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mardi, 05 avril 2016

Έναντιοδρομία ou la course en sens inverse

Έναντιοδρομία
la course en sens inverse                                                                                                                           
selon Héraclite, cité par Jean Stobée*

 

rebrousser chemin
revenir sur ses pas
retourner en arrière
remonter à l'origine
retour au passé
l'éternel retour
revenir aux sources
refluer
régresser
à contre-courant
à rebours
à rebrousse-poils
à l'opposé
aller-et-retour
va-et-vient



"le soc de la charrue va d'est en ouest puis d'ouest en est puis d'est en ouest sans finir". (Pascal Quignard)

 

C'est une des notices concernant un terme parmi les plus brèves du "Bailly". Toute recherche du concept chez les spécialistes héraclitéens — les miens tout du moins : Marcel Conche, Jean Brun, Kostas Axelos, Jean-François Pradeau, Cornelius Castoriadis — est vaine. Il m'a fallu l'égarement dans le dernier "poche" de Quignard, Mourir de pensée, p. 34, pour le découvrir.

Depuis l'entrée dans ce XXIe siècle que je ne vis guère comme une joie profonde, c'est un sens qui me sied, cet à-rebours.Le peuple dit "On est de son siècle" ; si pourri fut-il, j'ai sincèrement une sympathie pour le XXe. J'y aurai vécu soixante-quatre ans et même si je m'en vas jusqu'en 2036, centenaire donc, je n'aurai séjourné en cet actuel qu'un tiers de ma vie.

Remontons donc, certains jours, ce fil des ans. Il sera redescendu plus tard.
D'ici 2040, n'est-ce pas ? j'ai l'heur de la pratiquer, cette Έναντιοδρομία.

 

 

 

*Jean Stobée, originaire de Stobi, en Macédoine, compilateur entre 450 et 500 avant notre ère, in Eclogarum physicarum et ethicarum libri, I,

mercredi, 17 février 2016

justesse de Quignard

quignard001.jpg

 Quand Quignard se mêle de n'être plus abscons — ce qu'il est parfois à longueur de lignes — il peut être, hellénisant,  d'une fine justesse : ainsi citant Plutarque, dans la Gloire des Athéniens *, il mène, dans la dernière Note du livre ci-contre, une réflexion sur peintres — ζωγράφοι, zôgraphoi — et écrivains (aèdes, poètes, historiens ?) — λόγοι, gens du verbe — à propos de l'histoire en se centrant sur les deux participes du verbe "devenir, s'accomplir" : le participe présent, γινομένας, devenant, s'accomplissant, et le participe passé, γεγενημένας, étant devenus, s'étant accomplis.

ἃς γὰρ οἱ ζωγράφοι πράξεις ὡς γινομένας δεικνύουσι, ταύτας οἱ λόγοι γεγενημένας διηγοῦνται καὶ συγγράφουσιν.
Les peintres montrent les événements comme s'accomplissant, les historiens les racontent et les écrivent comme s'étant accomplis.

Il ajoute de suite :
L'Histoire, c'est la mort qui crie.

 

Cette courte publication est annoncée étant la transcription d'une conférence sur la peinture antique rédigée en sept notes. Il est à remarquer que le titre "Sur l'image..." reprend une forme  dont Plutarque use fréquemment pour titrer ses œuvres.

N'est-ce point l'aigu dilemme de ces jours que nous vivons, nous mortels du XXIe siècle, entre l'image et le mot :

L'image voit ce qui manque.
Le mot nomme ce qui fut.

 

 

 * PLUTARQUE, Œuvres morales, Si les Athéniens se sont plus illustrés à la guerre que dans les lettres, III.
Quignard condense avec belle vigueur en Gloire des Athéniens le titre du traité du Grec.

La couverture du bouquin est "sortie" d'une fresque de Pompéï montrant Merméros, l'un des enfants de Médée, jouant aux osselets.

lundi, 15 février 2016

une belle nuit

Achever la journée d'hier sur l'idée d'une communauté de solitaires de Quignard, les ruines de Port-Royal, les baraques de son lycée du Havre et la tasse à café que le musicien Giacomo Meyerbeer offrit à son arrière-grand-père, Julien Quignard, organiste de Saint-Pierre d'Ancenis et inaugurer l'aube de ce jour en écoutant Michel Zink commenter une pastourelle de Marcabru à laquelle il ajoute une chanson d'aube, non à l'adresse d'une gracieuse bergère, mais à celle d'une rustique, sinon grotesque, porchère, permit, entre ces quelques siècles de distance, une courte nuit de profond sommeil.

