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lundi, 02 janvier 2017

an 2017, jour 2

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Que le feu héraclitéen avive allègrement l'âtre de vos premiers jours de cet An qui vient de s'ouvrir !

 

Ailleurs, en ce deuxième jour, écoutant sur France Cul les Nouveaux chemins de la Connaissance — changés, hélas !, en Chemins de la Philosophie — je réapprends par les sentiers de Confucius, commentés par la belle Adèle et la philosophe Anne Cheng, qu'entre les septantes et les octantes années, nous serions parvenus à la sérénité de la sagesse.

Je suis avec quelque lenteur en train d'engranger la première de ces octantes et me paraissent bien lointains encore les fastes de cette sage sérénité. Malgré ma fréquentation insistante d'Héraclite, de Montaigne, de Bachelard, et de quelques autres que l'on nomme poètes, Char, Cadou, Du Bellay, ... Mais, qui, des seconds ou des premiers cités, serait plus philosophe que poète, plus poète que philosophe ?

D'autre part, je ne tiens guère à vivre cet autre précepte du sage chinois :
"Celui qui le matin a compris les enseignements de la sagesse, le soir peut mourir content."

J'attendrais bien le soir pour ne mourir content que le lendemain matin ou même le surlendemain soir....

 

jeudi, 24 juillet 2014

Dans un des vire-court de l'Odet

Lisant Montaigne dans l'un des vire-court de l'Odet,- le Saut de la Pucelle - amarré au corps-mort d'un bateau baptisé "Eol Song"  - le Chant du Vent - l'homme qui déconseille de faire boire de l'eau à un Breton de soixante-dix ans et d'enfermer un marin dans une étuve, écrit fort justement sur le vent.

" Moy, qui me vente d'embrasser si curieusement les commoditez de la vie, et si particulierement : n'y trouve, quand j'y regarde ainsi finement, à peu pres que du vent. Mais quoy ? nous sommes par tout vent. Et le vent encore, plus sagement que nous s'ayme à bruire, à s'agiter : Et se contente en ses propres offices : sans desirer la stabilité, la solidité, qualitez non siennes. »                                           Michel de Montaigne, Les Essais - Livre III, 13,
1595. 
 Quand je pense que je me suis inventé un pseudo tiré du grec ancien "ανεμολιος" qui peut se dire "proche du vent" ou plus près de Montaigne ,"vide de vent"- une outre vide, quoi ! On peut m'y écrire : anemolios@free.fr
L'outre se remplira peut-être un jour.
Bon vent !

vendredi, 23 septembre 2011

confidences sur l'oreiller ?

Ou de Montaigne et ses Essais... lecture à suivre.

 

Il y a quelque temps que ce vingt-neuvième chapitre du Livre I m’interroge, d’abord parce que il ne paraît susciter guère d’intérêt chez les montaigniens, comme s’il ne s’agissait, pour valoriser la publication des sonnets de son ami Étienne, que d’une longue dédicace, à une femme très belle, fort intelligente et dont la stature citoyenne et... amoureuse a sans doute influencé certains acteurs politiques d’une époque pour le moins très troublée.

Grammont 2.jpg

©Nicléane


Que Montaigne ait publié ces sonnets dans les éditions de ses Essais de 1580 à 1588, puis les mentionne comme ”se voyant ailleurs”, tout en maintenant l'adresse qui devient un chapitre, bref certes, mais chapitre cependant, souligne l’importance que l’essayiste attribue à sa relation avec Madame de Grammont, veuve de son camarade de guerre, le comte Philibert de Grammont, tué au siège de La Fère en 1580.

C'est, plus qu'un modeste chapitre, une lettre que nous lisons.
Et qui n'est point  de flatterie courtisane. Mais bien de cette hauteur que Montaigne mettait dans l'art de converser avec ses pairs — dans ce masculin pluriel, faut-il encore intégrer le commerce entretenu avec ces "belles et honnestes femmes", et parmi elles, cette Diane de Grammont, comtesse de Guissen au superbe «pseudo» : Corisande d’Andoins.

