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mardi, 25 septembre 2018

portrait troisième - c'était au temps de guerre

 

Elles habitent un gourbi, tout proche de la casemate ; il les voit souvent à la fontaine ; sur le plan du village, la punaise de leur gourbi est rouge : l'homme est au maquis, il a peut-être été tué. La femme, trente, trente-cinq ans dans ses haillons noircis de la fumée du bois d'olivier et de génevrier, est grande et sèche : les traits du beau visage se rehaussent de rides accentuées par la vie rude du djebel ; dans le corps de la fille, quatorze, quinze ans, s'annonce déjà le port altier de la mère, elle a la rondeur nubile de l'adolescence.

"Et peut-être le jour ne s'écoule-t-il point qu'un même homme n'ait brûlé pour une femme et sa fille"
                                 St-John Perse, Anabase II.

En deça du sentiment de beauté, remue l'indéfini désir que, seule, contient l'attitude des deux femmes. Elle n'ont ni hauteur, ni mépris. Elles ignorent.

08:23 Publié dans la guerre | Lien permanent | Commentaires (0)

lundi, 24 septembre 2018

portrait second actuel

Il est encore à la barre, il a le visage exténué de l'homme qui achève sa quatrième nuit de mer, les yeux brûlés de sel et d'hallucinations. Égaré dans une molle du golfe, il a tiré, trois jours, trois nuits, de longs bords, serrant le vent de nordet au plus près. Ce n'est qu'à la pointe de Penmarc'h qu'il a identifié, à la côte, loin dans le suet, les feux d'autres voiliers.
Il serait donc vainqueur.

dimanche, 23 septembre 2018

portrait premier

 

Il est assis parmi les enfants, ensemble ils jouent aux osselets, il est souriant — qui donc écrira plus tard qu'il était le visage même de la tristesse. L'œil est vif, il hume l'air marin avec appétit ; certes l'âge le courbe et le pas est hésitant quand il prend le chemin de la mer.
Atteindra-t-il ou pas l'inespéré ?

dimanche, 19 août 2018

Lecture de bord de mer



Quand Sollers rejoint Ulysse, puis ayant lu un calligraphe chinois, quand il se rapproche d'Héraclite,

je comprends pourquoi : Athéna se promène dans son jardin et l'écrivain aquitain vieillissant est devenu sage.


 
.............................................. Silence, silence. Les fleurs et les mouettes ne m'ont rien dit.

Un type pour qui les dieux grecs seraient là se trouverait en état d'observation et d'invocation constantes, de déchiffrement permanent des forces positives ou négatives, à l'affût du moindre signe et de la plus furtive variation du vent. Il saurait quel dieu lui en veut, lequel ou laquelle le protège, bref il serait le contraire du somnambule ou du fanatique d'aujourd'hui.
C'est un navigateur, pas un occupant terrestre. Rien à foutre d'une frontière ou d'un territoire, les courants, les vagues, les remous, les criques sont ses partenaires, il préserve sa liberté, il suit les étoiles. Il est, à lui seul, la négation de la négation, c'est-à-dire l'infini. Prétention? Mais non, expérience modeste, les Heures, « gardiennes de la porte du ciel », l'entendent. S'il crie, il sera écouté.


Le mot « contradiction », en chinois, s'écrit avec deux idéogrammes. Le premier signifie « bouclier », le second « lance ». La lance est censée percer tous les boucliers, le bouclier, lui, résiste à toutes les lances. La contradiction est totale, nul ne peut en sortir, sauf celui qui peut fabriquer à la fois ce bouclier et cette lance. Un dieu, par conséquent, mais il a disparu, il se cache. La désolation de la négation règne partout.

À présent, sois attentif : Athéna passe dans le jardin, sous la forme de ta dernière amie de passage. Tu la vois de dos, elle ne sait pas qui elle est, sa grâce est éclatante, sa démarche lente et souple, comme si elle volait un peu au-dessus du gravier. Tu admires son cou, ses épaules, son chemisier bleu sombre à pois blancs qu'elle a l'habitude de mettre en descendant de l'Olympe. Elle n'est pas du tout là, bien entendu, et, si elle était là, elle n'aurait à te dire que des banalité courantes........

