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vendredi, 20 juillet 2012

pour un départ


Le vent se lève. Hâte-toi. La voile bat au long du mât. L'honneur est dans les toiles; et l'impatience sur les eaux comme fièvre du sang. La brise mène au bleu du large ses couleuvres d'eau verte. Et le pilote lit sa route entre les grandes taches de nuit mauve, couleur de cerne et d'ecchymose.

..............................................................................................................................................

... Et la mer, de partout, nous vient à hauteur d'homme, pressant, haussant l'essaim serré des jeunes vagues, comme mille têtes d'épousées...

Saint-John Perse, Amers, IX, 6.

samedi, 07 juillet 2012

Kurun au Croisic

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C'était le 7 juillet 1952, il y a soixante ans, Le Kurun achevait son périple. Je me souviens de la première page de notre quotidien familial, la Résistance de l'Ouest : elle enchanta mon adolescence. Le Toumelin, un caractère de cochon, mais un fieffé marin !

Une parmi de bonnes raisons d'avoir un jour écarté le quai du pied ?

Et arpenter, à mon tour, ces traces qu'il ramenait dans ses flancs.

 

...Des terres neuves, par là-bas, dans le très haut parfum d'humus et de feuillages

Des terres neuves, par là-bas, sous l'allongement des ombres les plus vastes du monde...

Saint-John Perse
Vents, II, 1.



vendredi, 18 mai 2012

retour à terre, depuis quelques jours

Dans le couchant, saluée la bouée des Mâts, la plage de la Mine d'Or, fine comme un verset de Perse. Les vents de terre s'étaient apaisés. Nous entrions par la passe de la Grande Accroche dans l'estuaire de ma belle Vilaine.

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   « Trouve ton or, Poète, pour l'anneau d'alliance; et tes alliages pour les cloches, aux avenues de pilotage...»
  Car nous tenons tout à louage, et c'est assez d'emmailler l'heure aux mailles jaunes de nos darses...
  La mer aux spasmes de méduse menait, menait ses répons d'or, par grandes phrases lumineuses et grandes affres de feu vert.

Saint-John Perse,  Amers, I, 2

 

Nous étions revenus pour écouter le très sec terrien qu'est Pierre Bergounioux, au verbe plus haut tenu encore que ses écrits. Il devait nous entretenir du style, il s'égara dans le ressassement de ses questionnements sur l'origine du Grand Récit ; ce fut toujours grand plaisir à entendre cette voix de rocaille charruer l'histoire littéraire de Homère à Faulkner. Mais c'était déjà su.

Sur la table de presse, j'ai pris Jusqu'à Faulkner* dont le lecteur peut suivre l'écriture dans les premières pages du Carnet de notes 2001-2010. Je relève l'acuité du regard sur Stendhal entre les pages 26 et 38 quand il évoque "ce grand frisson" qui "parcourt la Chartreuse".

 

* Cependant, petite anicroche érudite, page 15 : ce n'est point Circé qui offre l'immortalité à Ulysse, mais au Chant V (208-209) de l'Odyssée, Calypso . On peut être agrégé et être troublé par la suprême beauté des Enchanteresses. Sachant que dans l'une et l'autre rencontre, le marin errant ne rechigne point à s'avancer au profond des grottes et à successivement "monter sur le lit très beau" et de Calypso et de Circé. N'y aurait-il que les marins pour ne pas confondre les féminines promesses des Iliennes divines ?

lundi, 30 avril 2012

listes de Leiris

"Autofictions,etc.", cycle de conférences que donne ce printemps, Philippe Forest* à l'Université Permanente, relance mes intérêts... intermittents pour de vieilles lectures de Michel Leiris : L'âge d'homme et Le ruban au cou d'Olympia.

Et voilà que revient me titiller mon vieux démon pour l'amour des listes, ces litanies, ces catalogues, ces dénombrements, ces définitions, ces descriptions qui font de la seule énumération un écrit jamais anodin, mais situant dans le temps ou dans l'espace, mais classant ou même hiérachisant, mais mettant en problème, mais anarchique ou désordonné, valorisant ou destructeur, etc. Liste vertigineuse — selon Umberto Eco — même en sa brièveté.

