Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

samedi, 10 septembre 2016

Cendrars sur le Volturno

 

Quelle idée de s'embarquer un matin de septembre sur un joli petit "Fifty" de 30 pieds, baptisé VOLTURNO, pour le convoyer de Belle-Île en Vilaine quand on sait qu'un navire du même nom prit feu en pleine tempête en 1913 ? Mais ça, c'est une autre histoire... Et une histoire à la Cendrars !
Serais-je monté à bord, si j'avais su ce naufrage ? Les voileux ont réputation d'être superstitieux, : le louis d'or  sous le pied de mât... le cousin du lièvre ou l'animal aux grandes oreilles... le refus des poulies-coupées (!) à bord...
D'un air amusé, un compagnon de convoyage me fit remarquer que le nom "Volturno" avait un rapport avec l'écrivain Cendrars. Je fus légèrement dépité de cette ignorance.

Volturno001.jpg

Oui, une histoire à la Cendrars, dans la vie même de Cendrars .


Il se nomme alors Frédéric Sauser. Le 11 décembre 1911, il débarque du Birma à Ellis Island, petite île près de New-York où sont parqués, triés, contrôlés, chaque jour, les milliers de migrants fascinés déjà par le "rêve américain". Il vient à l'invite d'une femme qui l'aime.

Nous arrivons par un beau clair de lune splendidement étoilé. Voici le premier phare...J'attends le point du jour, l'aube de ma vie... C'est une nouvelle naissance ! Je vois des feux briller, comme à travers l'épaisseur de la chair... Je me souviens, je me souviens des splendeurs apparues... Vais-je crier, ainsi qu'un nouveau-né ?

Ils vivront six mois d'amour et de misère. Il réembarquera pour l'Europe, seul, le 6 juin 1912*, sur le bateau des refoulés du Nouveau Monde, le VOLTURNO.

Je reviens d'Amérique à bord du Volturno, pour 35 francs de New-York à Rotterdam

écrit-il dans un poème ultérieur, « Le Panama ou les aventures de mes sept oncles ».

Il se nomme désormais Blaise Cendrars et le jour de Pâques, dans la solitude et la fièvre, il a écrit un texte qui va ébranler et la langue et la poésie françaises du siècle naissant.

« Je me suis réveillé en sursaut. Je me suis mis à écrire, à écrire. Je me suis rendormi. Je me suis réveillé une
deuxième fois en sursaut. J'ai écrit jusqu'au petit jour et je me suis recouché pour de bon. Je me suis réveillé à cinq heures du soir. J'ai relu la chose. J'avais pondu les Pâques à New York

Seigneur,  c'est  aujourd'hui le  jour  de votre Nom,
J'ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion,

Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles
Qui pleurent dans le livre, doucement monotones.

Un moine d'un vieux temps me parle de votre mort.
Il traçait votre histoire avec des lettres d'or

Dans un missel, posé sur ses genoux.
Il travaillait pieusement en s'inspirant de Vous.

A l'abri de l'autel, assis dans sa robe blanche,
Il travaillait lentement du lundi au dimanche.

Les heures s'arrêtaient au seuil de son retrait.
Lui, s'oubliait, penché sur votre portrait.

A vêpres, quand les cloches psalmodiaient dans la tour,
Le bon frère ne savait si c'était son amour

Ou si c'était le Vôtre, Seigneur, ou votre Père
Qui battait à grands coups les portes du monastère.


Je suis comme ce bon moine, ce soir, je suis inquiet.
Dans la chambre à côté, un être triste et muet

Attend derrière la porte, attend que je l'appelle!
C'est Vous, c'est Dieu, c'est moi, — c'est l'Éternel.

.................................................................................
.................................................................................

Seigneur, l'aube a glissé froide comme un suaire
Et a mis tout à nu les gratte-ciel dans les airs.

Déjà un bruit immense retentit sur la ville.
Déjà les trains bondissent, grondent et dénient.

Les métropolitains roulent et tonnent sous terre.
Les ponts sont secoués par les chemins de fer.

La cité tremble. Des cris, du feu et des fumées,
Des sirènes à vapeur rauquent comme des huées.

Une foule enfiévrée par les sueurs de l'or
Se bouscule et s'engouffre dans de longs corridors.

Trouble, dans le fouillis empanaché des toits,
Le soleil, c'est votre Face souillée par les crachats.


Seigneur, je rentre fatigué, seul et très morne..
Ma chambre est nue comme un tombeau...

Seigneur, je suis tout seul et j'ai la fièvre...
Mon lit est froid comme un cercueil...

Seigneur, je ferme les yeux et je claque des dents...
Je suis trop seul. J'ai froid. Je vous appelle...

Cent mille toupies tournoient devant mes yeux...
Non, cent mille femmes... Non, cent mille violoncelles.

Je pense, Seigneur, à mes heures malheureuses...
Je pense, Seigneur, à mes heures en allées...