Alors, quand, au détour d'un méandre de la Bidouze, modeste affluent de l'Adour, le lecteur, au hasard de ses errances basquaises, franchit un pont surmonté par une impressionnante ruine, très vite, il va réouvrir le Livre I :

Madame, je ne vous offre rien du mien, ou par ce qu'il est desjà vostre, ou pour ce que je n'y trouve rien digne de vous. Mais j'ay voulu que ces vers, en quelque lieu qu'ils se vissent, portassent vostre nom en teste, pour l'honneur que ce leur sera d'avoir pour guide cette grande Corisande d'Andoins. Ce présent m'a semblé vous estre propre, d'autant qu'il est peu de dames en France qui jugent mieux et se servent plus à propos que vous de la poësie: et puis qu'il n'en est point qui la puissent rendre vive et animée, comme vous faites par ces beaux et riches accords dequoy, parmy un million d'autres beautez, nature vous a estrenée. Madame, ces vers méritent que vous les chérissez ; car vous serez de mon advis, qu'il n'en est point sorty de Gascoigne qui eussent plus d'invention et de gentillesse, et qui tesmoignent estre sortis d'une plus riche main. Et n'entrez pas en jalousie dequoy vous n'avez que le reste de ce que piec'a j'en ay faict imprimer sous le nom de monsieur de Foix, vostre bon parent, car certes ceux-cy ont je ne sçay quoy de plus vif et de plus bouillant, comme il les fit en sa plus verte jeunesse, et eschauffé d'une belle et noble ardeur que je vous diray, Madame, un jour à l'oreille. Les autres furent faits depuis, comme il estoit à la poursuite de son mariage, en faveur de sa femme, et sentent desjà je ne sçay quelle froideur maritale. Et moy je suis de ceux qui tiennent que la poësie ne rid point ailleurs, comme elle faict en un subject folâtre et desreglé.
 

Grammont 1.jpg

©Nicléane

Bien qu'instammment sollicitée de donner son jugement, je ne sais si la grande Corisande apprécia les laborieux sonnets de l'ami Étienne. Avait-elle déjà lu ceux de Pierre de Ronsard, de Joachim du Bellay, de Louise Labé ? Sans doute !


L'amitié peut troubler le regard puisque ces sonnets sont "à voir". Peut-être n'en est-il point sorty de Gascoigne qui eussent plus d'invention et de gentillesse. De Gascogne certes. Mais d’ailleurs, il y eut mieux.


Quant à moi, j'hésite à sauver de l'ennui, fusse un tercet ?


Et dès lors (grand miracle), en un même moment,
On vit tout à un coup du misérable amant
La vie et le tison s'en aller en fumée


un vers ?

Je sais aimer, je sais haïr aussi.

ou

Ores son œil m'appelle, or sa bouche me chasse.




Mais bon, pour Montaigne, ils avaient je ne sçay quoy de plus vif et de plus bouillant, comme il les fit en sa plus verte jeunesse et eschauffé d'une belle et noble ardeur.

Et de les opposer à ces sonnets ultérieurs que La Boétie composa — et que Montaigne publia aussi — comme il estoit à la poursuite de son mariage, en faveur de sa femme, lequels vers sentent desjà je ne sçay quelle froideur maritale. Et dont Diane de Grammont n’a point à être jalouse, si Montaigne ne les lui a point adressés.

Où, pour le lecteur, l’adresse devient piquante, c’est que Montaigne propose à Diane de lui commenter plus intimement les circonstances de l’écriture de ces sonnets :

que je vous diray, Madame, un jour à l'oreille.

Madame de Grammont est veuve, Henri de Navarre, l’amant futur, encore très occupé à guerroyer.

Alors ? De l’oreille à l’oreiller ?


 Post-scriptum : Les vingt et neuf Sonnets d'Étienne de la Boëtie "se voient ici" sur Calaméo.

samedi, 10 septembre 2011

les génuflexions de Montaigne

Ma raison n’est pas duite à se courber et flechir, ce sont mes genoux.
(III, 8)

 

 À Rome, ce jour-là 29 de décembre 1580, reçu par le pape Grégoire XIII, les genoux de Montaigne ont fléchis.


