Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

samedi, 01 décembre 2018

le bateau d'Ulysse

 

cette traduction de Σχεδια :  bateau ou radeau ?
la traduction de « σχεδιἡν » (skedièn) par radeau m'a beaucoup interrogé.


C'est au Chant V de l'Odyssée : Ulysse est retenu par Calypso, sur l'île de cette nymphe royale qui désire faire de l'errant son époux.
Alors que, dès les premiers versets de ce chant, quand Zeus expédie Hermès chez Calypso, pour conseiller avec insistance à celle-ci de "lâcher les cothurnes" du Grec, il précise bien à son messager qu'Ulysse, non sans peine certes, rentrera "sur un bateau bien jointoyé" (verset 33).
La nymphe obéit à l'injonction de Zeus et met tout en œuvre afin qu'Ulysse construise son bateau : elle le conduit sur le site où il trouvera les arbres nécessaires et lui fournit les outils. 
De l'abattage des arbres à la voile enfin prête à être hissée, s'énoncent 28 versets — de 233 à 261 — pour quatre jours de labeur. 
C'est entre les versets 249 et 257 qu'achoppent les traducteurs français, ignorant sans doute tout ou presque de l'architecture navale, et de l'antique et de l'actuelle.
Même, même Jean Cuisenier qui sur les traces de Victor Bérard, s'efforce de retracer le périple achoppe étonnamment sur le verbe τορνoώ (τορνώσεται dans le texte homérique) qu'il confond avec son voisin le précédant dans le Bailly et qui est τορνευω ; d'où son hypothèse qu'Ulysse mesure ses travaux à l'aide d'un compas de charpentier.

Ce passage n'en est pas moins difficile à interpréter, car le vocabulaire d'Homère peut se référer à deux états différents des techniques de construction. L'expression "ossoon tornôsetai", « les dimensions et le fond qu'il donne », peut se référer soit à l'usage du compas du charpentier pour fixer des mesures, soit à l'opération de « tourner »,« faire tourner le bordage d'une carène ».

Jean Cuisenier, le Périple d'Ulysse, p. 344.

Dans les outils fournis par Calypso, sont nommés la hache d'airain, la doloire, les tarières, les clous et chevilles, mais le point de compas de charpentier ; et bien peu claire, la description de cette opération qui consisterait à "faire tourner le bordage d'une carène".

 

Voici ces versets 249/257 :

ὅσσον τίς τ᾽ ἔδαφος νηὸς τορνώσεται ἀνὴρ
φορτίδος εὐρείης, ἐὺ εἰδὼς τεκτοσυνάων,
τόσσον ἔπ᾽ εὐρεῖαν σχεδίην ποιήσατ᾽ Ὀδυσσεύς.
ἴκρια δὲ στήσας, ἀραρὼν θαμέσι σταμίνεσσι,
ποίει: ἀτὰρ μακρῇσιν ἐπηγκενίδεσσι τελεύτα.
ἐν δ᾽ ἱστὸν ποίει καὶ ἐπίκριον ἄρμενον αὐτῷ:
πρὸς δ᾽ ἄρα πηδάλιον ποιήσατο, ὄφρ᾽ ἰθύνοι.
φράξε δέ μιν ῥίπεσσι διαμπερὲς οἰσυΐνῃσι
κύματος εἶλαρ ἔμεν: πολλὴν δ᾽ ἐπεχεύατο ὕλην.



Tel un homme expert en architecture navale
arrondit la carène d'un navire marchand

ainsi Ulysse se construisit un esquif de belle largeur

Dressant le tillac, en assemblant des membrures bien jointoyées,

il acheva de poser le long plancher du pont.

Il y dressa le mât tenu par des haubans
et y établit la vergue pour les voiles.

Pour barrer le bateau il fit un gouvernail. 

En guise de filières, il érigea un entrelacement de claies d'osier
se protégeant ainsi de la violence des flots.

Pour lester, il déposa au fond de la carène des billes de bois.



ou encore plus poétiquement

Les proportions que donnent à la carène d'un navire

de commerce quelque ouvrier maître en charpentes,

Ulysse les choisit pour son vaste bateau.

Pour dresser le gaillard, il bâtit un bordage étanche

de poutrelles, par des voliges en longueur.

Il disposa le mât et l'antenne du mât,

puis fabriqua la barre afin de pouvoir gouverner.