 

dimanche, 27 avril 2014

enchevêtrement des lectures

 

Depuis une semaine.. ou deux, des livres qui se mêlent sur la table parce qu'ils sont parus en poche  — enfin ! — et que cela va bien pour la bourse du lecteur qui s'avance dans l'âge de l'heureuse inactivité.

Depuis novembre, il y avait la grosse Philosophie, anthologie de Foucault, pour le savoir, le pouvoir, l'éthique. Pour l'archéologie, la généalogie. Pour les discontinuités, les ruptures radicales et cette venue tant attendue de l'usage des plaisirs, du souci de soi. Michel Foucault et son effort de penser autrement.

Sont donc arrivés s'emmêlant, s'enchevêtrant, se heurtant,
Le sexe ni la mort, trois essais sur l'amour et la sexualité de André Comte-Sponville, l'Éros, la Philia, l'Agapè pour l'archéologie,
Les Freudiens hérétiques, contre-histoire de la philosophie t.8 de Michel Onfray pour les ruptures,
Les Désarçonnés de Pascal Quignard  qui pratique et l'archéologie et les ruptures dans les serres philosophiques des trois précédents, Quignard qui naguère — en 1995 — écrivit Rhétorique spéculative, belle généalogie de la tradition lettrée antiphilosophique qu'il fait remonter à Fronton le Romain — il eût pu remonter à Homère et Héraclite — et que lui-même pratique depuis quarante ans à travers ses romans, ses essais, ses petits Traités, ses contes. Les Désarçonnés si désarçonnants dans l'horreur en ses premières pages que j'ai failli en déchirer et brûler le premier feuillet et ne plus poursuivre au delà de ce chapitre 1.

L'alternance des quatre compères ébranle souvent la table du lecteur. Alors, je feuillette, sur la même table qui porte cet enchevêtrement, un point fixe : un certain Après le livre  de François Bon qui lui aussi est d'archéologie, de généalogie et de ruptures.
Doublement lu, parfois dans ce bon vieux support du codex, parfois sur l'iPad, dernier merveilleux petit avatar des tablettes d'Uruk  — mes compagnons de bel ouvrage me surnommaient "le Mac'Intosh'iste forcené".
Ne fut-ce que pour évaluer quotidiennement la bonne jouissance qu'évoquait Barthes : que ce soit sur papier, que ce soit sur écran, "on ne saute jamais les mêmes passages".*

Les jonquilles se fanent, les seringas embaument, j'attends la nouvelle lune pour semer mes graines de tomates en godets.

Dans le vent de suroît, paisiblement Dac'hlmat tire sur ses amarres...

 

* Barthes écrit :...(ßonheur de Proust, d'une lecture à l'autre, on ne saute jamais les mêmes passages.)

Le plaisir du texte, p.22, paru au Seuil, en février 1972. Qui sur l'étagère n'est plus un livre mais un amas de 109 feuillets.

lundi, 22 juillet 2013

après un long sommeil de mer

 

Un blanc d'un mois dans le blogue. Un bleu serait plus juste. Le lecteur s'était évanoui dans la paisible et immense mer celtique quand entre deux îles se perd l'horizon. Ni rivage, ni voiles. Dans les équipets, quelques bons livres —le Bourlinguer de Cendrars, le Noé de Giono, La Barque silencieuse de Quignard, et l'inévitable Amers  de Saint-John Perse — livres souvent délaissés pour cette rêverie à quoi invitent dans les brises légères le silence et la solitude.

Et puis surtout, cette "machine": enfin, cette tablette lorgnée depuis ses premières apparitions, il y a trois ans, à l'acquisition toujours différée.
Le dernier samedi de juin, brusquement, un premier achat, un iPad 16 Go Wifi, dont je mesure vite les limites "marines" ; le mardi qui suit, vite échangé pour l'iPad Rétina 64 Go Wifi Cellular, avec un étui, à la fois clavier externe et protection.
Plus besoin d'aller quémander un passe pour la borne "ouifi" du port. Météo, mes musiques, mes images — mon musée imaginaire, et ces livres numériques qui s'ajoutent sans concurrence, mais avec moins de poids et de place aux susnommés "papiers" — Les poèmes d'Ossian de Chateaubriand, Un été au Sahara de Fromentin, Les Regrets de Du Bellay, Les Lunettes de princes de Meschinot, les Satires d'Horace et les ...Essais de Montaigne. Plus quelques "Publie.net" : deux de Rimbaud, trois de François Bon lui-même et pour être accordé à la "tablette", de Milad Doueihi, pour un Humanisme Numérique. Un jouet superbe acquis aux approches de mes octantes. Le rêve Nomade : au large — d'eau ou de sable et pierre —  seul et selon, relié à tous.