Philippe Sollers
Mouvement (2018)

Grecs, pp. 246-247


vendredi, 17 août 2018

D'un dit art contemporain dans une chapelle bretonne

 

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L'art s'appauvrit dans les chapelles. Adrien, saint soldat romain, éventré pour sa foi, y voit ses tripes réduites à un plutôt squelettique état.
Heureux est le voyageur de retrouver l'effervescence baroque du gothique breton et la beauté sinueuse de ce que furent naguère les chemins de terre.

Je publiais cette note sur FaceBook, il y a quelques jours. Je la trouve acide en son premier jet. Car dans le livret de visite de cet Art dans les Chapelles 2018, la dame Laure Gozlan explicite fort bien et en profondeur son geste artisan :

« Quand j'ai découvert la chapelle, j'ai été captivée par l'histoire d'Adrien...  éclairée sur la symétrie entre les étapes de son martyre et les gestes que je produis en sculpture : purge, sectionnement et combustion. L'éviscération de son corps m'a notamment frappée et se retrouve dans cette proposition : un corps épars fait de rhizomes et de connecteurs, coulés en plasturgie, remplis de déchets informatiques.
Il y a une analogie entre le mythe des premiers chrétiens et celui de l'homme posthumain. Les deux passent par une renaissance-déchéance, martyrielle pour l'un, technologique pour l'autre. Leurs corps sont ingéniérés, anéantis, transformés dans la perspective d'une vie éternelle. Ils sont pris entre surgissement et disparition permanente. »

Sans doute, nous plonge-t-elle dans l'art conceptuel de ce temps. Mais que n'a-t-elle contemplé assez longuement la statue du dit Saint Adrien, tenant son amas de tripes dégoulinant jusqu'à terre et façonné alors un pareil grouillement  dans ses tubes de plasturgie ; trop exsangue sa représentation de la merde informatique dont nous peinons chaque jour à émerger.

 

Bienheureux les pieux pélerins et les quelques mécréants qui lors du Pardon de ce 2 septembre à venir pourront admirer le sol dallé épousant la pente en montant à l'autel de granit et le jubé aux douze apôtres...plus un !

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dimanche, 05 août 2018

sur le quai

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Une fois, une fois encore, repousser du pied le quai !

vendredi, 03 août 2018

« je ne voyage sans livres...»

Quand l'amitié et la vieillesse se joignent pour encourager, au seuil de ses septantes, quelqu'un.e à ouvrir ou réouvrir Montaigne.


.... Celuy des livres, qui est le troisiesme, est bien plus seur et plus à nous. Il cède aux premiers les autres avantages, mais il a pour sa part la constance et facilité de son service. Cettuy-cy costoie tout mon cours et m'assiste par tout. Il me console en la vieillesse et en la solitude. Il me descharge du pois d'une oisiveté ennuyeuse; et me deffaict à toute heure des compaignies qui me faschent. Il emousse les pointures de la douleur, si elle n'est du tout extrême et maistresse. Pour me distraire d'une imagination importune, il n'est que de recourir aux livres; ils me destournent facilement à eux et me la desrobent. Et si ne se mutinent point pour voir que je ne les recherche qu'au deffaut de ces autres commoditez, plus réelles, vives et naturelles; ils me reçoivent tousjours de mesme visage.