Je ne pense plus à Vous. Je ne pense plus à Vous.



Le VOLTURNO, sans doute à la mi-juillet 2012, touchera le port de Rotterdam. En débarque un Blaise Cendrars bien décidé à devenir écrivain et à "bourlinguer" : « On bourlingue sur les livres comme sur la mer ». Les paquebots seront pour lui des bibliothèques flottantes.


En octobre 1913, au milieu de l'Atlantique, en pleine tempête, un violent incendie qui ne pourra être maîtrisé se déclare à bord du VOLTURNO : une importante explosion secoue la soute à charbon et la salle des machines. Le paquebot coule ; il y aura 136 disparus sur plus de 650 passagers et membres d'équipage.

lillustration3.jpg

 

DONC, ayant eu connaissance de tout ce qui précède et ayant été un lecteur plus attentif de l'ami Blaise, aurais-je,  ce samedi dernier 2 septembre 2016, accepter de  monter à bord du petit "fifty" Volturno pour le convoyer en Vilaine ?
PAS SI SÛR !

Ce qui est certain, c'est que le seul nom de "Volturno" m'a fait replonger dans la belle bibliothèque flottante de Cendras, de Bourlinguer jusqu'Au cœur du Monde !

 

 

* Le 21 mai 1912, écrit sa fille Myriam Cendrars dans la très forte biographie qu'elle a consacrée à son père en 1984 (chez Balland, publiée par la suite en "Points Biographie" au Seuil, 1985).

lundi, 22 août 2016

rappeler SA VOIX


Poursuivre une fois encore l'aventure
Le tiers livre de François Bon
back to basics, 7
aller chercher la voix des vivants

 

rappeler sa voix

le heurt sourd des pilons dans les mortiers du soir  tout autour l'écoulement d'une langue encore ignorée
l'impossible de SA VOIX
quand donc a-t-elle lancé le chant que reprend criarde et piétinante la ronde des filles
convoquer l'alentour des sons des bruits des cris qui l'encerclent dans les nuits le hurlement enfantin de "l'ahua" qui plane dans la canopée poussiéreuse de la saison sèche
l'impossible de sa voix
craquement énorme d'un fromager rongé par les termites dans l'au-delà des collines le froissement soyeux de ses pieds nus sur le sol de la véranda quand elle le surprend pour leur première nuit
le foudroiement de la tornade nocturne l'interminable mitraille des pluies sur les palmes de l'apatam
la longue plainte aigue et lente des veuves maculées seins nus crânes rasés de kaolin au chevet du lit de terre où repose le cadavre de la mère
comment donc parla-t-elle le même sang sous leurs peaux noire et blanche
l'impossible même de son murmure à l'infime extrême
du silence
de l'absence
rappeler sa voix
ma surdité parfois jusqu'à l'insoutenable de toutes ces années
mais
mais rappeler SA VOIX et ne savoir l'entendre

 

Ainsi suis-je comme l'ensommeillé, cet Homo Algus de Sophie Prestigiacomo dans le marais de Séné.

Homo Algus.jpg

Je n'entends SA VOIX que dans le rêve






 

dimanche, 07 août 2016

autoportrait matinal

Pour tenter l'aventure :

Le tiers livre de François BON
back to basic 6
le faux autoportrait comme vraie fiction

un détournement du fabuleux Autoportrait d’Edouard Levé

 

 

Quatre heures trente du matin, il achève ainsi souvent ses nuits : il effleure la chevelure de sa compagne de lit, il sort dehors avant l'aube, il lève les yeux, il cherche, l'été au zénith de son ciel, la Croix du Cygne, Altaïr dans l'Aigle, Vega dans la Lyre, l'hiver, dans l'ouest-suroît, Orion et son Baudrier, il a grande nostalgie de l'immense Scorpion sous l'équateur du Pacifique Sud.
Il se recouche rarement. Le jour levé, en toute saison il parcourt pieds nus le jardin. Il salue, par dessus la haie, son voisin l'ouvrier partant au chantier.
Il fait infuser son thé, un thé vert japonais à la saveur fine, il boit à longues goulées lentement. Il s'accoude à son bar entre cuisine et salle de séjour, il lit, debout, une, deux ou trois pages d'un des trois ou quatre bouquins en cours. Il consulte, sur sa tablette, ses courriels, l'annuaire des marées et la météo marine de Penmarc'h à l'anse de l'Aiguillon.
Puis, quoique Breton, à la manière des Bas-Poitevins, il "va".

La journée est suspendue à l'incertain du lendemain.

samedi, 30 juillet 2016

poursuivre l'aventure

Si difficile d'échapper à Rimbaud.
Alors voilà ce que, dans ma gribouille, devient Enfance :

 

L'Aïeule franchit le seuil de sa vie dans les odeurs sucrées des vendanges à la fin d'un été exsangue. —Les ancêtres qui l'avaient précédée ébranlèrent le parvis des églises de leurs sabots ferrés. —Sa fille avait fui dans les lointains orientaux  — et pleuraient les enfants dans l'incertain désespéré de son retour.