L'ordi dans la "librairie, c'était déjà le pupitre du scriptorium. Voilà, régressant positivement de près de trois millénaires, la tablette du Scribe, à rendre jaloux sur l'étagère qui surplombe l'ordinateur de bureau la statuette du scribe accroupi qui rédige — depuis quand ? —entre des disques compacts qui accumulent des "podcasts" et un encrier à plume d'oie, un texte infini.

Ouais ! mais ce n'est pas si simple, ce principe des "Applis" me tourneboule mes logiques informatiques anciennes et j'ai souvent délaissé la rêverie de l'horizon et les pages de ces bons vieux "poches" pour m'égarer dans ces "applis" qui ne me donnent point place pour y serrer mes fichiers.

 

Voilà à quoi doit ressembler dans la bonne chaleur de juillet ce bonhomme qui est la rencontre fortuite d'un paragraphe de Quignard et d'une encre à main levée de Nicléane.


...Bâtissez une tête. Dessinez les yeux d'une encre très âcre et noire. Mêlez d'eau l'encre et peignez faiblement des lèvres entrouvertes comme dénuées de souffle et assez incolores. Refermez sur cette tête chimérique un vieux et grand livre relié dépourvu d'ors. Plongez le tout dans une petite chambre froide et sombre. Vous obtenez de lui une image plus vraie, plus vive même que la réalité de son visage vivant. Vous obtenez de moi une métaphore qui est, de façon excessive, filée.

Pascal Quignard,
Le Lecteur, récit
I, p.16



Post-scriptum : Deux ou trois images étaient prévues, de mer et d'écran : l'intégration des images est en grève sur la plate-forme de Hautetfort. "Veuillez patienter" est l'interminable fenêtre qui s'affiche. Je n'ai plus la patience de qui attend la brise de mer.

dimanche, 16 juin 2013

sur un voilier "silencieux"

Les minces caprices météorologiques nous font prolonger les escales, favorisent le silence et la lecture. Ce n'est point métaphore mais j'ai "embarqué" La barque silencieuse de Pascal Quignard.

Entre le chapitre XXXI, "La liberté" — eleutheria — et le XXXIII, "L'autarkès", au XXXII, Quignard, comme souvent dans ses passions étymologiques, propose "une définition du mot élargissement" :

Qu'est-ce qu'une autre vie sinon une autre intrigue  linguistique ?
Le large existe.
.........................................................................

Le large a inventé une place partout sur cette terre. Ce sont les livres. La lecture est ce qui élargit.

 

J'élargis au sens marin le "large". Dac'hlmat est un voilier silencieux qui prend souvent le large.

 

DSCN1753 - copie.jpg

dimanche, 02 juin 2013

Pascal Quignard blessé, aigre mais heureusement "pédant"

C'est méchanceté pour Pascal Quignard, mais son dernier opuscule, Leçons de solfège et de piano, est un règlement de compte entre bourgeoisie lettrée appauvrie et bourgeoisie commerçante nouvellement enrichie.


Que Louis Poirier dit "Julien Gracq" n'ait point été tendre avec les tantes de Quignard, et ce, soixante-sept après, avoir suivi des leçons de piano chez les dites tantes 
« mortellement impécunieuses et solitaires, petits fantômes noirs et muets, la guimpe haute autour du cou... gardant jusqu'à la fin une dernière apparence de rang : des demoiselles toujours... un couple de vieilles filles ruinées au fond d'une ruelle de sous-préfecture », fait comprendre la blessure de la famille de Quignard. 
Qui ajoute « Cela révolta même un certain nombre d'habitants d'Ancenis ».
Cette phrase me laisse songeur ; j'aimerais savoir combien de lecteurs lettrés anceniens lurent, en 1974, Lettrines 2 de Julien Gracq. 
En mon adolescence, j'ai côtoyé de près, par filles et fils interposés, cette bourgeoisie ancenienne, redoutablement hiérachisée en haute bourgeoisie d'industrie — les cartonnages G., la briquetterie A. la fonderie B.,— en moyenne bourgeoisie  — les médecins, les pharmaciens, les notaires, — en petite bourgeoisie commerçante — transports L., Bois, bières et charbons B., vaisselle et porcelaine M. — en bourgeoisie vieillissante et déclinante, mais portant guimpe et dentelles aux messes de dix heures et de onze heures, dites "messes des riches".
C'était très catholique d'apparence, dans le dédain, la sournoiserie et le qu'en dira-t-on.