Après un ou deux pas dans la chambre, au coin de laquelle le pape est assis, ceux qui entrent, qui qu'ils soient, mettent un genou à terre, et attendent que le pape leur donne la bénédiction, ce qu'il fait; après cela ils se relèvent et s'acheminent jusques environ la mi-chambre. Il est vrai que la plupart ne vont pas à lui de droit fil, tranchant le travers de la chambre, ains gauchissant un peu le long du mur, pour donner, après le tour, tout droit à lui. Étant à ce mi-chemin, ils se remettent encore un coup sur un genou, et reçoivent la seconde bénédiction. Cela fait, ils vont vers lui jusques à un tapis velu, étendu à ses pieds, sept ou huit pieds plus avant. Au bord de ce tapis ils se mettent à deux genoux. Là, l'ambassadeur se mit sur un genou à terre, et retroussa la robe du pape sur son pied droit, où il y a une pantoufle rouge, à tout une croix blanche au-dessus. Ceux qui sont à genoux se tirent en cette assiette jusques à son pied, et se penchent à terre, pour le baiser. M. de Montaigne disait qu'il avait haussé un peu le bout de son pied. Ils se firent place l'un à l'autre, pour baiser, se tirant à quartier, toujours en ce point...
...ains ayant là reçu une autre bénédiction, avant se relever, qui est signe du congé, (les visiteurs reprennent) le même chemin. Cela se fait selon l'opinion d'un chacun : toutefois le plus commun est de se sier en arrière à reculons, ou au moins de se retirer de côté, de manière qu'on regarde toujours le pape au visage. Au mi-chemin comme en allant, ils se remirent sur un genou, et eurent une autre bénédiction, et à la porte, encore sur un genou, la dernière bénédiction.*

 

Les genoux, soit ! mais cinq fois : deux en entrant, une  — et les deux genoux à la fois après s'être tirés en cette assiette aux pieds du visité— et deux encore en sortant. En dépit des bénédicions reçues à chaque génuflexion, la "raison" n'en a-t-elle point vacillé ?

 

Ou plutôt Montaigne n'aura-t-il pas pensé, baisant cette mule rouge à croix blanche, à la rumeur que rapporte Mikkaïl Bakhtine à propos de Rabelais**, reçu un jour chez le pape, qui aurait proposé de "baiser le visage à l'envers" dudit pape, à la condition qu'il fut bien lavé...

Sans commentaire.

 

 

*Journal de voyage en Italie, Rome, Décembre 1580.

** Montaigne a lu Rabelais ; il le cite au livre II, 10, parmi les livres simplement plaisants... s'il les faut  loger sous ce titre, dignes qu'on s'y amuse. Quand on sait les préoccupations du "bas" chez Montaigne, il connaissait sûrement le chapitre 13 du Premier Livre sur "la merveilleuse intelligence de Gargantua (reconnue) à l'invention d'un torche-cul.


vendredi, 02 septembre 2011

Montaigne et le "bas matériel et corporel"

Il n'y a point que Rabelais pour dire le "bas matériel et corporel " comme le nomme justement Mikaïl Bakhtine*. Certes avec Montaigne, nous sommes éloignés du registre de la fête populaire, du grotesque et du carnavalesque ; nous sommes invités à regarder, écouter le corps, — notre corps — dans un comportement — je n'écrirai pas médical, Montaigne se heurte trop à cette science en affirmant la primauté de l'attention à soi-même, âme et corps — donc dans un comportement plus hygiéniste, tendant à gérer sa santé corporelle.

Dans la merde, dans la douleur, la saveur d'une langue populaire s'épanouit en toute verdeur. Il a écrit, il est vrai :

Je me presente debout et couche, le devant et le derrière, à droite et à gauche, et en tous mes naturels plis.

Essais, III, 8

J'extrais du dernier Livre, le Treizième la fiente et la douleur— mais c'est l'entier de cette "fricassée" à lire et relire qu'il propose au lecteur avec toute la richesse de sa réthorique : énumérations, interrogations, métaphores, injonctions, sentences sur le boire, le manger, le repos, le sommeil, l'emploi du temps, le vieillissement et ...la mort.