Tirée du Ruban, voici une litanie amoureuse :

Mon amante,
mon amie,
ma mascotte,
mon totem,
mon talisman,
ma manne,
mon chanvre indien,
ma mie,
ma mère,
ma mare aux fées,
mon murmure,
ma musique,
ma mire,
ma vigie,
ma terre,
mon rubis,
mon ruban,
ma rebelle,
ma lumineuse,
mon éclaircie,
mon embellie,
ma ribambelle,
ma moitié,
mon unique,
mon immédiate,
ma millénaire!

p.44

 

Voici encore descriptions, teintées de pessimisme, du jeu d'échecs et du jeu de cartes :


Roi sans arroi,
reine sans arène,
tour trouée,
fou à lier,
cavalier seul.

p.83



Cœur aux deux anses jumelées, qu'on ne sait de quel côté prendre.
Carreau ni stable ni carré, debout sur l'une de ses pointes.
Trèfle sorti des mains d'un habile ferronnier.
Pique qui saigne noir.

p.124

Voilà une anthologie littéraire, rigoureuse en sa chronologie, avec accessoires, costumes et mobiliers, colorée d'un soupçon d'humeur critique :



Orphée et sa lyre.
Homère et sa canne blanche.
Dante et le chaperon qui le distingue de Virgile.
Ronsard au front lauré.
Cyrano et son nez légendaire.
Racine et sa perruque bouclée.
Buffon et ses manchettes de dentelle.
Voltaire dans son fauteuil Voltaire.
Mirabeau à la face grêlée.
Balzac et sa robe de chambre.
Gautier et son gilet rouge.
Mallarmé sous son plaid.
Rimbaud en costume de bagnard plus que de trafiquant.
Tolstoï en blouse de moujik.
Wilde aux lys bientôt changés en orties,
Jarry en culotte cycliste.
Max Jacob porteur de l'étoile jaune.
Roussel à bord de sa roulotte.
Apollinaire à la tête bandée.
Joyce et ses grosses lunettes.
Kafka coiffé d'un melon magrittien.

p.158

 

 

* Interventions de Philippe Forest, professeur de littérature comparée à l'Université de Nantes, chez les "vieux" de l'Université Permanente, au printemps 2012, sur le thème qu'il intitula : Autofictions, etc.

• La faute à Rousseau
• Fiction et vérité
• Quand l'auteur était mort
• Sur Michel Leiris ou "le taureau et l'ombre de sa corne
• Témoigner

La conférence sur "le taureau et l'ombre de sa corne" est audible  en cliquant ci-dessous :

Il est possible d'accéder aux conférences de l'Université permanente en cliquant sur le lien de son site. Forest, c'est le mardi !

mercredi, 04 avril 2012

en écho

Avec la citation du texte de René Char, publiée dans la note précédente du 2 avril :

 « l'éternel mouvement du rêve, lançant ses serpentins des profondeurs de la nuit passionnelle pour faire surgir d'entre leurs dessins notre improbable avenir ».

 Annie Le Brun
dans sa préface au Promontoire du songe
de Victor Hugo

mardi, 13 mars 2012

un coin de rue de l'enfance

Décidément, cette fin d'hiver tire à la rubrique nécrologique. Difficile d'aborder une enclave échappant aux nostalgies. Un vieux poète nantais et bon universitaire — mais je n'ai point fréquenté l'Université — s'en est allé hier. Me semble qu'il avait introduit René Guy Cadou dans les Lettres Modernes. La dernière fois que je l'avais croisé, c'était pour la sortie de son Nantes au cœur, rue des Carmélites, chez Siloë. Il y avait aussi une vieille dame que je n'ai pas revue depuis ce jour, elle est très, très âgée ; je parle d'Hélène Cadou, veuve de René Guy.


Au coin de la rue Scribe et de la rue Boileau
La petite femme aux oiseaux et son landau
Faisait sauter ses chiens savants enrubannés
Colombes perruches et serins
Perchaient sur ses bras minces
Et les enfants ravis faisaient cercle
Autour de cette disciple de saint François
Cette femme mystère si chère à notre cher Michel Chaillou

Yves Cosson
Et pourquoi pas la cohorte des dames du pavé nantais
Nantes au cœur


C'était au temps de guerre — toujours la guerre, n'est-ce pas ? — et j'étais un de ces enfants ravis.