J'ai donc côtoyé, comme les rares fils d'ouvriers et de laboureurs d'alors qui s'insinuaient dans les Humanités classiques et les classes de Réthorique par le biais des écoles normales, des cours complémentaires, des petits séminaires et des bourses d'État, les jeunes gens de cette classe sociale très diversifiée. 
Moins, ses jeunes filles : elles ne se haussaient plus le col avec des guimpes, elles excellaient dans la plus haute suffisance. Pas toutes. Certaines, clandestinement, ne détestaient point faire ôter le "bleu" de l'ouvrier ou dégrafer la "blouse" du paysan.


Ce qui me navre c'est que dans Leçons de solfège et de piano, le Quignard douloureux, déboulonnant la statue de Julien Gracq en un Louis Poirier, fils de merciers à Saint-Florent-le-Vieil, se rehausse dans les draperies fanées d'un jeune et pauvre "lettré", "appelé" convoqué au Cercle militaire de Paris par un, le Poirier, qui « portait monocle et se prenait pour un aristocrate, un Germain, un Celte, un Wagnérien, un dandy ».


Le fils d'ouvrier, modeste liseur de Gracq et de Quignard, sourit de l'une — Quignard — et l'autre — Gracq — de ces bourgeoises diatribes. Querelles de bourgeois ne font guère avancer la langue !

J'ai une nette préférence, mais cette inclination doit tenir de mes Humanités chez les Bons Pères, pour le Pascal Quignard qui revendique, haut et fort, dans le troisième texte de cet opuscule, qui est hommage à Paul Celan,  :


« Je vais encore faire le pédant. Tout le monde sait que je suis profondément pédant. Et c'est très bien ainsi. Personne  ne l'est jamais assez dès l'instant où il s'agit de sonder le mur, afin de pouvoir le renverser. »




samedi, 29 mai 2010

nommer et ne pas citer ?

Jeudi, suite à la une du LibéLivre sur Calaferte, je nomme un de ses bouquins, Satori, publié en 1968, repris en Folio en 1997. Et je ne cite point. Je nomme La Mécanique des femmes *. Et je ne cite toujours pas.

Absorbé sans doute pas des parcours incessants depuis quelques jours dans les "petits traités" de Pascal Quignard, — des vrais Petits Traités à Zétès —dont les concisions me fascinent toujours autant. Malgré quelques impatiences, irritations, sinon répulsions.

 

Ce matin, je "répare".

 

Le paragraphe 34 :


Ô, mes vénales ! Huppes renardes, lippe engrossée, siphonnez-moi ! Des dents ! Des yeux ! Des fronts ! Des nuques ! Des langues coulomelles ! Pas de nuit sans vos vulves muscates. Tel —, je me hampe sur vos sveltes fumiers. Je fouine, foutre, mange, bâfre et broie, ronge. Mes sordides nourrices ! Tous vos corps ! Tous vos corps ! Tous vos membres ! Les orties de la peau ! Vos salives qui bêlent. Vos mousses alcalines. Vulgaires ! Vos abois ! Je vous hume à la chienne. Je vous constate. Vous octroie. Couvrez, harcelez-moi de vos mamelles floches. Dans le sang ! Dans l'onguent ! Ce sirop ! Ce gluten ! Je gobe vos oursins. Bêtes crottées. Boales.J'entorse vos cheveux. Griffures ! L'acide amer sous vos aisselles. Lèche. Lape. Liche. Râpe. Grumeaux. Sorcières ! Crapulez-moi ! Mon Mal est diabolique. Ruses ! La claque des hanches. Aux lèvres charnelantes je tranche des baisers de boue. Saintes souilleuses ! Abrégez-moi ! Vos grandes bouches disloquées de félicité silencieuse sont mes Rosaires à moi. Je roule. Rauque. Courroucé. Je râle dans vos culs pluvieux. Goules !

 

Le paragraphe 35  — la phrase qui ouvre et qui laisse pressentir les années ultimes:



J'assiste à une représentation qui, déjà, n'est plus la mienne.


 

Citerai-je La Mécanique des femmes ? Brefs appels du désir et cris longs de la jouissance...

Vous ! Allez lire.


 

Et puis à la dernière page de Rag-time, un dernier poème ébouillanté, pour apaiser des tumultes, des orgasmes, des révoltes. Méfiez-vous, on y rencontre la mélancolie et la mort.