.... le malade n'est pas à plaindre qui a la guarison en sa manche. En l'expérience et usage de cette sentence, qui est tres-veritable, consiste tout le fruict que je tire des livres. Je ne m'en sers, en effect, quasi non plus que ceux qui ne les cognoissent poinct. J'en jouys, comme les avaritieux des trésors, pour sçavoir que j'en jouyray quand il me plaira: mon ame se rassasie et contente de ce droict de possession. Je ne voyage sans livres ny en paix ny en guerre. Toutesfois il se passera plusieurs jours, et des mois, sans que je les employe: Ce sera tantost, fais-je, ou demain, ou quand il me plaira. Le temps court et s'en va, ce pendant, sans me blesser ". Car il ne se peut dire combien je me repose et séjourne en cette considération, qu'ils sont à mon costé pour me donner du plaisir à mon heure, et à reconnoistre combien ils portent de secours à ma vie. C'est la meilleure munition que j'aye trouvé à cet humain voyage, et plains extrêmement les hommes d'entendement qui l'ont à dire  J'accepte plustost toute autre sorte d'amusement, pour léger qu'il soit, d'autant que cettuy-cy ne me peut faillir
.

Chez moy, je me destourne un peu plus souvent à ma librairie,.... Là, je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces descousues; tantost je resve, tantost j'enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voicy.

Elle est au troisiesme estage d'une tour....C'estoit au temps passé le lieu plus inutile de ma maison. Je passe là et la plus part des jours de ma vie, et la plus part des heures du jour.

MONTAIGNE
Les Essais
Livre III, Chapitre 3, pp. 827-828
Édition de Pierre Villey

Quadrige, Presses Universitaires de France, 
mai 1988

dimanche, 22 juillet 2018

manière de passer encore quelques étés

 

"Vivre c'est avoir réussi pendant un temps à ne pas déclencher son autodestruction".

 

Plus loin,

 

"Les relations entre la vie et la mort peuvent ne pas être celle de la destruction mais être de l'ordre des communications."


Jean Claude Ameisen


Médecin, professeur d’immunologie, dont les recherches ont porté principalement sur la mort cellulaire.

 un livre,
Sculpture du vivant : Le suicide cellulaire ou la mort créatrice (1989). 

entendu sur France Cul, le 19 juillet 2018

09:22 Publié dans Les graves | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 24 juin 2018

une histoire de lectures : Sollers depuis 55 ans

Sollers, c'est une histoire de lectures qui commence difficilement en mars 1963. Je suis à Biskra dans la première année fastueuse et naïve de l'indépendance algérienne. Je m'offre pour mon anniversaire L'intermédiaire chez mon petit libraire algérien de la place Ben M'hidi. J'ai vaguement entendu parler d'Une curieuse solitude dans la presse, du parrainage de ce jeune auteur par Mauriac. Nous sommes de "la classe" ; j'ai su qu'il avait simulé une schizophrénie pour être exempté d'Algérie.

Pas emballé mais amusé par cette "Introduction aux lieux d'aisance" avec une très forte citation de Thérèse d'Avila en exergue : "Faites ce qui est en vous". Il me faudra attendre le retour en France, mes premières approches du Nouveau Roman — j'ai lu dans un numéro d'Esprit en 56 ou 57 sur le thème. N'en ai retenu que Nedjma de Kateb Yacine — je suis dans la théorie littéraire pour comprendre Robbe-Grillet, Michel Butor, Claude Simon que je peine à déchiffrer, j'achète donc L'écriture et l'expérience des limites. Mais... bof !

Sollers est enfoui pour vingt ans dans les sables de mon intellect qui répugne à ce qu'il estime être l'illisibilité. Il faudra en 1994 une traversée du golfe de Gascogne entre Nantes et Porto pour que je glisse dans mon sac Femmes, paru en 1983, acheté en 1984, à peine ouvert, déjà refermé pour dix ans. L'étirement des calmes de ce juillet 94 sur Biscaye me fera plonger dans la douce énumération des noms de femmes, Kate la journaliste, Cyd l'Anglo-américaine, Flora l'anar espagnole, Bernadette la féministe, Ysia la Chinoise, Louise la claveciniste, Deborah la "régulière"...

À peine débarqué j'enchaîne avec Portrait du Joueur, puis dans le même sillage, Le Cœur absolu. Chaque été verra désormais son Sollers de l'année en poche dans le sac marin pour meubler les heures de quart et la paresse des mouillages. Lectures entre délectation facile et détestation certaine.