Enfin d'un bastingage en claies d'osier il protégea

son bateau de la houle et le lesta d'une charge de bois.

traduction de Philippe Jacottet,
Odyssée, Livre V, p. 91

 

Bref rappel lexical

 • τορνώσεται
3° personne singulier, indicatif futur moyen ou subjonctif aoriste moyen
- de τορνόομαι, donner une forme arrondie,
par le haut pour un tumulus de sépulture,
par le bas pour une carène de navire
ἔδαφος, fond, base
τεκτοσυνάων, de τεκτοσυνη, art de construire
• ικρια,
tillac, gaillard
ἔδαφος, fond, base
τεκτοσυνάων, de τεκτοσυνη, art de construire
• ικρια,
tillac, gaillard
• τεχνησατο ευ, tailla avec art
• τεχνηεντως  (verset 270), avec art,
  
racine commune à τεκτοσυνη (?).

 

σχεδια - copie.jpg

od003.jpg

 

od001.jpg

Dernière tâche dans l'armement du bateau : la voilerie. Calypso y participe, apportant elle-même des toiles et Ulysse confectionnera les voiles lui-même. Revient dans un verset le terme τεχνησατο ευ, de la même racine τεχν — il tailla bien. 
Triplement maître dans l'art de l'architecture naval : concevoir et réaliser une carène de bateau, réaliser un gréement de voilier, couper les voiles. Cet homme est un homme d'océan possédant tous les savoirs marins, et loin d'être un naufragé s'affolant dans l'assemblage hâtif de troncs d'arbres ou... de planches qu'est un radeau.


τόφρα δὲ φάρε᾽ ἔνεικε Καλυψώ, δῖα θεάων,
ἱστία ποιήσασθαι· ὁ δ᾽ εὖ τεχνήσατο καὶ τά.
ἐν δ᾽ ὑπέρας τε κάλους τε πόδας τ᾽ ἐνέδησεν ἐν αὐτῇ,

μοχλοῖσιν δ᾽ ἄρα τήν γε κατείρυσεν εἰς ἅλα δῖαν.

Et pendant ce temps-là, Calypso, cette toute divine

lui apporta la toile dans quoi il tailla de bonnes voiles
dont il ralingua têtière, bordure et chutes, il gréa
les drisses pour hisser et les écoutes pour border,
enfin sur des rouleaux il mit le voilier à l'eau.


bateau d'Ulysse.jpg

 

Parmi la vingtaine de traducteurs français depuis cinq siècles, — l'unique traductrice Anne Dacier incluse, — seuls, Du Bois de Rochefort en 1781 et, de nos jours, Philippe Jaccottet traduisent ce σχεδιἡν par "vaisseau", pour le premier et, par "bateau" pour le second ; les traducteurs des XIXᵉ et XXᵉ s'obstinent sur la facilité du "radeau". 

Le tragique du radeau de la Méduse les a-t-il influencé si fortement au point de confondre engin flottant de survie à fond plat, livré à tous les aléas des vents et des courants, impossible à gouverner et l'esquif, certes construit à la hâte, mais avec une coque creuse — donc l'arrondi inversé d'un tumulus de sépulture — au fond de laquelle on peut déposer en guise de lest des troncs d'arbres.

Et puis pourquoi un tillac ? un plancher ? Comment pourrait-on lester le fond plat d'un radeau ?

Aux deux traductions précédentes, il me faudrait ajouter la justesse du dessin de Lob et Pichard dans leur fastueuse et sensuelle bande dessinée parue en 1974.

ulysse - copie.jpg


Demeure un étonnement : ce sont les quatre jours qui accaparent Ulysse à la construction de ce bateau. S'il y a énigme, c'est bien cette brièveté.
Amusante remarque à propos de celle-ci : Lob et Pichard imaginent, eux, un androïde, ANDROS, qui, clandestinement, prête main forte à notre Errant. Tout merveilleux semblant possible sur l'île de la tant belle Déesse qui, de plus, vous offre l'immortalité, pourquoi pas aussi ce miracle de jours sans référence à la durée du jour dans nos vies de mortels ?

Le bateau achevé, Calypso subviendra à l'avitaillement :

ἐν δέ οἱ ἀσκὸν ἔθηκε θεὰ μέλανος οἴνοιο
τὸν ἕτερον, ἕτερον δ᾽ ὕδατος μέγαν, ἐν δὲ καὶ ᾖα
κωρύκῳ: ἐν δέ οἱ ὄψα τίθει μενοεικέα πολλά:
οὖρον δὲ προέηκεν ἀπήμονά τε λιαρόν τε.