 

 

Les arbres sont jolis dans la matinée blonde
et les femmes aussi
les rues et leurs maisons qu'une vapeur inonde
qu'il ferait bon ici

Tout quitter me peine
j'en ai le cœur gros

Les promeneurs sont neufs dans d'élégants costumes
accompagnés d'enfants
on croise des cheveux légers et que parfument
quelques poivres troublants

Tout quitter me peine
j'en ai le cœur gros

Quand je serai parti que d'autres à ma place
passeront par ici
qu'ils aient en souriant pour ma vieille carcasse
une pensée merci

Tout quitter me peine
j'en ai le cœur gros


 

 

* Faut-il signaler l'adaptation réalisée par un certain Jérôme de Missolz ? Mais Christine Boisson y est si luxurieusement belle !

jeudi, 15 avril 2010

nul lieu

Il y a un lieu dans le monde, à la limite du monde, où un mot n'est pas. Il n'est pas visible, il n'est pas prononcé, il n'est pas inscrit mais il fait écho. Quelque chose qui appelle dans les vents, quelque chose qui appelle dans les oiseaux. Quelque chose appelle dans tous les cris qui est beaucoup plus ancien que les mots, les verbes, les lexiques, les grammaires.

 

Pascal Quignard,

Lycophron et Zétès

 

brume2.jpg

lors d'une lecture de Zétès entre silence et obscur.

 

Pasacal Quignard ! J'ai dû le croiser à Ancenis au début de l'été 1968, entre la rue Barême, où je crois, habitaient ses deux tantes et l'Église dont il fut quelques mois l'organiste.

Nous revenions d'Algérie.

Et le nom de Quignard n'était alors — sans doute — que le nom de ces deux respectables vieilles dames de la petite bourgeoisie ancenienne.

 


 


 




 

mardi, 06 avril 2010

histoires de tablettes

Je me suis précipité... un peu vite sur le dernier Quignard paru en Poésie/Gallimard,  Lycophron et Zétès*. Au hasard de ma première "pioche" dans l'obscurité des pages :

 

Fatigué, toujours malade, vieillissant, le matin, pour pouvoir se redresser et lire, il en était réduit à se tenir par les mains à une corde attachée à une poutre au-dessus de son lit sur laquelle il tirait pour se pencher sur la traduction du jour.


C'est ansi que Pascal Quignard évoque Jérôme, au désert, traduisant les Écritures depuis quarante-cinq ans. L'ermite très âgé, devenu plus tard, beaucoup plus tard, Père de l'Église, à l'instar d'Ambroise et Augustin, entretient une abondante correspondance avec les veuves et les vierges, donnant aux unes des règles pour passer chrétiennement le temps de leur viduité, aux autres des conseils de mortification pour ne point tomber dans les bonheurs de la chair (lire la Lettre à Eustochia).

 

Je ne suis pas loin de m'identifier, écrivant ce blogue, au grand ermite. Foi, génie et mortification en moins !

 

Mais il est vrai que l'arrivée de l'iPad m'évitera sans doute d'attacher une corde à la poutre qui domine ma couche. Du moins, si je m'en réfère aux lignes enthousiastes de FB, qui déroule minute après minute le dévoilement de la tablette extraordinaire à la pomme croquée.

Bienheureux retour aux tablettes du scribe mais qui devient bibliothécaire, cinéphile, vidéaste, mélomane.

 

* Une traduction de l'Alexandra de Lycophron en 1853, par F.D. Déhèque ne déchire point l'obscurité du texte, mais fournit un mince fil d'Ariane au lecteur quelque peu désemparé par les nocturnes beautés de la traduction de Quignard. Celle-ci date de 1971.

Ça me ramène en 1975 à ma première lecture d'un texte de Quignard sur Michel Deguy, chez Seghers. Les yeux, alors,  m'en tombent.

Heureusement, Les tablettes de buis d'Apronenia Avitia seront publiées en 1984.

 

Femme qui aime le son du buis. Femme d'une tablette. Femme qui joue sur la cire. Femme qui aiguise le tranchant du stylet. Femme qui cache une vulve trop large et flasque. Femme qui se sert d'un morceau de toile usagée. Femme qui essuie des petites flaques de temps répandu.

 

Jérôme est au désert, tirant au petit matin sur sa corde pour mieux lire les versets traduits de la veille. Et je me demande si Quignard ne se souvient pas des Notes de l'oreiller que Sei-Shonagon écrira dans un lointain archipel cinq cents ans après la Vulgate de l'ermite du désert.

Acceptons donc que la traduction de Lycophron ne soit qu'une erreur mallarméenne de jeunesse.