Plus tard, de ces dames du pavé nantais, j'en connus une... Dans les prisons de Nantes. J'animais un atelier d'écriture et lecture dans le quartier des femmes.
C'était la Grande Nicole, dame maquerelle bien connue sur le trottoir nantais et qui purgeait une peine pour proxénétisme. Elle n'était point disciple de François d'Assise — mais le sait-on jamais ? — et n'avait pas seulement fait sauter des chiens enrubannés.
Elle et moi, avions passion commune pour l'Océan et l'île de Houat.


mercredi, 22 février 2012

lecture courante de grandes proses III

C'est la troisième grande prose — enfin, grande ? pour mon goût —. J'aurais souhaité un plus long commentaire. Mais je me suis embarqué dans l'histoire de ma relation de lecteur avec les écrits de Sollers. Trop long à achever pour ces jours-ci quand Noémie et Célia sont arrivées de Gascogne.

Le texte qui suit est une de ces chroniques qui se situent  au mitan du Discours parfait et qui s'offre donc de manière fortuite, — qui paraît fortuite, écrirait Borgès —, entre un Mauriac grand cru et un Breton magique ! Est-ce une anaphore en son commencement et une liste en sa fin ? Un simple parallélisme ?  Une reprise banale ? J'hésite ; ces interrogations répétitives me paraissent plus que simple liste. Les férus de procédés littéraires jugeront.


Un poète ? Oui, très grand, mais ce mot couvre trop
de petits commerces. Un penseur ? Oui, fondamental,
mais qu'aucun philosophe ne saurait mesurer
(et encore moins le discours universitaire). Un théologien
négatif ? C'est peu dire, puisque, chez lui, rien n'est
idéal ni abstrait. Un spécialiste des mythes et des rituels
chamaniques ? Son expérience personnelle (notamment
au Mexique) le prouve. Un drogué ? Il n'en finit pas
d'avoir besoin de l'opium pour atténuer ses souffrances.
Un fou ? Si cela peut vous rassurer. Un prophète ?
Il est au cœur de la barbarie du XXe siècle,
captant son énergie noire comme personne du fond des
asiles d'aliénés (40 000 morts, très oubliés, en France,
pendant l'Occupation, famine et électrochocs). Mais
avant tout : un rythme, un choc, une pulsation, une
voix, une profondeur affirmative graphique qui ne vous
quittent plus une fois que vous les avez rencontrés, et
vraiment éprouvés. 1 769 pages, des cahiers noircis,
des portraits et des autoportraits admirables, des lettres,
des improvisations en tous sens, c'est la guerre, la torture
la protestation, le témoignage brûlant, le courage
de tous les instants.



Philippe Sollers
Saint Artaud

in Discours parfait

jeudi, 09 février 2012

quand Nantes s'écrivait

 

...contempler de cette hauteur le fleuve, là où il devient la porte du large et le chemin de l'aventure. Sur la gauche, la ville s'éclipse presque derrière la ligne des maisons du quai ; on n'aperçoit d'elle que l'emplacement des anciennes îles au-delà de leurs bras remblayés. Sous le ciel si souvent couvert de Nantes, le panorama du port et du fleuve est une vaste et pesante symphonie en gris, à peine nuancée des reflets bleutés de l'ardoise et de la tôle...

Julien Gracq
La Forme d'une ville

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Hier au soir, au Lieu Unique, après les effervescences musicales, la littérature revenait en force dans le cadre du Labo Utile Littérature, sur le thème "Cités et Frontières, Parcs et Paysages". Thérèse Jolly proposait lectures et conversation littéraire autour de "La Forme d'une ville" de Gracq avec Pierre Michon, Bernard Bretonnière, Arno Bertina et Cathie Barreau qui a la charge du projet de la Maison Gracq. Le dessus du panier du lectorat nantais devait être là. Évidemment Gracq et Michon, ça ne se rate pas.