Dans le bateau, elle posa une outre de vin noir 

et une autre plus grande d'eau, puis dans une besace
les vivres et d'autres mets en suffisance.
Elle fit se lever un vent inoffensif et doux

Et notre errant, qui refusa et l'immortalité et la si torride passion de son hôtesse, d'ouvrir ses voiles :

γηθόσυνος δ᾽ οὔρῳ πέτασ᾽ ἱστία δῖος Ὀδυσσεύς.
αὐτὰρ ὁ πηδαλίῳ ἰθύνετο τεχνηέντως    
ἥμενος, οὐδέ οἱ ὕπνος ἐπὶ βλεφάροισιν ἔπιπτεν
Πληιάδας τ᾽ ἐσορῶντι καὶ ὀψὲ δύοντα Βοώτην
Ἄρκτον θ᾽, ἣν καὶ ἄμαξαν ἐπίκλησιν καλέουσιν,
ἥ τ᾽ αὐτοῦ στρέφεται καί τ᾽ Ὠρίωνα δοκεύει,
 οἴη δ᾽ ἄμμορός ἐστι λοετρῶν Ὠκεανοῖο·
τὴν γὰρ δή μιν ἄνωγε Καλυψώ, δῖα θεάων,
ποντοπορευέμεναι ἐπ᾽ ἀριστερὰ χειρὸς ἔχοντα.
ἑπτὰ δὲ καὶ δέκα μὲν πλέεν ἤματα ποντοπορεύων.

Ulysse jubilant ouvrit ses voiles au vent favorable.
Il s'installa et prit la barre, en véritable homme de mer qu'il était,
jamais  le sommeil ne tomba sur ses paupières;
il contemplait les Pléiades, le Bouvier tard couché,
et l'Ourse, qu'on appelle aussi le Chariot,
qui tourne sur place en guettant Orion
et, seule des constellations, ne se baigne point dans l'Océan.
Calypso, divine entre les déesses, lui avait bien recommandé
de naviguer au large, gardant toujours l'Ourse à main gauche.
Dix-sept jours durant, il cingla ainsi en haute mer.

 

Et ce n'est point avec un radeau qu'il eût pu naviguer vers l'Est ces dix-sept jours, durant.


Si l'on n'oublie pas, — ce que permet de préciser en s'appuyant sur l'hypothèse des deux astronomes américains* qui datent le retour à Ithaque, au vu des événements astronomiques donnés par Homère, après le séjour en mystérieuse Phéacie,  — qu'il quitte Calypso au milieu du printemps, c'est l'époque où se lèvent tout le long des rivages sud — la côte du futur Maghreb — les brises thermique soufflant le jour du noroît au suet, et inversement du suet au noroît la nuit, autorisant donc une navigation entre allures au portant et au travers, de trois à cinq nœuds, soit 100 milles nautiques par jour, soit un parcours en 17 jours d'environ 1 700 milles nautiques, qui mènent l'excellent barreur qu'est Ulysse aux rivages mythiques de l'île des Phéaciens, laquelle, figée plus tard en rocher par la colère de Poseidon, n'est sans doute dans le rêve du lecteur de l'Odyssée point si lointaine... d'Ithaque.

L'Errant n'est plus dans la durée des "jours et des nuits", nuits d"amour, jours de nostalgie et de labeur, de la terre de Calypso l'immortelle. Il est revenu dans le temps immuable des clepsydres et des sabliers. Ce n'est pas encore le temps des horloges, ...des montres connectées et des smartphones.

Notre "barreur jubilant" affrontera encore quelques épreuves météorologiques, identitaires et institutionnelles avant d'enfin s'étendre tendrement près de Pénélope sur le lit qu'il avait fabriqué naguère avec l'art d'un "designer" antique, tout aussi talentueux que l'architecte naval, maître des carènes, des gréements et des voiles.

 

*

Datation Odyssée - copie.jpg


Pour consulter le texte en grec ancien :

Le site anglophone PERSEUS

• le site HODOÏ de l'Université de Louvain

 

 Bibliographie

Histoire du voilier, Björn Landström, Albin Michel, 1969
Dictionnaire de la Marine à voile, Bonnefoux & Paris, éditions de la Fontaine au Roi, Paris 1987
ULYSSE, Homère,Lob, Pichard, éditions Dargaud 1974, pui Glénat, 1981

lundi, 24 septembre 2018

portrait second actuel

Il est encore à la barre, il a le visage exténué de l'homme qui achève sa quatrième nuit de mer, les yeux brûlés de sel et d'hallucinations. Égaré dans une molle du golfe, il a tiré, trois jours, trois nuits, de longs bords, serrant le vent de nordet au plus près. Ce n'est qu'à la pointe de Penmarc'h qu'il a identifié, à la côte, loin dans le suet, les feux d'autres voiliers.
Il serait donc vainqueur.

dimanche, 05 août 2018

sur le quai

IMG_4490.JPG

 

Une fois, une fois encore, repousser du pied le quai !

samedi, 16 juin 2018

de retour en librairie

Rien de bien neuf depuis dix-huit ans, des images, une belle mise en page à l'italienne, l'ajout des cent années de la coopérative des Pêcheurs, mais surtout  grâce au labeur des "scribes" du Centre de l'histoire du travail de Nantes :

les travailleurs du lac ont rejoint les travailleurs des Chantiers et les paysans.