Dans le désert des ruelles s'insinuait un air aigre de gavotte — les linges immaculés battaient dans les rafales de suroît. Les desservants du temple avaient, sur les pantoires du lin sacré, frappé les cordes de chanvre de la cloche , — et la virginale angélus, d'un crépuscule à l'autre, était muette. — Le Maître, sur le registre des ports, consignait l'errance obscure des migrants. — Vides, les couches  aux abris des pêcheurs.

Les anses révèlent la rouille des socs, les carcasses des chars-à-bancs endimanchés et les ancres. — Ô les phares et les dentelles de rocs, les hauts-fonds du tumulte et l'apaisé des moissons !

Oiseaux crieurs et luisants cétacés qui peuplent les marées. Odeurs puissantes des grandes laminaires échouées. Pourpre pourrissement des sables .— Largueront-ils une fois encore pour l'au-delà des Îles ?

 

Poursuivre donc l'aventure
Le tiers livre de François Bon
back to basics, 5 La route rouge de Rimbaud

 

Naguère dans mes pages,
un salut sur une peinture de Ernest Pignon-Ernest.

 

jeudi, 21 juillet 2016

larguées les amarres

Quand s'éloignent Artaud et les grandes sécheresses de la folie et des souffrances.


Pour quelques nuits de mer .

 Là nous allions, de houle en houle, sur les degrés de l'Ouest.
Et la nuit embaumait les sels noirs
de la terre,
dès la sortie des Villes vers les pailles,

parmi la chair tavelée des femmes de plein air.
Et
les femmes étaient grandes, au goût de seigles
et
d'agrumes et de froment moulé à l'image de leur
corps.

Saint-John Perse,
Vents II

 

D'Artaud à Perse, la langue a-t-elle jamais fait un aussi grand écart ?

lundi, 18 juillet 2016

un fatras de livres peut-il faire une fatrasie de titres ?

Depuis plus d'un mois, s'accumulent sur la table des bouquins lus, relus, à relire, à lire.

La fatrasie commencerait par :

Je suis un crabe ponctuel
et s'achèverait par
Mourir de penser

Que faire de

l'Histoire de la littérature grecque
Le Savoir Grec ?

sinon de rappeler
L'avenir des Anciens en osant lire les Grecs et les Latins

ce qui m'amènerait à
La Théogonie et la naissance des dieux

et de sauter quelques siècles en plongeant en
Montaigne dans la Splendeur de la liberté
évitant ainsi l'échouage dans un
Adieu à Montaigne
quand me sauverait
De Montaigne à Montaigne

Ont surgi pour quelques jours
Antonin ARTAUD
L'ombilic des limbes
Suppôts et Suppliciations
et de là, suis entré
Dans la maison du Sphinx

combien mal aisé d'éviter des titres tels que
Carnet de route, écrits littéraires
Modernes catacombes
L'amitié de Roland BARTHES
Un ARAGON  hénaurme
et tout autant
le Dictionnaire René CHAR

Entrer dans
BASHO Seigneur ermite, l'intégrale des Haïkus
Anthologie personnelle
et
Nouvelles orientales
Cornélius CASTORIADIS ou l'autonomie radicale

Et mettre de côté pour la fin de l'été
La Poésie et le Peuple : Cadou, un cas exemplaire

ma table est bien dans
Des mots et des mondes
(Dictionnaires, encyclopédies, grammaires, nomenclatures)

Retour à son fatras, la fatrasie ne s'est point écrite et les noms d'auteurs ne seront donc qu'énumération, la seule rigueur d'icelle étant dans l'ordre des titres de livres  — n'arrive point à gommer ce soupçon d'érudition, mais promis juré, ils se tiennent tous, celles et ceux qui suivent ici :

Jacques Roubaud, Pascal Quignard, Suzanne Saïd et autres, Jacques Brunschwig et autres, Pierre Judet de La Combe, Hésiode, Christophe Bardyn, Jean-Michel De la Comptée, Claude Lévi-Strauss, Georges Charbonnier, Antonin Artaud (2), Denis Roche, Régis Debray (2), Philippe Sollers, Phillipe Forest, Danièle Leclair et..., Makoto Kemmoku et..., Jorge Luis Borges, Marguerite Yourcenar, Serge Latouche, Christian Moncelet et Henri Meschonnic.

 

Post-scriptum : j'allais oublier
DU BELLAY,
Les Regrets, Les Antiquités de Rome, Le Songe
,
de Joachim Du Bellay.

Post-scriptum 2 : en ces temps misérables de "présidentialisme", de 49-3, d'état d'urgence, de fous de dieu qui massacrent et s'assassinent, lire tous celles-et ceux cités, et surtout, Castoriadis et sa Montée de l'insignifiance, non mentionnée, parce que trop tôt rangée sur l'étagère.