(Pour l'amour, c'est surtout dans les Essais III, au Livre 5,  "Sur des vers de Virgile", mais l'amour s'entend aussi de multiples fois dans les mille pages. Je reviendrai sur un détail très mince du Livre 29 des Essais I. )

 Et les Roys et les philosophes fientent, et les dames aussi. Les vies publiques se doivent à la cérémonie; la mienne, obscure et privée, jouit de toute dispence naturelle; soldat et Gascon sont qualitez aussi un peu subjettes à l'indiscrétion. Parquoy je diray cecy de cette action: qu'il est besoing de la renvoyer à certaines heures prescriptes et nocturnes, et s'y forcer par coustume et assubjectir, comme j'ay faict; mais non s'assujectir, comme j'ay faict en vieillissant, au soing de particulière commodité de lieu et de siège pour ce service, et le rendre empeschant par longueur et mollesse. Toutesfois aux plus sales services, est-il pas aucunement excusable de requérir plus de soing et de netteté ? « Natura homo mundum et elegans animal est. » De toutes les actions naturelles, c'est celle que je souffre plus mal volontiers m'estre interrompue. J'ay veu beaucoup de gens de guerre incommodez du desreiglement de leur ventre; le mien et moy ne nous faillons jamais au poinct de nostre assignation, qui est au saut du lict, si quelque violente occupation ou maladie ne nous trouble.

Je ne juge donc point, comme je disois, où les malades se puissent mettre mieux en seurté qu'en se tenant quoy dans le train de vie où ils se sont eslevez et nourris. Le changement, quel qu'il soit, estonne et blesse. Allez croire

que les chastaignes nuisent à un Perigourdin ou à un Lucquois,

et le laict et le fromage aux gens de la montaigne. On leur va ordonnant, une non seulement nouvelle, mais contraire forme de vie: mutation qu'un sain ne pourroit souffrir.

Ordonnez de l'eau à un Breton de soixante dix ans,

enfermez dans une estuve un homme de marine,

deffendez le promener à un laquay basque; ils les privent de mouvement, et en fin d'air et de lumière.

………………………………………………………………………………………………………………………………………………………

On te voit suer d'ahan, pallir, rougir, trembler, vomir jusques au sang, souffrir des contractions et convulsions estranges, dégoûter par foys de grosses larmes des yeux, rendre les urines espesses, noires, et effroyables, ou les avoir arrestées par quelque pierre espineuse et hérissée qui te pouinct et escorche cruellement le col de la verge, entretenant cependant les assistans d'une contenance commune, bouffonnant à pauses avec tes gens, tenant ta partie en un discours tendu, excusant de parolle ta douleur et rabatant de ta souffrance.

………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………

 

...tu ne meurs pas de ce que tu es malade ; tu meurs de ce que tu es vivant.

 Essais, Livre III, 13

 

 

* Mikkaïl BAKHTINE, L'œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, Bibliothèque des Idées, Éditions Gallimard, 1970, ( repris dans la collection "TEL").


jeudi, 25 août 2011

« la sotte chose qu'un vieillard abécédaire ! »

 Montaigne... à suivre.

Même si c'est à rebours que je le suis sur les traces de Starobinski*.
Dans le pénultième chapitre "Chacun est aucunement en son ouvrage", c'est le fil ténu, qui court quasi tout au long des cent-sept chapitres des Essais, du penser des fins dernières — aurait écrit Thomas d'Aquin — que déroule l'essayiste.


Starobinski :
« Le consentement à la mort n'est que la contrepartie nécessaire d'une conversion totale à la vie. »

Montaigne :
« Nous avons le pied à la fosse, et nos appetits et poursuites ne font que naistre. »

 

TréachGouret.jpg

Dans la paisible beauté — quoique doucement pluvieuse  — des mouillages de Bretagne Sud, ce fut une lecture rêveuse qui m'alla fort aise.

J'abandonnai souvent les lignes de Starobinski pour me perdre dans des pages des Essais sans doute naguère — ou jadis ! — survolées, mais qui depuis une ou deux années se révèlent, en lecture bien lente et savourée, fort vigoureuses dans leur sagesse.



Le plus long de mes desseins n'a pas un an d'estandue, je ne pense désormais qu'à finir; me deffay de toutes nouvelles espérances et entreprinses; prens mon dernier congé de tous les lieux que je laisse; et me despossede tous les jours de ce que j'ay.
C'est en fin tout le soulagement que je trouve en ma vieillesse, qu'elle amortist en moy plusieurs désirs et soins de quoy la vie est inquiétée. Le soing du cours du monde, le soing des richesses, de la grandeur, de la science, de la santé, de moy. Cettuy-cy apprend à parler, lors qu'il luy faut apprendre à se taire pour jamais. On peut continuer à tout temps l'estude, non pas l'escholage: la sotte chose qu'un vieillard abécédaire !
S'il faut estudier, estudions un estude sortable à nostre condition, afin que nous puissions respondre comme celuy à qui, quand on demanda à quoy faire ces estudes en sa décrépitude: A m'en partir meilleur et plus à mon aise, respondit-il.