Belles lectures de Cathie. Quelques échanges sur l'absence de nostalgie dans un écrit où Gracq fait remonter de sa jeunesse lycéenne les souvenirs de ses promenades dans la ville, mais affirme aussi, n'en déplaise à Cathie, la raideur du géographe qu'il devint. Poliment, les intervenants mentionnèrent son objectivité. Je retiendrai l'intervention de Pierre Michon qui parla du Désir et de l'Ouverture, précisant qu'il n'y a point une page de La Forme d'une ville qui laisserait émerger un comportement passéiste : Gracq ne regrette pas, il constate et il ouvre sur le futur. Les dernières lignes de la dernière page sont claires :

 

Je croissais, et la ville avec moi changeait et se remodelait, creusait ses limites, approfondissait ses perspectives, et sur cette lancée — forme complaisante à toutes les poussées de l'avenir, seule façon qu'elle ait d'être en moi et d'être vraiment elle-même — elle n'en finit pas de changer.

Julien Gracq
La Forme d'une ville


Gracq attentif dans l'Attente. N'est-ce pas ce thème qui court dans toute l'œuvre ? Nul regard en arrière mais tension vers ce qui advient : Au château d'Argol, Le Rivage des Syrtes, la Presqu'île, qui, pour moi, est comme une esquisse de La Forme d'une ville, où, seule, la toponymie de ce pays entre Brière, Marais salants et Chantiers navals de Saint-Nazaire est masquée.

Quant au reste, la conversation fut très littéraire entre psychanalyse, stylistique, anecdotes et compte-rendu de visites au retraité de Saint-Florent qui appréciait si gentiment de recevoir. Qui n'a pas heurté le vantail de la maison au bas de la rue du Grenier-à-sel ?

Moi ! un après-midi d'été, j'ai soulevé le heurtoir de la porte, je ne l'ai jamais laissé retomber, je me suis enfui de l'autre côté de la Loire. J'étais très jeune et je n'ai que très rarement su dire mes bonheurs de lectures à celles et ceux qui les avaient écrits.

 

Hier au soir, quand même, j'ai dit mon regret qu'à aucun moment de la soirée ne furent évoqués les souvenirs d'un autre lycéen nantais qui erra dans les mêmes rues, sur les mêmes quais.

 

 Ce sont toujours les mêmes carrioles qui brinqueballent sur le quai porteuses de lourdes caisses de biscuits, de pains de savon, de ferraille. Là-bas, vers l'Ouest, le Pont Transbordeur comme une balance de pharmacien sous le globe des nuages. Un ciel de crin s'abat sur les façades  silencieuses de l'île Gloriette, s'égoutte le long des roues qui ne portent plus d'empreintes, qui ne connaissent plus le pas des promeneurs.
On pense à des chiens errants, à des poubelles renversées, à de vieilles coques de navires comme des malles odorantes, et ce n'est rien qu'une presqu'île morte une vieille limousine dans la nuit qui ne vit plus que des feux fixes d'un garage.
C'est le jour encore; les gratte-ciel de Sainte-Anne, le dôme de l'église Saint-Louis, et l'or de la coupole tombe par plaques, Fantômas remplit ses poches.
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Octobre est la meilleure saison. Précédés de bruyants remorqueurs, les lourds chalands remontent la Loire, chargés de sable. On entend la chanson du marinier, comme si le chaland en passant sous les ponts se resserrait soudain, soufflet d'un accordéon qui n'attend plus, dans l'étouffement de la poigne que l'allégresse subite du chanteur. Une femme se promène au-dessus de l'eau parmi des linges, une petite cheminée fume, un chien aboie et des baquets de fleurs dégringolent, le long du bord jusqu'à l'eau verte.
J'ai toujours eu envie de partir. Je rêve de canaux et d'écluses, de longs halages pleins de promesses qui mènent à des masures perdues dans le brouillard d'argent des peupliers.
Mais la cloche du beffroi, suspendue comme un œuf au-dessus de la ville, que les douze fusils de midi font tinter, me rappelle à moi-même, me rappelle à la rue.
Des hommes passent sur des vélos, des ouvrières pressées dévalisent les boutiques. En un instant, c'est le jour menacé qui rejoint son niveau, qui se déverse par mille portes ouvertes au milieu des odeurs de graisses et de vin bleu.