 

passaycouv001.jpg

passaycouv002.jpg

mercredi, 29 novembre 2017

rencontrer les Néréides nues ? possible même en navigation virtuelle

Ne suffit point de lire les Modernes et les Antiques, encore nous faut-il naviguer !

 

la Moderne
Yourcenar

……il retournait inlassablement à l'endroit où s'était passée l'apparition : il y a là une source où les pêcheurs viennent quelquefois se fournir d'eau douce, un vallon creux, un champ de figuiers d'où un sentier descend vers la mer. Les gens ont cru relever dans l'herbe maigre des traces légères de pieds féminins, des places foulées par le poids des corps. On imagine la scène : les trouées de soie dans l'ombre des figuiers, qui n'est pas une ombre mais une forme plus verte et plus douce de la lumière ; le jeune villageois alerté par des rires et des cris de femmes comme un chasseur par des bruits de coups d'ailes ; les divines jeunes filles levant leurs bras blancs où des poils blonds interceptent le soleil ; l'ombre d'une feuille se déplaçant sur un  ventre  nu ; un sein clair, dont la pointe se révèle rose et non pas violette ; les baisers de Panégyotis dévorant ces chevelures qui lui donnent l'impression de mâchonner du miel ; son désir se perdant entre ces jambes blondes. De même qu'il n'y a pas d'amour sans éblouissement du cœur, il n'y a guère de volupté véritable sans émerveillement de la beauté.

 

Marguerite Yourcenar
L'homme qui aima les Néréides
Nouvelles Orientales
L'Imaginaire, Gallimard, 1963.


Et parmi ces cinquante filles de Dôris aux beaux cheveux et de Nérée dit le Vieillard parce qu'il est véridique et bienveillant, j'en ai élu plus de vingt

L'Antique,
Hésiode

Εὐδώρη - Eudôrè - La Généreuse
Γαλήνη - Galènè - La Paisible
Γλαύκη - Glaukè - L'Étincelante
Κυμοθόη - Kymothoè - La Tumultueuse
Εὐνίκη - Eunikè - L'Apaisante
Μελίτη - Mélite - La Miellée
Εὐλιμένη - Euliménè - L'Accueillante
Νησαίη - Nèsaïe - L'Insulaire
Ἀκταίη - Achtaïè - La Riveraine
Κυμοδόκη - Kymodèkè - La Bienveillante (la Brumeuse)
Κυματολήγη - Kymatolègè - L'Apaisante
Κυμώ - Kymô - La Houleuse
Ἠιόνη - Hèïonè -L'Attentive
Ἁλιμήδη - Halimède - La Rêveuse
Γλαυκονόμη - Glaukovomoè - La Lumineuse  (l'Irradiante)
Ποντοπόρεια - Pontoporèïa - La Marine
Λειαγόρη - Léïagorè - La Calme (La Paisible Diseuse)
Αὐτονόη - Autonoè - L'Opinâtre
Λυσιάνασσα - Lysianassa - La Déliante (La Libératrice)
Ψαμάθη - Psamathè - La Sableuse Infinie
Νησώ - Nèsô - L'Ilienne
Νημερτής - Nèmertès -L'Infaillible (La Véridique)

mercredi, 11 janvier 2017

le "Vendée Globe" n'est plus ce qu'il fut ?

Mais si, tant que l'homme, sur une coque, des voiles, une barre et sa jugeotte, le soleil et les étoiles, circumnaviguera !

 

Pendant notre séjour à l'embouchure du fleuve, nous ne vîmes qu'une fois la tramontane, qui nous parut très basse à l'horizon ; aussi nous ne pûmes la voir que par temps clair et serein et encore nous apparut-elle à la hauteur d'une lance au-dessus de la mer. Nous vîmes également six étoiles basses sur la mer, grandes, lumineuses et brillantes, qui nous servirent de repères. Il nous sembla reconnaître le chariot austral, mais nous ne pûmes apercevoir l'étoile principale, ce qui ne se pouvait raisonnablement, sans perdre la tramontane.