À quand notre autonomie individuelle et sociale ? A quand ? Mais à quand ?

 

 

dimanche, 17 juillet 2016

en cent mots

 

L'entrée en torpeur cotonneuse qui aveugle de blancheur déjà l'ample tiédeur lâche toute tension de la voûte du crâne aux ancres des talons la peau mouillée s'accroît de sueur suintante qui s'écoule de la paupière à l'extrême des cils de la gorge ruissellent en picotements salés de minuscules rus qui sinuent dans le velu de la poitrine jusqu'à la touffe du sexe amolli appesanti du corps qui s'évaille en tendresse lasse des nerfs désormais assouvis cognement du sang dans l'alangui d'un ensommeillement alourdi des viscères des artères des veines paupières battant dans les brumes quand se meut l'ombre d'une Nue

 

mince participation humide à une recherche :
écrire en cent mots ce que Artaud avait écrit
en quatre cents mots dans
:
Description d'un état physique, p. 62-63
L'ombilic des limbes,
in Poésie/Gallimard

 

Pour tenter l'aventure :

Le tiers livre de François BON
back to basics, 4 | Artaud en juste 100 mots


 

 

samedi, 16 juillet 2016

le penseur du contrôle "ouvrier"

 
La puissance de juger ne doit pas être donnée à un sénat permanent, mais exercée par des personnes tirées du corps du peuple, dans certains temps de l’année, de la manière prescrite par la loi, pour former un tribunal qui ne dure qu’autant que la nécessité le requiert.

Montesquieu
De l'esprit des lois, XI-6

 

Au secours ! Montesquieu !
Reviens-nous.

lundi, 23 mai 2016

retour de Crète

à Nicléane et Éléni,
mes compagnes de voyage

 

Ma première impulsion pour aller en Crète, il y a quinze ans, c'était le souvenir d'une lecture bien antérieure, dans les années 70, du Colosse de Maroussi d'Henri Miller, des pages de feu sur Épidaure, Mycènes et puis dans les soixante-dix pages consacrées à la Crète, huit d'un lyrisme cosmique qui narrent sa visite à Phaestos, accompagné d'un vieil homme, Kyrios Alexandros.

La pluie s'est arrêtée, les nuages se sont dispersés.
La voûte d'azur s'ouvre comme un éventail, le bleu
se décomposant en cette ultime lumière violette
qui donne à tout ce qui est grec un air sacré, naturel,
familier. En Grèce, on est pris du désir -de se baigner
dans le ciel. On voudrait se débarrasser de ses vêtements,
prendre son élan, et sauter dans l'azur. On voudrait flotter
dans les airs comme un ange, ou se coucher raidi dans l'herbe
et dans la volupté transie d'une catalepsie. Pierre et ciel,
ici, se marient. C'est ici l'aube perpétuelle du réveil de l'homme.

 Donc me voilà reparti avec cette idée qu'en Crète, " le ciel est réellement plus proche de la terre que nulle part ailleurs". J'ai laissé sur ma table le bouquin de Miller, ne glissant dans mon sac que le Guide du Routard et l'Anthologie de la poésie grecque contemporaine,— j'aurais bien aimé y ajouter la Lettre au Gréco* de Kazantzakis, mais je crains que le livre n'ait subi la purge des bouquins de poche du début d'automne.

Quelque part entre La Canée et Paléochora, à Képhali, je crois bien, un soir au coin du feu — si, si ! en mai, il peut y faire très frais,— l'Anthologie s'est ouverte sur ce texte d'Odysséus Élytis

 J'attends le jour
Où un jardin clément avalera
Les déchets de tous les siècles — le jour
Où une fille annoncera la révolution dans son corps
Beauté aux cris tremblants aux lueurs
De fruits ramenant l'histoire
À son point d'origine
                            si bien
Que les Francs sans doute s'helléniseront
Parvenant au cœur du figuier
Où leur sera dictée dans leur sommeil la perfection
Des vagues
                où d'une fissure dans leur pensée l'émanation
D'une lavande audacieuse revenue
De leur enfance ira aux espaces stellaires
Pleins de colères les apaiser.

Odysseus Élytis
Le petit marin
in Anthologie de la poésie grecque contemporaine
NRF, Poésie/Gallimard, novembre 2000.

img_2897.jpg
                                                                                                    les Gorges de Ziros à Xéromkambos

 Résonance  de cet appel aux "Francs" — les autres Européens pour Élytis — quand émerge le souvenir d'un article récent de Nicolas Weill  dans le Monde des Livres (! janvier 2016) évoquant la parution d'un bouquin récent, L'Avenir des Anciens-Oser lire les grecs et les Latins, de Pierre Judet de la Combe qui plaide, non pour un retour à des origines supposées ou à un quelconque patrimoine identitaire — nous savons dans quelles errances barbares ces retours ont fait chuter certains — mais parce que l'œuvre de la traduction se révèle essentielle dans ce travail d'ébranlement de nos certitudes, de subversion d'une langue qu'Internet voudrait réduire à l'information et à la communication.