Essais, Livre II, 28

 

Comme une sollicitation à ne garder à portée de main que quelques livres. Sans doute y sont-ils déjà, secrètement.

Pour tenter de saisir — en toute fin  — l'amour, la guerre, la mort. Et m'en aller "plus à mon aise".

 

 * Jean STAROBINSKI, Montaigne en mouvement, Folio essais n°217, Gallimard 1993.

dimanche, 07 août 2011

Montaigne à rebours



Depuis son acquisition, et elle remonte au 23 janvier 2003, je peinais toujours sur les premières pages du bouquin de Starobinski, Montaigne en mouvement. Je ne décollais point du premier chapitre.
Comme le viatique embarqué pour cette paisible croisière d'été, parfois doucement, parfois fortement pluvieuse, est plutôt mince... en volumes — Mars ou la guerre jugée d'Alain, pour les lectures longues, Fureur et Mystère de Char et Vents de Perse pour les brèves, — il m'a bien fallu inventer le stratagème pour, sinon épuiser, du moins m'avancer dans le regard que porte Starobinski sur les Essais.

Donc avancer...à rebours.

Ce qui n'est guère assurance d'une lecture juste, savante, "autorisée". Mais, l'âge venant, un usage aux seules fins personnelles libère des contraintes lettrées.
À sauts et à gambades, conseille notre vieil Ami ; et il n'impose point de sens à ces sauts et à ces gambades.


Voici un commencement de glanes, tirées du chapitre VII : Quant aux « maniemens publiques »  du bouquin de Starobinski:



 À la danse, à la paume, à la luite, je n'y ay peu acquérir qu'une bien fort legere et vulgaire suffisance... J'ay une ame toute sienne, accoustumée à se conduire à sa mode. N'ayant eu jusques à cett'heure ny commandant ny maistre forcé, j'ay marché aussi avant et le pas qu'il m'a pleu.
(II, 17)

Le philosophe Pyrrhon, courant en mer le hazart d’une grande tourmente, ne presentoit à ceux qui estoyent avec lui à imiter que la securité d’un pourceau qui voyageoit avec eux, regardant la tempeste sans effroy.
(II, 12)


Toute autre science est dommageable à celuy qui n’a la science de la bonté.
(I, 25)


Mon opinion est qu’il se faut prester à autruy et ne se donner qu’ soy-mesme.
(III, 10)



Qui ne vit aucunement à autruy, ne vit guere à soy.
(III, 10)


Ma raison n’est pas duite à se courber et flechir, ce sont mes genoux.
(III, 8)


...à suivre.






mardi, 21 octobre 2008

« Et quand personne ne me lira... »

Un parler ouvert ouvre un autre parler et le tire hors, comme le fait le vin et l'amour.

C'était jeudi dernier dans Une Vie, une Œuvre , le ton, le tempo d'une langue qui s'était habillée de la voix de Piccoli. Il me suffit de si peu pour retourner à cette lecture qui depuis plus de vingt ans ponctue des jours, des soirées, quelques heures, parfois une minute ou deux, pour quelques chapitres ou pour une phrase, trois ou quatre mots : Montaigne.
Rien de tel que les regards si brefs soient-ils de lecteurs ou savants ou naïfs pour me remettre en goût d'ouvrir les Essais. Ce matin-là, les passeurs avaient indistinctement nom Magnien, Sève, Pouilloux, Pachet. Peu importe l'indistinct de l'intervenant ; les voix surgissaient de leurs lectures faites, des bribes copiées et recopiées ; des paysages montaigniens s'ouvraient, rénovés, se dévoilaient, neufs, actuels.
Les paroles s'accordaient plus sur l'épicurien, délaissant le sceptique. Et l'ironie légère, comme un rouge aux joues, s'entendait dans les commentaires.

Et quand personne ne me lira, ay-je perdu mon temps, de m'estre entretenu tant d'heures oisives, à pensements si utiles et aggreables ? Moulant sur moy cette figure, il m'a fallu si souvent me testonner et composer, pour m'extraire, que le patron s'en est fermy (affirmé), et aucunement (quelque peu) formé soy-mesme. Me peignant pour autruy, je me suis peint en moy, de couleurs plus nettes, que n'estoyent les miennes premieres. Je n'ay pas plus faict mon livre, que mon livre m'a faict.