 

René Guy Cadou
Mon enfance est à tout le monde

 

 Ce n'est plus la précision cadastrale du prosateur géographe. C'est la lourde et pénétrante sensualité d'un instituteur de campagne qui évoque, sans nostalgie aucune, lui aussi, ses années d'adolescence entre le Quai Hoche, les Cours et la Place Bretagne.

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C'est ma ville. C'est mon Fleuve à son estuaire.

J'aime Nantes "dite"  et par le professeur de géographie et par l'instituteur de campagne.


dimanche, 22 janvier 2012

l'autre soir, au Lieu Unique

 Tout le jour, la ville s'était enroulée dans une bruine persistante sans vent qui est le propre de ces bordures de l'anticyclone hivernale.
Tout le jour, dans ma petite "librairie", j'avais laissé ruisseler les Suites, les Toccatas de Froberger, de Couperin, de Frescobaldi sur le clavecin de Leonhardt, disparu la veille.


Je me disais que j'allais traverser des miroirs, des inversions, des antipodes, que j'allais m'assècher, me glacer en allant écouter Bon lisant sa Traversée de Buffalo. L'expérience de lecture du livre numérisé sur mon écran d'ordi avait été rude, austère. Pas de tablette, ni de liseuse — ça coûte ! Mais cette balade de mots sur les images de Google maps m'apparaissait moins un survol qu'une errance sur une carte surréelle.

Dans une salle triangulaire, une estrade, deux petites tables : sur chacune, ce que je reconnais comme deux Mac en veille, si identifiables à leur pomme croquée lumineuse dans le semi-obscur que troue un immense fond d'écran, l’entrelacs d’un de ces nœuds autoroutiers qui enserrent dans le bitume et le béton de Buffalo, cette ville des Grands Lacs américains ?

L'entrée du Lecteur et du Musicien, ce fut à l'inverse de la descente aux enfers chantée dans l'Odyssée : nous étions de plain-pied dans cet enfer moderne. Et pourtant il y avait de l'Ulysse dans les rondeurs socratiques de François Bon et de l'Orphée dans la longue chevelure de Dominique Pifarély.

Leurs claviers de Mac effleurés quelques secondes comme un duo qui accorde ses instruments. Et la voix scandant  dans une économie un peu haletante du souffle.

 

Un monde hostile : parce qu’ici il en offrait l’image ? Tu t’y sentais paradoxalement plus à l’aise que dans les villes d’autrefois, avec les objets du monde proche. On avait arasé sur la terre de quoi y tendre les bras, de quoi y hurler tous les cris : regarde, mais regarde l’image, là où tu marches tu es seul, là où tu marches personne ne te suit. La terre est noire quand on la broie, et le ciment une fuite, des stries divergentes, et le parking à peine un décor pour série télévision (pensais-tu, toi qui n’avais jamais supporté ni télévision ni téléphone). Dans la ville que tu construisais il y avait cela : voitures qui filaient, étendues vides striées dans la terre noire, et ce type aux bras tendus, qui hurlait.Bon 2.JPG

Le violon va lentement s'immiscer dans les mots.

Dans l’île de chacun, ce qu’on a laissé dehors, sous les intempéries du ciel, et la dureté de ciment des cours. C’est du vrac, un désordre, on a posé ça ici parfois il y a longtemps, un jour il faudrait s’en occuper, et trier, mais on attend demain. Dans l’île de chacun, tellement de place pour rien : cet abandon qu’on traverse, ces espaces qu’on ne voit plus, et l’eau, au bout. L’eau verte, opaque, dure, immobile. Parfois on vient, là, tout au bord, on regarde l’eau. Ça fait du bien, de regarder l’eau. Puis on rentre dans la tour. On trouve commode cette répartition, l’étage où on mange, l’étage où on dort, et la grande pièce nue où on a son ordinateur, sa musique, ses rêves.

La scansion haletante devient transe. Le lecteur s'appuie au mur. Le violon s'exacerbe : il fouille les masses bétonnées des prisons, des dortoirs, les drôles de cadrans que dessine une usine de traitements des eaux, des yeux globuleux qui sont des espaces verts.