Résonance plus intime quand un compagnon d'Éducation Populaire, très proche, suite à la publication de ce texte sur "facedebouc", m'envoie remerciement pour mon invitation à sortir une fois encore des sentiers battus par les Francs pour accéder au cœur d'Utopia.
Merci à Claude N. pour cette si juste appréhension du texte d'Élytis.

 

 

* Note bibliophilique ! : éditée chez Presse Pocket sous une couverture "dégueulasse", épuisée,  Lettre au Gréco se vend au-delà de 30 €

mercredi, 04 mai 2016

penser à nouveau à Phaestos

 

 

Quatorze jours pour arpenter ces hauteurs
"le ciel est réellement plus proche de la terre que nulle part ailleurs".

Henri Miller
Le colosse de Maroussi

mardi, 05 avril 2016

Έναντιοδρομία ou la course en sens inverse

Έναντιοδρομία
la course en sens inverse                                                                                                                           
selon Héraclite, cité par Jean Stobée*

 

rebrousser chemin
revenir sur ses pas
retourner en arrière
remonter à l'origine
retour au passé
l'éternel retour
revenir aux sources
refluer
régresser
à contre-courant
à rebours
à rebrousse-poils
à l'opposé
aller-et-retour
va-et-vient



"le soc de la charrue va d'est en ouest puis d'ouest en est puis d'est en ouest sans finir". (Pascal Quignard)

 

C'est une des notices concernant un terme parmi les plus brèves du "Bailly". Toute recherche du concept chez les spécialistes héraclitéens — les miens tout du moins : Marcel Conche, Jean Brun, Kostas Axelos, Jean-François Pradeau, Cornelius Castoriadis — est vaine. Il m'a fallu l'égarement dans le dernier "poche" de Quignard, Mourir de pensée, p. 34, pour le découvrir.

Depuis l'entrée dans ce XXIe siècle que je ne vis guère comme une joie profonde, c'est un sens qui me sied, cet à-rebours.Le peuple dit "On est de son siècle" ; si pourri fut-il, j'ai sincèrement une sympathie pour le XXe. J'y aurai vécu soixante-quatre ans et même si je m'en vas jusqu'en 2036, centenaire donc, je n'aurai séjourné en cet actuel qu'un tiers de ma vie.

Remontons donc, certains jours, ce fil des ans. Il sera redescendu plus tard.
D'ici 2040, n'est-ce pas ? j'ai l'heur de la pratiquer, cette Έναντιοδρομία.

 

 

 

*Jean Stobée, originaire de Stobi, en Macédoine, compilateur entre 450 et 500 avant notre ère, in Eclogarum physicarum et ethicarum libri, I,

mercredi, 30 mars 2016

Nerval en mars

Joseph Garoff, mon professeur de Lettres, était un grand prof. Je l'avais eu en IIIe, il m'avait entraîné à bicyclette vers la Turmelière humer l'enfance de Joachim Du Bellay ; en 1953/1954, il plaçait déjà Gérard de Nerval dans le quintette des grands Romantiques, aux côtés de Lamartine, Hugo, Vigny et Musset. J'ai toujours mon cahier de littérature des XVIII et XIXèmes siècles. Où avait-il puisé ce qu'il nous enseignait ? Dans ces années-là, le Lagarde et Michard de l'enseignement public n'était pas plus en avance sur le "gentil Gérard" que le Manuel de littérature du chanoine Des Granges qui sévissait dans l'enseignement dit "libre".
La mise en mineur du grand Romantique aurait sévi jusqu'à la fin de la décade des années 60.

Où Garoff avait-il donc puisé le matériau pour son cours ?

EL DESDICHADO
est le seul sonnet tant murmuré dans les songeries adolescentes, qu'aujourd'hui encore je puis le dire de mémoire — un des plus grands sonnets de notre langue :

Je suis le ténébreux, — le veuf, — l’inconsolé,

Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :

Ma seule étoile est morte, — et mon luth constellé

Porte le Soleil noir de la Mélancolie.


Dans la nuit du tombeau, toi qui m’as consolé,

Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,

La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,

Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.



Suis-je Amour ou Phœbus ?… Lusignan ou Biron ?

Mon front est rouge encor du baiser de la reine ;

J’ai rêvé dans la Grotte où nage la Sirène…



Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

 

Dans Gênes, sous-titré L’épine d’Ispahan, le plus long récit (170 pages) de BOURLINGUER, Cendrars vient de citer en son entier la sixième Chimère, Artémis, illustrant son deuxième péché capital, la Luxure (fornicatio) ; il renvoie par un astérique à la note 9.