Montaigne
II, XVIII

Dans les lignes précédant ce texte, il reconnaît la facilité d'usage qu'apporte l'imprimerie, mais il s'estimerait récompensé si les pages de son livre servaient, citant Martial* et Catulle**, d'emballage pour les olives, les thons ou les maquereaux, lui se contentant d'empêcher que quelque coin de beurre ne se fonde au marché.

*Ne toga cordyllis, ne penula desit olivis (Martial)
"Que les bonites ne manquent point d'emballage, ni les olives de cornets !"
**Et laxas scombris saepe dabo tunicas (Catulle)
"Souvent je fournirai de larges tuniques aux maquereaux"

samedi, 05 août 2006

pour nuancer la note antérieure

« Il n'y a que vous qui sache si vous êtes lâche et cruel, ou loyal et dévotieux ; les autres ne vous voient point, ils vous devinent par conjectures incertaines. »

 

Montaigne



Je m'en vas, une semaine, en Aquitaine visiter quelques ami(e)s. Je n'irai pas à Malagar ; j'y suis déjà passer : le point de vue est magnifique, mais que la maison est tristement froide !
Je ne rencontrerai pas monsieur Joyaux, mais la lecture nocturne de Montaigne me conseille certaine humilité dans mes propos d'auditeur, quant à la mollesse civique du dit monsieur.

mercredi, 07 juin 2006

"Étonnants Voyageurs" ? Exténués ?

Michel Le Bris a beau dire : quand il lança ce beau festival, il y a seize ans, erraient encore quelques voyageurs étonnants. Dans les années qui suivirent, j’ai toujours regretté de n’y avoir point traîner mes “botalos”. De celui de 98, “on” me fit cadeau d’un beau livre d’images d’un de ces voyageurs, Nicolas Bouvier.
Déjà, le “salon” commençait à prendre de l’âge.
Le Bris défend son festival en le déclarant LITTÉRATURE MONDE. Soit !
Et c'est vrai, c’est si bien que s’inversent les sens du voyage : l’Autre me visite.

Mais aujourd’hui, ce ne sont point les étonnants qui s’exténuent, ce sont les destinations qui se rétrécissent.
À ce jour, la rondeur terrestre n’est qu’une balle de Roland-Garros, au mieux une sphère de cuir pour un “mondial” de fric putassier. Les camping-cars et les mobil-homes s’incrustent à toutes fins de terre.
Un ancien conseiller culturel de président - l’inévitable Orsenna - et une navigatrice, Isabelle Autissier - peuvent bien annoncer qu’ils s’aventurent dans le Grand Sud, avec un peu d’argent et beaucoup d’entregent, le risque devient moindre et, absent l’étonnement.
Quoiqu’entre la pointe du Raz et Sein ( et non pas au large de Sein, comme le clamaient les journalistes qui ne sont point marins !)... ce n’est qu'un naufrage d'avant-hier.

Pressentiment ? J’emportai dans mon sac “Voyage en Italie” de Giono. Bien m’en prit !
Une méchante tendinite - Ha ! encore la vieuzerie ! - me cloua à Saint-Servan chez MT et de A, hôtes très attentionnés dont la villa rococo ressemble si fort à ces maisons de Cadix rehaussées d'une tour de guet pour veiller les retours des grands voiliers. Chaque pièce y a ses étagères de livres et dans ma chambre, je retrouvai Les derniers Grands Voiliers du capitaine Louis Lacroix *, rédigés en 1935, publiés en 1950 dans une édition de chez Amiot-Dumont, qui présente les pavillons d’armement des compagnies de Voiliers de Nantes. Mon exemplaire de 1974, édité par les ENOM, ne les mentionne plus.

Nicléane, accompagnée de nos amis Da, Ja et Pi, alla saluer le Grand Bé et me ramena, pieds mouillés, une image du sobre tombeau de Chateaubriand.

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Et m’est alors revenu souvenir du Voyage en Italie de notre grand romantique. D’écrit en écrit, “mon” Italie s’est retrouvée chez l’ami Montaigne, chez la belle De Staël, chez Stendhal.