Alvise Ca'da Mosto
Voyages en Afrique Noire
Première navigation 1455
Éditions Chandeigne



Lundi 3 octobre audit an, à l’heure de minuit, nous fîmes voile en tirant à la volte d’auster, que les mariniers de Levant appellent siroc, nous engoulfant en la mer océane. Nous passâmes le cap Vert et les îles circonvoisines de 14°30’...
En cette manière, nous naviguâmes pleuvant l’espace de soixante jours jusqu’à la ligne équinoxiale, qui fut chose fort étrange et non accoutumée de voir, selon le dit des vielles gens et de ceux qui y avaient navigué plusieurs fois. Toutefois, avant de joindre à cette ligne équinoxiale, en 14° nous eûmes diversité et mauvais temps, tant pour les groupades que par le vent et les courants d’eau qui nous vinrent par devant, en telle manière que nous ne pouvions aller plus avant.
Durant ces fortunes, le corps de saint Anselme s’apparut à nous plusieurs fois ; et entre les autres, une nuit qui était fort obscure à l’occasion du mauvais temps, ledit saint s’apparut en forme de feu allumé au plus haut de la grande gabbe, et demeura là plus de deux heures et demie, ce qui nous réconforta tous.

Antonio Pigafetta,
Le voyage de Magellan (1519-1522),

Navigation & découvrement de la Indie supérieure 

Éditions Chandeigne


Ils quittèrent le Cap-Vert le 16 mars au matin. La chaleur était de plus en plus lourde et étouffante. Le vendredi-saint après-midi, le ciel devint tout noir et ils eurent un gros orage tropical avec des éclairs et du tonnerre.
Le 16 avril à midi, après avoir relevé la hauteur du soleil, le pilote arbora un large sourire et annonça que, si Éole ne les lâchait pas, ils passeraient la ligne le lendemain. Les anciens de cette route se lancèrent alors activement dans de mystérieux conciliabules et des préparatifs dont les néophytes du parcours étaient soigneusement écartés. Le lendemain, le vent les abandonna, d’après le pilote juste sur la ligne. C’est donc par une très forte chaleur sans un souffle d’air et sur une mer plate comme une crêpe de blé noir du Faouët que se déroula la cérémonie du baptême.

J.D. de Certaines,  
Fricambault

Éditions Liv’édition



Jusqu’au 15 avril (1783), époque où nous coupâmes l’équateur par 17° de longitude, un beau ciel, une mer paisible, un temps serein, tout favorisa notre marche ; nous n’éprouvâmes même pas les calmes qui règnent ordinairement dans ces parages ; aussitôt nous eûmes dépassé la ligne, la fortune nous présagea ses rigueurs. »

Capitaine Péron

Mémoires, 

Éditions La Découvrance


Dans la nuit du 14 au 15 novembre (1791), par 18°30’ de longitude à l’occident de Paris, l’effet en a été remarquable au moment où un orage qui paraissait devoir être très-violent, commença d’éclater. Toute la partie de la mer qui était agitée par le vent jetait une lumière resplendissante et formait une nappe de feu qui s’approcha du vaisseau avec l’orage, et qui bientôt l’environna de toutes parts. L’éclat de cette lumière ne fut pas de longue durée ; mais le sillage du vaisseau, ainsi que les traces des poissons qui nageaient le long du bord, furent très-brillants toute la nuit ; en général, son éclat m’a paru toujours plus vif par un temps orageux, lorsque l’atmosphère est chargée de fluide électrique, que dans les circonstances où elle en contient en moins grande quantité.

Éd. Goepp & E.-L. Cordier  

Les grands hommes de la France, les Navigateurs

Journal de bord de Bruny d’Entrecasteaux
Éditions P. Ducrocq



Des vents favorables nous permirent de couper le tropique du Cancer le 25 brumaire, puis de doubler les îles du Cap-Vert le 28. Ensuite les calmes de l’équateur ralentirent notre course avec opiniâtreté. Nous fûmes immobilisés pendant d’interminables semaines, navires étales sur la surface lisse et argentée de la mer, attendant un souffle qui nous eût permis d’avancer en étarquant toutes les voiles. Mais rien. Rien qu’un balancement imperceptible, la voilure inerte le long des mâts et des matelots trébuchant sur les cordages comme des somnambules. Partout un bleu éblouissant qui semblait avoir absorbé pour toujours les nuages du ciel et la houle de l’océan. Comme d’Entrecasteaux neuf ans auparavant

Muriel Proust de la Gironière,
Nicolas Baudin,
marin et explorateur ou le mirage de l’Australie 
Éditions du Gerfaud

 

 

 

Emprunt de quelques citations au site officiel du Vendée Globe
dans la rubrique Actualité, "Un jour, un livre",
présenté par un certain DBo,
amassant ainsi une fort belle bibliographie maritime,
rubrique quasi aussi passionnante à suivre

que la régate elle-même.

samedi, 10 septembre 2016

Cendrars sur le Volturno

 

Quelle idée de s'embarquer un matin de septembre sur un joli petit "Fifty" de 30 pieds, baptisé VOLTURNO, pour le convoyer de Belle-Île en Vilaine quand on sait qu'un navire du même nom prit feu en pleine tempête en 1913 ? Mais ça, c'est une autre histoire... Et une histoire à la Cendrars !
Serais-je monté à bord, si j'avais su ce naufrage ? Les voileux ont réputation d'être superstitieux, : le louis d'or  sous le pied de mât... le cousin du lièvre ou l'animal aux grandes oreilles... le refus des poulies-coupées (!) à bord...
D'un air amusé, un compagnon de convoyage me fit remarquer que le nom "Volturno" avait un rapport avec l'écrivain Cendrars. Je fus légèrement dépité de cette ignorance.