Hommes qui marchiez sur la terre noire, hommes qui mangiez ces boues noires, hommes venus là pour malaxer le bitume et le sol spongieux organique et lourd d’essences riches d’où extraire, raffiner, élaborer jusqu’à ce que cela explose, jusqu’à ce que cela donne aux hommes leurs armes contre les autres hommes : vos établissements d’hommes vous les aviez implantés à même là où vous marchiez, avec vos prothèses d’acier, vos baraques et vos tentes, où on désenfouissait les vieilles terreurs en noir, en orange, en bleu, avec les verts du minerai de cuivre et les blancs des alumines et la rouille vieille du fer à même cette terre qui s’effrite quand serrée dans la paume – hommes, vos couleurs pour repeindre la ville.

Le violon n'accompagne plus les mots : il les suscite, les éjecte de ces aligements, de ces obliques, de ces cercles.

Regardez, regardez l’autoroute : il y avait des lois, pour la protection des forêts, on y ménageait des passages souterrains pour la migration des espèces.... Des errants cherchaient, dans le dédale des voies droites, le lieu où elles se repliaient en courbe pour l’enfoncement dans la terre.

Je ne sais plus si je suis les mots du diseur ? ou les stridences du violoneux ?

Plus tard, après avoir salué François, exténué, je sors dans la nuit de bruine. Ma ville ? La ville de mon enfance, celle dont André Breton dans Nadja disait :

 ...la seule ville de France où j'ai l'impression que peut m'arriver quelques chose qui en vaut la peine, où certains regards brûlent pour eux-mêmes de trop de feux... où pour moi la cadence de la vie n'est pas la même qu'ailleurs, où un esprit d'aventure au-delà de toutes les aventures habite encore certains êtres.

Une autre ville ?


Tiens ! c'est peut-être cela, le post-moderne. Il me faudra arpenter les images nantaises de Google maps.
Avant de remettre mes pas dans ceux de René Guy Cadou et de Julien Gracq.

 Et puis j'irai en mer.


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Post-scriptum :

• Il faut revisiter le livre numérisé en inscrivant son propre parcours et sa rêverie sur Google maps. J'ai pris le dit du lecteur et les stridences du musicien comme une invite à ce geste.

Une Traversée de Buffalo
sur www.publie.net
coopérative d’édition numérique

• Cette perfomance/lecture s'est déroulée au Lieu Unique, dans le cadre du Labo Utile Littérature - séquence « Cités et frontières, parcs et paysages  », labo animé avec grande intelligence et sensibilité par Thérèse Jolly.



lundi, 26 décembre 2011

ce même jour, il y a vingt ans

 

Revenant d'une balade au bord de mer........................

 

MON PÈRE !

Ce pourrait être la chanson de Barbara


Il pleut sur Nantes
Donne-moi la main
.......................................
Faites vite
il y a peu d'espoir
il a demandé à vous voir


 

Ce pourrait être un poème de Luc Bérimont


J'étais faible, mon père, et tu m'avais quitté
Sans savoir que minuit roulerait sous sa patte
Cet enfant au front lourd dont les larmes tremblaient

 

ou de Jean Claude Renard

 

Père dans cette nuit où la mort nous retient
et dans ce sang pareil à un pays brûlé




Luc Bérimont, Le grand viager.
Jean Claude Renard, Père, voici que l'homme.

 

 

samedi, 24 décembre 2011

Bonne nuit

Il y avait pas mal de monde à la boulangerie, cet après-midi ; quand j'en suis sorti avec ma bûche et mon pain de campagne, la boulangère m'a dit : « Bon réveillon ! ».

Je ne lui ai pas dit merci, mais je lui ai souhaité une bonne nuit, à elle et à tous ses clients que j'avais précédés. Ils ont tous ri !

Sur le chemin du retour, Cadou et sa nostalgie de païen si proche du divin me sont revenus au cœur.