La Treizième revient... C’est encor la première ;
Et c’est toujours la seule, — ou c’est le seul moment ;
Car es-tu reine, ô toi ! la première ou dernière ?
Es-tu roi, toi le seul ou le dernier amant ?...

Aimez qui vous aima du berceau dans la bière ;
Celle que j’aimai seul m’aime encor tendrement :
C’est la mort — ou la morte... Ô délice ! ô tourment !
La rose qu’elle tient, c’est la rose trémière.

Sainte napolitaine aux mains pleines de feux,
Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule,
As-tu trouvé ta croix dans le désert des cieux ?

Roses blanches, tombez ! vous insultez nos dieux ;
Tombez, fantômes blancs, de votre ciel qui brûle ;
— La sainte de l’abîme est plus sainte à mes yeux !

Voici la note :

 ....Cher  Gérard de Nerval,  homme des foules, noctambule, argotier, rêveur impénitent, amant  neurasthénique des petits théâtres de la capitale et des grandes nécropoles d'Orient, architecte du temple de Salomon, traducteur du Faust, secrétaire  intime de la  reine de Saba, druide et eubage, tendre vagabond de l'Ile-de-France, dernier des Valois, enfant de Paris, bouche  d'or, tu t'es pendu dans une bouche d'égout après avoir projeté au ciel de la  poésie, devant lequel ton ombre se balance et ne cesse de grandir entre Notre-Dame et Saint-Merry, les Chimères de  feu qui parcourent ce carré du ciel en tous sens comme six comètes, échevelées et consternantes. En faisant appel à l'Esprit nouveau tu as troublé pour toujours la sensibilité  moderne :  l'homme d'aujourd'hui ne pourra plus  vivre sans cette angoisse :

L'aigle a déjà passé, l'esprit nouveau m'appelle...
Horus, str. III, v. 9

Qu'il me soit permis de citer encore une strophe qui, avec d'autres vers épars dans les Chimères, est une des clefs secrètes du présent récit :

Dans la nuit du tombeau, toi qui m'as  consolé
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie
La  fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé
Et la treille où le pampre à la rose s'allie

El Desdischado, str. II, v. 5 à 8

Blaise   CENDRARS
BOURLINGUER   —  "Gênes"
Notes  pour  le  lecteur  inconnu
p.  267-268, 9.

 

 Et voilà que plus de soixante après, lors des Mardis littéraires de l'Université Permanente de Nantes débarque Agnès Spiquel, qui en quatre leçons magistrales nous a ouvert des perspectives très neuves portées par une parole passionnée sur un Nerval révolté, fils de Cain, retiré dans les entrailles en flamme de la Terre, dont la filiation est la cohorte de ceux qui refusent et le dieu et le roi, enfants du feu opposés aux enfants du Limon,les fils d'Abel.

• Nerval ? la quête de l'étoile (1) - le "gentil" Nerval.
L'itinéraire personnel et littéraire de celui en qui ses contemporains ont vu un doux rêveur, un poète de second plan, sans percevoir combien il était marqué au sceau de l'incandescence - rêve, désespoir, folie.
• Nerval, la quête de l'étoile (2) - à travers l'espace et le temps
Comment Nerval explore passionnément les « ailleurs » de l'espace et du temps : les bas-fonds et les environs de Paris, le Valois, l'Italie, l'Orient - et aussi les coutumes du passé, les mythes et croyances des civilisations anciennes ; comment son écriture rend limpide le déchiffrement de ce réel travaillé par le rêve.
(Promenades et souvenirs ; Nuits d'octobre ; Voyage en Orient)
• Nerval, la quête de l'étoile (3) - les enfants du feu.
Comment le mythe des enfants du feu, établi dans l'un des contes du Voyage en Orient, se déploie dans les nouvelles des Filles du feu et quels en sont les enjeux pour l'humanité et pour le poète.
• Nerval, la quête de l'étoile (4) - des Chimères à Aurélia.
Comment le bref recueil poétique des Chimères, qui vient clore Les Filles du feu, retrace à la fois l'itinéraire d'un « je » marqué par le deuil et la révolte, et celui d'une humanité en quête de sens ; et comment on peut le faire dialoguer avec Aurélia (qui le suit de près) où Nerval retrace une expérience de descente aux enfers de la folie, la quête d'un féminin salvateur et les voies mystérieuses du salut pour celui qui a tout perdu, le déshérité, « El Desdichado ». »

Je relis enfin les cinq sonnets du Christ au Mont des Oliviers, abandonnés depuis soixante-trois ans, peut-être parce que ils m'étaient illisibles, embrumés par je sais trop quelle espérance,

En cherchant l'œil de dieu, je n'ai vu qu'un orbite
Vaste, noir et sans fond, d'où la nuit qui l'habite
Rayonne sur le monde, et s'épaissit toujours...