Volturno001.jpg

Oui, une histoire à la Cendrars, dans la vie même de Cendrars .


Il se nomme alors Frédéric Sauser. Le 11 décembre 1911, il débarque du Birma à Ellis Island, petite île près de New-York où sont parqués, triés, contrôlés, chaque jour, les milliers de migrants fascinés déjà par le "rêve américain". Il vient à l'invite d'une femme qui l'aime.

Nous arrivons par un beau clair de lune splendidement étoilé. Voici le premier phare...J'attends le point du jour, l'aube de ma vie... C'est une nouvelle naissance ! Je vois des feux briller, comme à travers l'épaisseur de la chair... Je me souviens, je me souviens des splendeurs apparues... Vais-je crier, ainsi qu'un nouveau-né ?

Ils vivront six mois d'amour et de misère. Il réembarquera pour l'Europe, seul, le 6 juin 1912*, sur le bateau des refoulés du Nouveau Monde, le VOLTURNO.

Je reviens d'Amérique à bord du Volturno, pour 35 francs de New-York à Rotterdam

écrit-il dans un poème ultérieur, « Le Panama ou les aventures de mes sept oncles ».

Il se nomme désormais Blaise Cendrars et le jour de Pâques, dans la solitude et la fièvre, il a écrit un texte qui va ébranler et la langue et la poésie françaises du siècle naissant.

« Je me suis réveillé en sursaut. Je me suis mis à écrire, à écrire. Je me suis rendormi. Je me suis réveillé une
deuxième fois en sursaut. J'ai écrit jusqu'au petit jour et je me suis recouché pour de bon. Je me suis réveillé à cinq heures du soir. J'ai relu la chose. J'avais pondu les Pâques à New York

Seigneur,  c'est  aujourd'hui le  jour  de votre Nom,
J'ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion,

Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles
Qui pleurent dans le livre, doucement monotones.

Un moine d'un vieux temps me parle de votre mort.
Il traçait votre histoire avec des lettres d'or

Dans un missel, posé sur ses genoux.
Il travaillait pieusement en s'inspirant de Vous.

A l'abri de l'autel, assis dans sa robe blanche,
Il travaillait lentement du lundi au dimanche.

Les heures s'arrêtaient au seuil de son retrait.
Lui, s'oubliait, penché sur votre portrait.

A vêpres, quand les cloches psalmodiaient dans la tour,
Le bon frère ne savait si c'était son amour

Ou si c'était le Vôtre, Seigneur, ou votre Père
Qui battait à grands coups les portes du monastère.


Je suis comme ce bon moine, ce soir, je suis inquiet.
Dans la chambre à côté, un être triste et muet

Attend derrière la porte, attend que je l'appelle!
C'est Vous, c'est Dieu, c'est moi, — c'est l'Éternel.

.................................................................................
.................................................................................

Seigneur, l'aube a glissé froide comme un suaire
Et a mis tout à nu les gratte-ciel dans les airs.

Déjà un bruit immense retentit sur la ville.
Déjà les trains bondissent, grondent et dénient.

Les métropolitains roulent et tonnent sous terre.
Les ponts sont secoués par les chemins de fer.

La cité tremble. Des cris, du feu et des fumées,
Des sirènes à vapeur rauquent comme des huées.

Une foule enfiévrée par les sueurs de l'or
Se bouscule et s'engouffre dans de longs corridors.

Trouble, dans le fouillis empanaché des toits,
Le soleil, c'est votre Face souillée par les crachats.


Seigneur, je rentre fatigué, seul et très morne..
Ma chambre est nue comme un tombeau...

Seigneur, je suis tout seul et j'ai la fièvre...
Mon lit est froid comme un cercueil...

Seigneur, je ferme les yeux et je claque des dents...
Je suis trop seul. J'ai froid. Je vous appelle...

Cent mille toupies tournoient devant mes yeux...
Non, cent mille femmes... Non, cent mille violoncelles.

Je pense, Seigneur, à mes heures malheureuses...
Je pense, Seigneur, à mes heures en allées...

Je ne pense plus à Vous. Je ne pense plus à Vous.