Paille de la saison
Fraîcheur des tiges nues
Ο nids de neige reconnus
A la fenêtre de l'étable
Passe l'étoile
Ouvre les mains
Amour presqu'île du matin

L'âne suspend son pas
Epaissies sous la langue
Le bœuf a retrouvé
Ses anciennes ciguës

Et Joseph attendri
Par ce bon voisinage
Ecarte de ses yeux
Les guêpes du sommeil

Un mage prie
Moulant ses lèvres de faïence
Sur les mots jamais dits
Et semblables au sel

Tandis que retenant
Son ventre avec tendresse
Marie ne comprend pas
Ce grand soleil éteint.

René Guy Cadou


Nativité
Grand élan, La vie rêvée.


...Retenant son ventre avec tendresse...

en écho tout au long de la nuit, la beauté émouvante des femmes grosses de leur enfant.

dimanche, 27 mars 2011

quand Homère se répète

 

à Noémie, fille de ma fille.

En écho à ce même jour de 2010

 

Ce jeudi passé, lors de l'atelier de Grec ancien, notre "bon maître" le situait au Chant XXIV, nous échangions à propos de ce passage, je persistais en le maintenant au Chant XXIII, ayant d'ailleurs oublié que la première référence est au Chant XI quand Odysseus rencontre le devin Tirésias aux Enfers. Le vieil Homère pratique déjà le pédagogique adage latin "Bis repetita placent" — les choses répétées deux fois plaisent.

Ce n'est point que le passage cité soit fort joyeux, mais il aborde d'épicurienne — stoïcienne, affirmeront certains ! — manière teintée d'une note marine notre commun avenir.

Noémie, ce matin, m'ayant donné rendez-vous dans cinq ans pour ses vingt ans — donc aussi pour mes ...soixante ans qui la précèdent, je me dois de remettre encore à quelques années ce jour où je prendrai sur mon épaule ma "bonne rame bien faite".

 

Je le ferai donc, et sans rien te cacher      
Ton âme n'en aura nulle joie; et moi-même
non plus, car il m'a ordonné d'aller de ville en ville
par le monde, tenant entre mes mains ma bonne rame,
jusqu'à ce que je trouve ceux qui ne connaissent pas
la mer, et qui ne mêlent pas de sel aux aliments;
ils ne connaissent pas les navires fardés de rouge,
ni les rames qui sont les ailes des navires.
Ensuite il me donna le clair indice que voici :
lorsque quelqu'un, croisant ma route, croira voir
sur mon illustre épaule une pelle à vanner,
alors il m'ordonna, plantant ma bonne rame en terre
d'offrir un sacrifice au seigneur Poséidon :
bélier, taureau, verrat capable de couvrir les truies,
puis de rentrer chez moi, d'offrir les saintes hécatombes
aux Immortels qui possèdent le ciel immense,
dans l'ordre rituel. Et la mort viendra me chercher
hors de la mer, une très douce mort qui m'abattra
affaibli par l'âge opulent; le peuple autour de moi
sera heureux. Voilà tout ce qu'il me prédit. »
La sage Pénélope alors lui répondit :
« Si les dieux te concèdent une vieillesse moins amère,
l'espoir nous reste d'être un jour déchargés de nos maux.
Tels étaient les propos qu'ensemble ils échangeaient.

 

Homère, Odyssée, Chant XXIII, 265-287

 

Je tiens à achever cette note, pour redonner une joie bonne et sereine à cette séquence, par les quelques versets qui suivent :

 

Alors
ils retrouvèrent avec joie la loi du lit ancien
.................................................................
(et)
Lorsqu'ils eurent joui des plaisirs de l'amour
ils s'adonnèrent aux plaisirs de la parole.

 

 

Post-scriptum : Hommage à celui qui traduit ainsi Homère : c'est Philippe Jaccottet en 1982, chez François Maspéro.

 

vendredi, 25 mars 2011

Glénan aux vives-eaux d'équinoxe

 à AH, patron d'Éon Vor

 

À l'ouvert de la baie, un cormoran, deux goélands bruns, une "cardinale Est", la Linuen.

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 Errance dans l'archipel.

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...Plus loin, plus loin, où sont les premières îles solitaires — les îles rondes et basses  baguées d'un infini d'espace, comme des astres — îles de nomenclateurs, de généalogistes; grèves couvertes d'emblèmes génitaux, et de crânes volés aux sépultures royales...