Jusqu'aux essais sur Casanova l'Admirable, Vivant Denon le Cavalier du Louvre, Mystérieux MozartLa Guerre du Goût, L'Éloge de l'Infini, Discours parfait  et le gros tout dernier Fugues : alors là, j'aime. Pour le regard et la plume aigu.e.s et alertes du critique, que ce soit sur la langue, la peinture, la philosophie, la poésie chinoise, les nostalgies aquitaines d'Hoderlin...

Mais si je reviens à ces livres qu'il nomme "romans"qui oscillent entre fiction, autofiction, autobiographie — allez savoir ! —critique littéraire, notes de lectures, "copiages" sans vergogne — quelle liberté  ! — pour épaissir le dos du livre, 

 Anxieuse réflexion de Stendhal : plaisait-il ? N'était-il pas « babilan » (autrement dit plus ou moins voué au fiasco par impuissance) ? Mais qu'est-ce que « plaire », pour un homme, sinon renvoyer à sa partenaire sa propre image magnifiée ? Il a « plu », Stendhal, mais rarement et pas longtemps. En réalité, il a perçu comme personne la profonde frigidité féminine assortie de ruses et simulacres divers, bref l'hystérie tantôt convenable et dévote, tantôt explosive pour dissimuler son vide. En termes décents du 19e siècle, on dira que Mme X ou Mme Y manque de tempérament, ou bien qu'elle en a un, mais factice. Stendhal veut atteindre ce point narcissique obscur. Il y parvient, et c'est l'amour, au sens cristallisé que ce mot peut prendre.

Trésor d'Amour, p.61

 

Je puis, chaque an qui passe, reprendre cette chronique. Depuis Trésor d'Amour, il y eut, toujours en poche, L'Éclaircie, Médium, L'École du Mystère. J'attendais Mouvements, Complots, Beauté.

En cet été commençant, dans les assoupissements béats et opiacés qui tentent d'effacer les lacérations trop aigües de l'acide urique, je "m'évaille" dans Mouvement où se mêlent, s'imbriquent, s'enlacent la Bible et quelques psaumes, Jonas et son foutu caractère, Job et ses amis faux-jetons, la dialectique de Hegel, la coke, Dante et ses cercles de l'Enfer, la seconde mort de Lazare, Pascal et les Pensées, de brèves phrases plagiées des Illuminations*, les incestueuses filles de Loth, les amantes multiples, simultanées et avec des retours du cardinal de Retz, des plus marquises aux belles servantes et je ne sais combien de poètes chinois — je vais, non les énumérer, mais bien les dénombrer dans l'ordre des millénaires et des siècles — trente-trois depuis Jin Yi, né en 200 avant notre ère et Mao lui-même, mort le 9 septembre 1976. S'ajoutent l'internet, Lascaux, google, les textos et leurs textomanes males et femelles…. et toujours les livres :

"les vrais livres, radicalement réveillés dorment à poings fermés, c'est leur force. Ces blocs de sommeil sont d'une lucidité incroyable. Je sais où les trouver et comment leur parler".

                                                                                           Mouvement, p. 65 
  
J’attends donc pour meubler cette chronique la publication en poche de Complot et de Beauté.

Lecteur en suspens !

 

* "Sorti de là, — de la grotte de Lascaux — à l'aurore, je pourrai entrer ni vu ni connu, armé d'une ardente patience aux splendides villes".

"Et j'ai longtemps habité sous de vastes portiques"

 

samedi, 16 juin 2018

de retour en librairie

Rien de bien neuf depuis dix-huit ans, des images, une belle mise en page à l'italienne, l'ajout des cent années de la coopérative des Pêcheurs, mais surtout  grâce au labeur des "scribes" du Centre de l'histoire du travail de Nantes :

les travailleurs du lac ont rejoint les travailleurs des Chantiers et les paysans.