De Montaigne,

Nous partimes le samedi bien matin et par une très belle levée le long de la rivière, ayant à nos côtés des plaines très fertiles de blé et fort ombragées d’arbres, entre-semés par ordre dans les champs où se tiennent leurs vignes, et le chemin fourni de tout plein de belles maisons de plaisance.



De Chateaubriand,


Vous voyez d'abord un pays fort riche dans l'ensemble et vous dites : «C'est bien»; mais quand vous venez à détailler les objets, l'enchantement arrive. Des prairies dont la verdure surpasse la fraîcheur et la finesse des gazons anglais se mêlent à des champs de maïs, de riz et de froment ; ceux-ci sont surmontés de vignes qui passent d'un échalas à l'autre, formant des guirlandes au-dessus des moissons; le tout est semé de mûriers, de noyers, d'ormeaux, de saules, de peupliers, et arrosé de rivières et de canaux. Dispersés sur ces terrains, des paysans et des paysannes, les pieds nus, un grand chapeau de paille sur la télé, fauchent les prairies, coupent les céréales, chantent, conduisent des attelages de bœufs, ou font remonter et descendre des barques sur des courants d'eau.



De madame de Staël (plus Romaine)

Il y a dans les jardins de Rome un grand nombre d'arbres toujours verts qui ajoutent encore à l'illusion que fait déjà la douceur du climat pendant l’hiver. Des pins d'une élégance particulière, larges et touffus vers le sommet et rapprochés l'un de l'autre, forment, comme une espèce de plaine dans les airs dont l’effet est charmant, quand on monte assez haut pour l'apercevoir. Les arbres inférieurs sont placés à l'abri de cette voûte de verdure... Oswald et Corinne terminèrent leur voyage de Rome par la villa Borghèse, celui de tous les jardins et de tous les palais romains où les splendeurs de la nature et des arts sont rassemblées avec le plus de goût et d'éclat. On y voit des arbres de toutes les espèces et des eaux magnifiques. Une réunion incroyable de statues, de vases, de sarcophages antiques, se mêlent avec la fraîcheur de la jeune nature du sud.



De Giono,


En approchant de Lonato, il semble que le pays devienne familier. La route circule dans une terre velue, couverte de canniers d'un vert acide. Ils s’entrouvrent sur des champs de terre rose. Par les chemins de traverse arrivent des chars traînés par des bœufs à grandes cornes. Les vergers de pommiers sont touffus comme des bosquets de plaisance. Les raies de haricots, de petits pois, de fèves, de salades, de choux s'alignent contre des prairies et des chaumes pas plus grands que des mouchoirs mais infiniment répétés côte à côte comme les carrés d'un damier. Les fermes sont à usage de trois ou quatre personnes, pas plus : cela se voit. Un mûrier fait de l'ombre. Une treille. Des aubergines, des potirons à soupe sèchent sur une murette ; cinq à six tomates sur une assiette. Un melon jaune. Les bouteilles de vin rafraîchissent dans la canalisation d'arrosage. C'est le paysage des Géorgiques.



Je suis cependant allé au Palais des Congrès voir une exposition à propos d’Hugo Pratt avec de belles photographies de Marco d’Anna déjà admiré à Gijon en juin 2005 ; toujours clopinant, j’ai arpenté sur le quai Duguay Trouin les allées de l’immense librairie - ce que sont devenus les salons et autres festivals du livre - avec de drôles d’êtres humains, femelles et mâles, à demi-dissimulés derrière des piles de livres et griffonnant des signes en interpellant du regard d’autres drôles d’êtres humains debout, penchés admirativement vers les assis(e) !

Si peu d’étonnement possible !

J’ai achevé, poussé sans doute par les rêveries vénitiennes de Giono, ma soirée de festival en feuilletant, tiré des rayons de chez MT et A, un bouquin d’art sur Véronèse, et j’y ai retrouvé une belle et païenne lactation, Vénus et Mars unis par l’amour - mais le regard baissé de Mars n'attend point une future giclée masculine !
À envoyer à Bourdaily pour merci !

Ah, si !...Nicléane voulait voir Jersey, nous avons vu Jersey... un petit voyage exténué !


* Encore une note comme Blaise Cendrars en avait le génie : dans Bourlinguer, Gênes, note 12, p. 268, Le livre de poche, (1960 ?).