... Plus loin, plus loin, où sont les îles hautes — îles de pierre ponce aux mains de cent tailleurs d'images; lèvres scellées sur le mystère des écritures, pierres levées sur le pourtour des grèves et grandes figures averses aux lippes dédaigneuses..

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... Et au-delà, les purs récifs, et de plus haute solitude — les grands ascètes inconsolables lavant aux pluies du large leurs faces ruisselantes de pitié...

... Et au-delà, dernière en Ouest, l'île ou vivait, il y a vingt ans, le dernier arbrisseau : une méliacée des laves, croyons-nous — Caquetage des eaux libres sur les effondrements de criques, et le vent à jamais dans les porosités de roches basaltiques, dans les fissures et dans les grottes et dans les chambres les plus vaines, aux grandes masses de tuf rouge...

... Et au-delà, et au-delà, sont les derniers froncements d'humeur sur l'étendue des mers. Et mon poème encore vienne à grandir avec son ombre sur la mer...

... Et au-delà, et au-delà, qu'est-il rien d'autre que toi-même — qu'est-il rien d'autre que d'humain?...
Minuit en mer après Midi... Et l'homme seul comme un gnomon sur la table des eaux..

 

Saint-John Perse
Vents, IV, 2.

 

 Photos ©Nicléane & grapheus tis

 

dimanche, 20 mars 2011

quand meurt un poète

Soixante ans que Cadou est parti.

Plus de cinquante ans que je brasse mes mains, mes larmes, mes rires dans les mots de cet homme de même terre et de mêmes vents.

Ses rues furent mes rues, ses quais furent mes quais.

 

L'hiver, je quittais la maison sitôt déjeuner ; le soleil longeait nonchalamment les quais en vieil habitué et comme un authentique pêcheur de brochet le feutre un peu baissé sur les yeux, le fil de soie de la lumière sur l'index tendu.                   
J'allais me perdre quelque part derrière des chantiers de construction navale et des entrepôts de bois du Nord. J'avais onze ans le soleil était doux et je me sentais une envie de chanter. Je sortais, enfouie
dans la doublure de mon pardessus, une cigarette dérobée à mon père; assis sur une pierre plate, béatement; je fumais. Et lorsque je pense à des heures calmes, des heures d'intense quiétude, je revois un petit enclos plein de plantes desséchées, une barrière difficile, là-bas dans le quartier sud de la ville où c'est déjà l'aventure.
Rêveur, si je l'étais ! Je m'empourprais des joues, je dévalais l'unique pente semée de mâchefer et de seaux en émail qui menait au royaume interdit.

 

Mon enfance est à tout le monde, 1947

 

Peut-être l'ai-je rencontré — je n'étais qu'un petit garçon — dans les années 41-43, quand je hantais, à la recherche du rêve aventureux, les rues entre place Bretagne, quai Hoche et Cours Saint-Pierre, ce jeune homme au visage de lumière.

 

Mais ce jour du 20 mars 1951, c'est un compotier qui fait signe au rêveur.

 

PEUT-ÊTRE dans quelque maison basse de ville usée
Moi qui ai tant aimé les jardins
Lorsqu'il a plu dans la soirée
Et que parmi les myosotis pèse soudain
La lourde mamelle de la lune !
A bout de persuasion peut-être
Quand le filin du jour me glissera des doigts
Si je n'ai plus pouvoir d'orienter les fenêtres
Alors adieu garçon ! et que ce soit
Par un matin couleur de melon d'eau !
Tout dort
J'entends marcher au loin mille animaux
Et mon cœur doucement aura cessé de battre
A cause d'un compotier de pommes sur la table
Tandis qu'un coq et un sergent
Là-bas
Font respecter le règlement.




René Guy Cadou


Dur à vivre
Les biens de ce monde, 1951

samedi, 19 mars 2011

« à cause d'un compotier de pommes sur la table »

Il est dit que la veille au soir, le 19 mars 1951, Francis Caridel, le secrétaire de mairie de Louisfert, rendant visite à Hélène et René Guy Cadou dans leur "maison d'école", leur avait apporté un panier de pommes ;  elles furent déposées dans un compotier.

Le lendemain...