Le VOLTURNO, sans doute à la mi-juillet 2012, touchera le port de Rotterdam. En débarque un Blaise Cendrars bien décidé à devenir écrivain et à "bourlinguer" : « On bourlingue sur les livres comme sur la mer ». Les paquebots seront pour lui des bibliothèques flottantes.


En octobre 1913, au milieu de l'Atlantique, en pleine tempête, un violent incendie qui ne pourra être maîtrisé se déclare à bord du VOLTURNO : une importante explosion secoue la soute à charbon et la salle des machines. Le paquebot coule ; il y aura 136 disparus sur plus de 650 passagers et membres d'équipage.

lillustration3.jpg

 

DONC, ayant eu connaissance de tout ce qui précède et ayant été un lecteur plus attentif de l'ami Blaise, aurais-je,  ce samedi dernier 2 septembre 2016, accepter de  monter à bord du petit "fifty" Volturno pour le convoyer en Vilaine ?
PAS SI SÛR !

Ce qui est certain, c'est que le seul nom de "Volturno" m'a fait replonger dans la belle bibliothèque flottante de Cendras, de Bourlinguer jusqu'Au cœur du Monde !

 

 

* Le 21 mai 1912, écrit sa fille Myriam Cendrars dans la très forte biographie qu'elle a consacrée à son père en 1984 (chez Balland, publiée par la suite en "Points Biographie" au Seuil, 1985).

jeudi, 21 juillet 2016

larguées les amarres

Quand s'éloignent Artaud et les grandes sécheresses de la folie et des souffrances.


Pour quelques nuits de mer .

 Là nous allions, de houle en houle, sur les degrés de l'Ouest.
Et la nuit embaumait les sels noirs
de la terre,
dès la sortie des Villes vers les pailles,

parmi la chair tavelée des femmes de plein air.
Et
les femmes étaient grandes, au goût de seigles
et
d'agrumes et de froment moulé à l'image de leur
corps.

Saint-John Perse,
Vents II

 

D'Artaud à Perse, la langue a-t-elle jamais fait un aussi grand écart ?

samedi, 31 octobre 2015

quand Joachim peut initier à l'histoire maritime

Hors les tous derniers Regrets platoniquement — soi-disant ? — adressés à Marguerite, les sonnets — plus de cinquante — écrits, après le retour de Joachim en France, me semblaient être  trop sonnets de courtisan, sans être de "lèche-bottes", pour m'inciter à une lecture autre que de survol.
Mais voilà que la règle du jeu que le curiste s'est imposée, a donné à lire, dès l'entrée au vestiaire, le CLXVI. Lu avec étonnement, une heure plus tard, entre illutation et douche pénétrante.

Combien que ta vertu, Polin, soit entendue
Partout où des Français le bruit est entendu,
Et combien que ton nom soit au large étendu
Autant que la grand’ mer est au large étendue :

Si faut-il toutefois que Bellay s’évertue,
Aussi bien que la mer, de bruire ta vertu,
Et qu’il sonne de toi avec l’airain tortu
Ce que sonne Triton de sa trompe tortue.

Je dirai que tu es le Tiphys du Jason
Qui doit par ton moyen conquérir la toison
Je dirai ta prudence et ta vertu notoire :

Je dirai ton pouvoir qui sur la mer s’étend,
Et que les dieux marins te favorisent tant,
Que les terrestres dieux sont jaloux de ta gloire.

 Etonné oui, et ravi, parce que le poète courtisan qui n'est pas mon Joachim préféré me dévoile un pan totalement ignoré de l'histoire maritime de la France.
Qui donc est ce Polin ?
Une note de bas de page, s'ajoutant à quelques recherches : voici Antoine Escalin des Aimars, dit Polin, seigneur de Pierrelatte, Général des Galères du Roi de France, né et mort à La Garde-Adhémar (1498 ?-1578). Il fut l'envoyé de François Ier près de Soliman le Magnifique à Constantinople, s'allia à Kheireddine, le Barberousse algérois, pour contrer la flotte de Charles-Quint.

François Ier jusqu'à ce sonnet : c'était le vainqueur de Marignan, le prisonnier de Pavie, l'admiration pour le Grand Logis du Château des Ducs de Bretagne, l'ordonnance royale de Villers-Cotterêts légiférant sur la langue française. J'ignorais tout de sa politique maritime.

Et Joachim de me faire réouvrir les Argonautiques d'Apollodore d'Athènes pour vérifier que nous avons bien, à cinq bons siècles d'écart, les mêmes sources grecques  — à moins que ce ne soit celles de Diodore de Sicile ou d'Apollonios de Rhodes :

Τῖφυς Ἁγνίου, ὃς ἐκυβέρνα τὴν ναῦν,
Tiphys, fils d’Hagnius, qui tient le gouvernail du vaisseau

Tiphys est bien le skipper d'Argo, le vaisseau de Jason et sa cinquantaine de héros, Jason évoqué sans être nommé par le poète dans son plus célèbre sonnet, le XXXI :
pourquoi

Ou comme cestuy là qui conquit la toison.

