtient qu'en recouvrant la rupture incessante.
Le Don Juan de Mozart

Et puisque nous sommes parvenus à Mozart, revenons aux poèmes du recommencement de Jouve, à
Noces et ce dernier texte, l'Ave Verum, ce motet si bref que Mozart mis en musique qui clôt de manière poignante et pourtant pacifiée cette approche de Jouve.

Lorsque couchés sur le lit tiède de la mort
Tous les bijoux ôtés avec les œuvres
Tous les paysages décomposés
Tous les ciels noirs et tous les livres brûlés
Enfin nous approcherons avec majesté de nous-mêmes
Quand nous rejetterons les fleurs finales
Et les étoiles seront expliquées parmi notre âme,
Souris alors et donne un sourire de ton corps
Permets que nous te goûtions d'abord le jour de la mort
Qui est un grand jour de calme d'épousés,
Le monde heureux, les fils réconciliés.
Ave verum


Post-scriptum :
Pierre Jean Jouve en “ poche”

Romans
* Paulina 1880, livre de poche, 1964, Folio, 1974.
* Le Monde désert, livre de poche, 1968, L'Imaginaire, Gallimard, 1992.
* Aventure de Catherine Crachat I, Hécate, Folio, 1972.
* Aventure de Catherine Crachat II, Vagadu, Folio, 1989.
* La Scène capitale, L'Imaginaire, Gallimard,1982

Poésies
*Les Noces, suivi de Sueur de Sang, Préface de Jean Starobinski, poésie/Gallimard, 1966.
* Diadème, suivi de Mélodrame, Poésie/Gallimard,1970; nouvelle éd. 2006.
* Dans les Années profondes - Matière céleste - Proses, Présentation de Jerôme Thélot, Poésie/Gallimard, 1995.

Essais
* En miroir, 10/18, 1972.

pour prolonger René Micha
Pierre Jean JOUVE, l'homme grave, de Franck Venaille, JeanMichel Place/Poésie, 2004.

Sur la Toile
• Sur le site Wikipédia, une fiche Jouve très complète.
• Un site Pierre Jean JOUVE, par Béatrice Bonhomme qui coordonne le colloque ci-dessous.
• Une annonce d'un colloque Jouve qui s'est déroulé en août 2077, à Cerisy. (Bibliographie très complète). Il nous faut attendre les actes du colloque.
• Sur Paulina 1880, le site Terres de Femmes, d'Angèle Paoli.

jeudi, 27 décembre 2007

Char lecteur de Gracq

Centenaire René CHAR

Je pensais clore ces notes sur le centenaire de René CHAR, par des textes de Michaux et Char sur la lumière des bougies. Ce sera pour le premier jour de l'an 2008.
La mort de Gracq me fait reporter cette conclusion “lumineuse” au centenaire.
Il n’est pas si fréquent qu’un lecteur puisse trouver dans ses horizons des auteurs qu’il puisse “joindre” sans avoir le cœur fendu des disharmonies entre les uns et les autres.
Par exemple, Char appréciait le poète Michaux, mais Michaux faisait tout — ou presque — pour éviter Char.
Dans les chemins creux de mes lectures, ce manque d’accord me fend, parfois, le mental. Mais, bonheur paradoxal, les livres se côtoient sur les étagères !

En 1950, Empédocle, la revue (dans le n°1 ou 7 ?) fondée par Camus, Char et Grenier, avait publié La littérature à l’estomac, ce texte qu’on nomme pamphlet dans lequel Gracq, ulcéré par l’éreintement de la critique à propos du Roi pêcheur, se fendit d’une belle volée de bois vert. L’écrit fut, la même année, éditée par Corti.

La relation entre Char et Gracq remontait à la parution des Feuillets d’Hypnos.
L’un et l’autre avaient vécu la “drôle de guerre”. Le second écrira plus tard Un balcon en forêt.
Char, dès 1945, publiera, refaçonnés, ses carnets de maquis et Gracq fut sensible à ce “non-récit de guerre” :
« Il est étrange que votre livre, écrit dans de telles circonstances, me donne une impression aussi absolument contemplative. J’aimerais parler de cela avec vous. »


Voici donc dans cette avant dernière-note, un Char lecteur de Gracq* :
À propos des Eaux étroites :
« Ces quelques dizaines de pages pèsent et pèseront plus lourd que les tonnes de littérature vide qu’on trouve actuellement à profusion et dont l’épaisseur est à la mode. Julien Gracq ne se manifeste que par son œuvre, comme Henri Michaux. C’est un rebelle et un discret. »


À propos de En lisant, en écrivant :
« Mes goûts ne sont pas forcément les mêmes que les siens, mais j’ai pour Julien Gracq une estime qui n’est pas seulement littéraire : elle est aussi morale, au sens le plus complet de ce mot dont nous avons tant besoin aujourd’hui. »


À propos du Rivage des Syrtes :
« J’avais cru lire Le Rivages des Syrtes, mais il est possible que je ne l’aie pas lu. Si vous avez raison, ce serait dans ce cas l’ouvrage politique le plus profond qu’on ait écrit en France pour les temps obscurs où nous sommes. »


* J’ai recueilli ces propos dans le livre de Jean Pénard, rencontres avec rené char, Corti, 1991

dimanche, 23 décembre 2007

«... pareil au verrou tiré sur la journée finie. »

Bonsoir, monsieur Gracq.

... il sembla d'abord que ce fût le silence. Puis le froissement faible des roseaux passa avec une bouffée de vent ; des cris d'enfants montèrent de l'autre bout du pâtis, aussi suraigus que des cris de martinets. Puis des voix d'hommes toutes proches, à l'abri derrière un appentis de charrettes : voix du soir qui parlent pour parler, plus égales et moins hautes, déjà au bord du silence, avec de longs intervalles, comme si à travers elles la trame de la journée se défaisait. Puis le gong lointain d'une casserole heurtée, passant par une porte ouverte — l'épais froissement de roseaux d'une toue invisible, le râclement mou, étouffé, de la proue plate glissant pour l'accostage sur la vase de la berge, et le bruit final de bois heurté de la gaffe reposée sur les planches, pareil au verrou tiré sur la journée finie...


Voilà la page que je m'étais promis de lire à voix basse, le soir où j'apprendrai que Julien Gracq a "descendu le Fleuve". Je n'ai rien à dire, rien à écrire que redonner à lire ces quelques lignes de la Presqu'île, sur un soir briéron, en ce pays d'Ouest qui fut le sien, qui est le mien.

jeudi, 15 novembre 2007

premières gelées

Comme chaque automne avec les premières gelées, ce n'est pas René Char, c'est René Guy Cadou qui revient à mes lèvres avec son Chant de solitude. Parce qu'il y a ce vers qui évoque le dahlia dont les tiges s'inclinent alourdies des pétales brutalement fanées par cette première nuit de gel.


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Les fumures du Temps sur le ciel répandues
Et le dernier dahlia dans un jardin perdu !
Dédaignez ce parent bénin et maudissez son Lied !
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C'est à cause de ce vers que chaque printemps, je plante un parterre de dahlias et que chaque automne, je maintiens le plus tard en novembre un "dernier dahlia" comme témoin nostalgique de l'été...

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