 

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mardi, 24 avril 2018

dans les boues bienfaisantes de Barbotan

entre deux illutations, ces bains de boue qui, il y a cinq siècles, ragaillardirent l'Ami Montaigne,
voilà ce à quoi un "jeune" blogueur de quatre-vingt-deux ans passés se livre :

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Courses de vaches landaises à Gabarret, le dimanche 22 avril 2018

 

Si, si, si !

Du moins virtuellement.

lundi, 19 mars 2018

à côté de Maïakovski et de Serge Éssénine

... mais un peu plus loin, un de ces rares hommes des confins européens qui se levèrent pour opposer leurs mots aux terreurs successives de leur pays,
Ossip Mandelstam*.

La Russie est au Salon du Livre de Paris, Télérama lui consacre deux pages dans sa rubrique littéraire et le Monde des Livres, sa "une" pour annoncer la parution de ses œuvres complètes** et rappeler qu'il mourut  quasi fou et d'épuisement dans un camp de travail près de Vladisvostok, son cadavre jeté dans une fosse commune.

La vague sourde avait grondé tout au long du voyage
Et, laissant son vaisseau, les gréements rompus sur les mers
Empli d'étendue et de temps Ulysse s'en revint

Tristia, 1917

 Lire et relire l'extraordinaire et belle acuité qualifiant ce retour de l'Errant : ...empli d'étendue et de temps...

 

*Ossip Mandelstam, Tristia et autres poèmes, Poésie/Gallimard, février 1982.
** Œuvres complètes, deux tomes, Le Bruit du Temps/La Dogana.

mercredi, 14 mars 2018

Il y a cinquante et six années, six justes

Ce 15 mars 1962.


C'était un temps déraisonnable. Les tueurs rôdaient, les mêmes ou d'autres — qu'importe les jours ou les siècles, passés ou à venir — dans l'ombre des rues ensoleillées. Nous marchions atterrés mais attentifs, sereins mais exempts de la peur. Nous ignorions que des lendemains lointains nous donneraient raison, malgré la haine et le sang.

Sur les gouffres du temps, que la mort creuse si vite et si fort entre les êtres et les
générations, je passe le fil de la mémoire. Je vous nomme, ombres de lumière.

Max Marchand, présent !
Mouloud Feraoun, présent !
Marcel Basset, présent !
Robert Eymard, présent !
Ali Hammoutene, présent !
Salah Ould Aoudia, présent !

Vous voilà parmi nous.
La poussière des fureurs de la guerre est tombée. Et voilà que vos assassins n'ont plus de nom. Ils n'ont aucun visage qui se distingue dans la cohorte sanglante des bourreaux de tous les âges et de toutes les guerres.
Vous voici, maîtres de l'école publique, passeurs de savoirs et de savoir être. Vous êtes uniques et singuliers comme le sont les visages de ceux qui donnent la vie.
La vie!
Celle de l'esprit que le savoir construit, faisant de chaque jeune individu une personne.
La vie!
Celle du temps profond de l'Algérie comme rive de la Méditerranée, que ponctuent
nos tombes emmêlées et nos enfants communs.

Paroles de Jean-Luc Mélenchon quand, en décembre 2001, il dévoile une stèle pour ces six ombres de lumière.

 

Nous serons encore quelques-un(e)s à maintenir leur mémoire.
Les tueurs surgiront encore. Nous leur ferons à nouveau face.

18:35 Publié dans la guerre | Lien permanent | Commentaires (0)

jeudi, 01 mars 2018

où donc peut bien mener la dégustation d'une "tête de veau" ?

  Naguère — peut-être bien jadis — c'était à l'Hôtel de la Boule d'or.
Aujourd'hui, c'est, plus prosaïquement rebaptisée, à L'Auberge Rétro. La façade est sans doute intouchable, les lourdeurs mobilières dans le bar et les salles, immuables depuis cinquante ans.
Qu'est devenue la "chambre" ?

Les trois cousins de l'enfance en guerre se sont, hier, retrouvés entre "tête de veau sauce gribiche" ou "tête de veau vinaigrette aux câpres".