S'éloignant de la folie et du deuil, revient la douce nostalgie d'une adolescence amoureuse,

Puis une dame à sa haute fenêtre,
Blonde* aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que, dans une autre existence peut-être,
J'ai déjà vue... et dont je me souviens !

Fantaisie, in Odelettes

 

En quittant l'amphi Kernéis, hier soir, je n'ai pu m'empêcher de remettre à Agnès Spiquel — elle avait sollicité nos réactions de lecteurs : je n'ai pas osé la questionner sur la filiation entre Nerval et Théophile de Viau, autre fils de Caïn — auteur des dix Odes de la Maison de Sylvie, écrites lors de son incarcération à la Conciergerie en 1623 —, la Note au lecteur inconnu de Cendrars, citée plus haut, et naguère dans ce blogue à la date du 28 décembre 2005.

Je lui ai glissé, quasi en catimini, un "pos-it" gauchement rédigé sur ce qui m'intrigua toujours de ces deux premières phrases d'Aurélia :

Le Rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible.

et dont je n'ai trouvé la source que ces dernières années en reprenant Homère lors un atelier de Grec Ancien,

δοιαὶ γάρ τε πύλαι ἀμενηνῶν εἰσὶν ὀνείρων·
αἱ μὲν γὰρ κεράεσσι τετεύχαται, αἱ δ᾽ ἐλέφαντι·

Il est deux portes dans le vacillement des Rêves,
l'une étant de corne, l'autre est d'ivoire.

C'est au Chant XIX de l'Odyssée : Pénélope s'entretient du rêve d'un Retour, avec Ulysse qu'elle n'a pas encore reconnu.

 

À l'instar de Virgile — Énéide, VI, 894 — Gérard avait attentivement lu Homère.

 

*Ma liberté de lecteur licencieux m'aurait bien fait substituer à "Blonde" le qualificatif "Brune" ; le décasyllabe en eût été respecté.

Brune aux yeux noirs en ses habits anciens.

lundi, 21 mars 2016

au petit matin

 

Deux mots, ce matin entendus avant le lever du soleil, Altérité et Généalogie d'un territoire, deux mots qui me renvoient aux premiers mois du jeune adulte que je deviens, parce que, soixante déjà, c'est le grand départ vers l'Altérité, l'Autre et vers des territoires ignorés quasi inconnus dont la mince cartographie se résume à un carte Michelin bien succincte.


L'altérité — donc l' ÉTRANGER que je vas devenir, — pas l'autre, mais moi, l'étranger isolé seul chez les barbares dans ces paysages inconnus, ces odeurs nouvelles et cet intime qui va s'ouvrir, qui s'ouvre, la Barbare, Femme première qui va m'ouvrir, s'offrir, sans soumission, parfois avec rudesse dans sa tendresse — Jeune voyageur sorti des brumes que sais-tu de l'univers des Autres ? —  le monde ignoré de ces cartographies que mes maitres ne m'ont point enseignées

dimanche, 21 février 2016

un festival à reculons, et puis....

J'y allais vraiment à reculons à ce Festival Cable#9 qui en est donc à sa 9e année et que j'avais jusqu'à ce février 2016 totalement ignoré. Sans doute trop "in" et anglophile en ses éditions précédentes — c'est le dépliant de la Maison de la Poésie et l'annonce d'un concert "Gesualdo Madrigaux pour 5 guitares" au Lieu Unique qui m'ont rendu plus aigü le regard. Je choisis donc le "I am setting in a hotel room", pour écouter ce que pouvait me dire dans une chambre de l'Hôtel Pommeraye un homme qui, se disant poète, écrit à propos de son œuvre, entre autres, ceci :

Ces fragments, qu'il monte et lie, configurent un ensemble abusivement stable et non moins propre à laisser béant, parmi les mots, dans l'intervalle entre eux, dans le silence et le blanc, du vide indéfini. Il est par là question d'ouvrir à la rupture du rapport d'appartenance du texte à son genre, de l'écriture à son auteur, et du livre à lui-même.

Dans le hall de l'hôtel, suivant scrupuleusement les consignes du dépliant publicitaire — Présentez-vous à l'accueil pour vous voir attribuer de manière aléatoire la clé de l'une des chambres investies par un artiste pour 10 à 20 minutes : courtes performances, diffusions, concerts, surprises de chambre pour 1 personne uniquement —  j'eus la chambre de repli que j'avais envisagée, la 108,

Depuis plus d’une vingtaine d’année, à l’écoute du paysage et de son environnement, Eric La Casa* interroge la perception du réel et élargit la question du musical aujourd’hui. Par son approche esthétique de la prise de son, et par ses processus in-situ d’écoute, il crée des formes (d’attention) qui active notre écoute et renouvelle notre relation à l’espace.