Et non 

Ou comme ce Jason qui conquit la toison

qui nous aurait valu deux beaux hémistiches.

Me faut-il réécrire Du Bellay ? J'y vas : par passion pour l'océan, la chute du fameux sonnet serait

Et plus que l'air romain la douceur angevine

J'aime trop le Joachim de mon adolescence pour ne pas lui être sacrilège. J'en veux sans doute au courtisan...

 

lundi, 26 octobre 2015

quand Joachim a peut-être le mal de mer


à Roger Morel, celui des bords de Vilaine
qui est un Morel plus récent que celui des REGRETS,
pour cette belle passion partagée : la mer et le vent,
un même port nous ayant rapprochés.

 


Au mitan de cette cure aux Thermes de Barbotan, la numérotation de mes salles de soins me fait rejoindre un Du Bellay triste et mélancolique dont, depuis son fameux « Heureux qui comme Ulysse… » (XXXI),  toujours de la maison le doux désir (le)point. (XXX).
Le secrétaire-intendant depuis le XVII accumule le lexique et les métaphores du voyage maritime et de ses aléas, de l’errance et de l’exil étranger :

erré sur le rivage — vers le Nautonier sourd — pour payer le naulage — tirant à la rame — la rive latine — hausser les voiles, dresser le gouvernail, épier les étoiles — être ancré désormais — le vent à gré — des flots marins, lourdement outragé — sauvé du naufrage — en cette mer, nagé — cette mer romaine, de dangereux écueils et de bancs toute pleine — si tu ne sais nagé d’une voile à tout vent — aller de port en port — et voyage toujours sans penser au retour — perdre en voyageant le meilleur de (son) âge.

Le poète parvient au seuil du XXXIV avec cette métaphore désabusée qui clôt le dernier tercet du XXXII :

Ainsi le marinier souvent pour tout trésor
Rapporte des harengs au lieu de lingots d’or,
Ayant fait, comme moi, un malheureux voyage

Ce sonnet XXXIV est entièrement marin et, curieusement d'actualité, quand on songe à ces voiliers de la Transat du Café (laidement dite transat Jacques-Vabre) lancés depuis Le Havre vers les Amériques et qui depuis ce matin affrontent, — non pas une tempête, les média, toujours, exagèrent pour entretenir le suspense — mais une belle dépression qui génère un avis de grand frais avec des vents Sud de 30 à 35 nœuds.

Ne pas oublier ce que sont ces textes : un projet d'écriture, un labeur sur la langue qui s'énonce et s'affine tout au long des trente premiers sonnets, selon les situations évoquées et la relation que le poète entretient avec ses interlocuteurs : les "copains" de la Pléiade — Ronsard, Peletier, Belleau...—, les amis — Morel, Magny, Gordes...

Ainsi, Joachim "touitte" à Magny dans le XII :

Vu le soing mesnager dont travaillé je suis,
  Vu l’importun souci qui sans fin me tourmente,
  Et vu tant de regrets desquels je me lamente,
  Tu t’esbahis souvent comment chanter je puis.
Je ne chante, Magny, je pleure mes ennuis :
  Ou, pour le dire mieux, en pleurant je les chante,
  Si bien qu’en les chantant, souvent je les enchante :
  Voilà pourquoi, Magny, je chante jours et nuits.
Ainsi chante l’ouvrier en faisant son ouvrage,
  Ainsi le laboureur faisant son labourage,
  Ainsi le pèlerin regrettant sa maison,
Ainsi l’avanturier en songeant à sa dame,
  Ainsi le marinier en tirant à la rame,
  Ainsi le prisonnier maudissant sa prison.

 

Dans le Sonnet XXIV, Joachim se retrouve donc comme "le marinier tirant à la rame", et pis même, comme l'énonce, avec une belle dose d'humour noir, la clôture dans le dernier vers du second tercet :

Comme le marinier, que le cruel orage
A longtemps agité dessus la haute mer,
Ayant finalement à force de ramer
Garanti son vaisseau du danger du naufrage,

Regarde sur le port, sans plus craindre la rage
Des vagues ni des vents, les ondes écumer :
Et quelqu’autre bien loin, au danger d’abîmer,
En vain tendre les mains vers le front du rivage :

Ainsi, mon cher Morel, sur le port arrêté,
Tu regardes la mer, et vois en sûreté
De mille tourbillons son onde renversée :

Tu la vois jusqu’au ciel s’élever bien souvent,
Et vois ton Du Bellay à la merci du vent
Assis au gouvernail dans une nef percée.