La mélancolie était ailleurs, plus profonde
.
À Bourgneuf, René-Guy Cadou, instituteur remplaçant, retrouve en 1941,  Sylvain Chiffoleau, son copain du lycée Clémenceau. Hébergé par les parents de ce dernier à l'hôtel de la Boule d'or, il écrit à Marcel Béalu :

«...Je coule des heures paisibles. Je vis sans rien d'autre. Pays de vent. Soleil. Amis natals. Je n'ai plus qu'un grand désir de sable et d'eau verte. La poésie c'est aussi l'air libre, le petit bistrot plein de pêcheurs, la "jolie rousse"... Je déconne en ce moment. Je suis très heureux — à la façon des vaches dans l'herbe grasse ou des Saints, mais les Saints, les seins, l'essaim, c'est tout mon ciel..."Il fait bon vivre à la pointe des vagues et des fanfares étincelantes". Tu liras ça. Ça s'appelle Porte d'Écume ».

Sylvain Chiffoleau et lui s'aventurent dans la lente et humide traversée du marais de Lyarne qui mène au petit port dans l'étier du Collet.

« Lorsque nous avions longuement marché dans la tiédeur des marais, franchissant les innombrables planches lancées de part et d'autre des fossés, nous débouchions sur un large chemin, parallèle au grand étier. Nous le suivions jusqu'à l'écluse dont nous montions les quelques marches pour mieux surplomber le port minuscule du Collet... Aussi loin que portaient nos regards, s'étendait la luisante marée des vases aux vagues figées...», écrit Chiffolleau.

 

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                                                                                                 © Nicléane

 

Assez de sangs mêlés au nectar des collines
De peaux mortes jetées sur le bord du chemin
Les membres sont épars dans la luzerne
Je pars aux premiers feux vers les dunes de Lierne
Et quand j'arrive enfin
La mer est déjà là
Ses ailes se détachent
Des quartiers de soleil aussi qui se détachent
Le cœur fait un remous
L'écume et le matin se sont levés sur nous
Un peu de vent qui vole
Plus haut
Dans le grand air
Sont dressées les paroles
On marche en écrasant des mottes de ciel bleu...

René-Guy Cadou,
Bruits du Cœur, 1941

 

À l'été 41, Cadou quittera Bourgneuf "en pleurant — où peu s'en est fallu". Il y reviendra souvent.

Les souvenirs que j'ai sont vagues de grand large
Qui retombent parfois sur les pays déserts
Hôtel des Chiffoleau ! tes chambres à cordages
Ballotent mon esprit comme un enfant des mers I

Je me souviens de litres bus
Je me souviens de longues veilles
Minuit ! Tous les mots défendus
Au matin la puce à l'oreille !

Et toujours cet ami discret
Entrant sans bruit dans ma mémoire
« Le soleil est chaud, fait exprès
Mais c'est ta fraîcheur qu'il faut boire ! »

Nous avons marché sur des plages
Λ la recherche d'un pied nu
Les vivants de notre entourage
Ont trouvé l'idée saugrenue

Mais le soir dans ton triste hôtel
La Boule d'Or si bien nommée
D'embruns et de ciel embrumé
Roulait au fond de nos prunelles

Chiffoleau fils de Sylvain père
Le passé tient dans notre verre !

 

René-Guy Cadou,
SylvainChiffoleau
Que la lumière soit, 1949-1951
Le cœur définitif

 

Douce mélancolie. Douce...

Maintenant je suis seul
Mon ombre s'est glissée à l'ombre du tilleul
Il fait nuit
La terre bouge
Les adieux sont tendus au bas du rideau rouge

Bruits du cœur,
1941

 

Qu'est devenue la Chambre ?

dimanche, 18 février 2018

il meurt demain

René CHAR,

le matin du 19 février 1988, sa mort.
Mais toujours, à chaque jour :

 

Nous sommes déroutés et sans rêve. Mais il y a toujours une bougie qui danse dans notre main.

 

 

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et plus loin pour ne point achever,

 

Tenir son livre d'une main sûre est malaisé.