Les 30 minutes de notre rencontre m'ont fait sortir rasséréné ; j'ai oublié mon poète abscons ; Éric La Casa, "l'artiste" de la chambre  108, m'avait proposé deux écoutes : le boogie-woogie** d'un train qui m'a balancé dans la Prose du Transsibérien de Cendrars et une valse automobile à deux temps ; nous avions partagé nos lectures communes — le Paysage Sonore de Murray Schafer,  le Traité des objets musicaux de Pierre Schaeffer— évoqué nos écoutes anciennes — Luc Ferrari, ses Presque rien des années 60/70 et sa Promenade Symphonique dans un Paysage Musical ou Un jour de fête à El Oued en 1976 ; La Casa poursuit avec rigueur et passion les travaux entrepris par Schaeffer et Ferrari ; je me suis souvenu d'une bande magnétique enregistrée sur mon UHER 4000 avec un vieux micro Bayer, le nec plus ultra des années 70 ; j'avais recueilli, lors d'une session "Musique et Sons" à Marly-le-Roi, les bruits — non, les sons — du chantier naval du Confluent à Morecourt sur les rives de Seine ; je les avais agencés en sept séquences :

Séquence I : arrivée sur le chantier
Séquence II : Le siffleur à la perceuse
Séquence III : Sur l'eau et au bord
Séquence IV : Paroles d'ouvriers
Séquence V : Compresseur et gargouilles
Séquence : VI Duo pour deux machines
Séquence VII : Remembrances d'un vieux batelier,

j'avais nommé le tout Symphonie pour un Chantier de Batellerie.

Je suis sorti de l'hôtel par la rue Boileau, descendu la rue Crébillon, ré-écouté "MA" ville, un orphéon jouait Place Royale et il y avait encore des CRS, casqués, masqués, bottés, boucliers haut-levés, ils bloquaient l'Allée d'Orléans, ils m'ont laissé passer, quelques paysans manifestaient paisiblement, cours des Cinquante-Otages, leurs grandes affiches placardées à même le sol humide.

Oui, je ré-écoutais ma ville, ré-inventais son espace ; l'avertisseur sonore des tramways tintinnabulait dans le petit crachin qui n'avait cessé depuis le matin. Les.................... qui bloquaient l'Allée d'Orléans s'étaient évanouis.

Je me suis promis d'être plus attentif à l'annonce du Festival Cable#10 en 2017.

J'étais heureux.

 

 

 *Le site d'ÉRIC LA CASA et sur YouTube.  Il intervient aussi sur France Cul.

**Le terme « boogie-woogie » vient d'une image se référant au rythme très caractéristique des trains (tadam...tadam....tadam...). Ce bruit vient des roues du train qui passent avec un petit à-coup d'un rail à un autre (les jointures étant très sommaires). Or les essieux sont groupés par deux au sein d'un bogie (boogie en anglais), supportant le wagon, d'où la double percussion répétitive (définition sur wikipédia)

Nota-Bene : je suis parfois trop héllénisant ou...latinisant, selon ; mais le dépliant du festival est d'une anglophilie surabondante et indigeste :

Festival CABLE#, something for everybody. Enjoy !

mercredi, 17 février 2016

justesse de Quignard

quignard001.jpg

 Quand Quignard se mêle de n'être plus abscons — ce qu'il est parfois à longueur de lignes — il peut être, hellénisant,  d'une fine justesse : ainsi citant Plutarque, dans la Gloire des Athéniens *, il mène, dans la dernière Note du livre ci-contre, une réflexion sur peintres — ζωγράφοι, zôgraphoi — et écrivains (aèdes, poètes, historiens ?) — λόγοι, gens du verbe — à propos de l'histoire en se centrant sur les deux participes du verbe "devenir, s'accomplir" : le participe présent, γινομένας, devenant, s'accomplissant, et le participe passé, γεγενημένας, étant devenus, s'étant accomplis.

ἃς γὰρ οἱ ζωγράφοι πράξεις ὡς γινομένας δεικνύουσι, ταύτας οἱ λόγοι γεγενημένας διηγοῦνται καὶ συγγράφουσιν.
Les peintres montrent les événements comme s'accomplissant, les historiens les racontent et les écrivent comme s'étant accomplis.

Il ajoute de suite :
L'Histoire, c'est la mort qui crie.

 

Cette courte publication est annoncée étant la transcription d'une conférence sur la peinture antique rédigée en sept notes. Il est à remarquer que le titre "Sur l'image..." reprend une forme  dont Plutarque use fréquemment pour titrer ses œuvres.

N'est-ce point l'aigu dilemme de ces jours que nous vivons, nous mortels du XXIe siècle, entre l'image et le mot :

L'image voit ce qui manque.
Le mot nomme ce qui fut.

 

 

 * PLUTARQUE, Œuvres morales, Si les Athéniens se sont plus illustrés à la guerre que dans les lettres, III.
Quignard condense avec belle vigueur en Gloire des Athéniens le titre du traité du Grec.

La couverture du bouquin est "sortie" d'une fresque de Pompéï montrant Merméros, l'un des enfants de Médée, jouant aux osselets.