Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

jeudi, 12 janvier 2017

Péguy "emballe" le sonnet

 

 

Il y a 104 ans.
Ça peut paraître ne pas être d'hier, mais notre langue est un long fleuve...

Un été, Péguy découvrit, ému et ravi, le Sonnet quand une femme lui lut quelques vers de Sagesse de Verlaine  qui est une suite de sonnets. Il s'empressa de s'y adonner et quand il commença de tisser ses Tapisseries, ce fut la forme sonnet qu'il choisit pour écrire beaucoup des poèmes du recueil .
La Tapisserie de Sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc fut conçue comme une neuvaine, cet exercice de piété catholique que l'on répète pendant neuf jours consécutifs pour obtenir une grâce particulière ou pour honorer Dieu, un de ses saint, ici, en l'occurence, deux de ses saintes.
Donc, un sonnet par jour, du vendredi 3 janvier au samedi 11 janvier 1913. Les deux premiers sonnets furent écrits dans le respect scrupuleux de la forme : deux quatrains, deux tercets et alternance des rimes masculines et féminines.
Première entorse à la règle, le troisième jour de la dite neuvaine : Péguy ajoute un quinzième vers —mais cet accroc, d'autres parmi ses prédécesseurs européens l'ont déjà pratiqué — les sonnets de certains jours suivants poursuivent dans l'irrespect : un troisième tercet, le quatrième jour ;  idem, le sixième jour avec un alexandrin qui s'ajoute au tercet supplémentaire.

Le vendredi 13 janvier, Péguy n'en peut plus du carcan ; le sonnet achevé, ce n'est plus un, deux tercets qui s'ajoutent,  c'est un torrent qui va dévaler avec les Armes de Jésus ; l'affrontement avec les Armes de Satan décuplera le lyrisme fou et litanique. Trente-cinq pages, trois cent onze tercets, neuf tercets par page, le tout donne un sonnet de neuf-cent-soixante neuf vers.
Le tumulte s'apaisera sur un dernier vers qui célèbre Jeanne d'Arc, plus grande sainte après la Vierge Marie.

La neuvaine ne s'achèvera pas sur un sonnet, mais sur un poème de vingt-neuf quatrains que concluent deux tercets.

À lire et relire, croyant ou incroyant, athée ou pas,  jusqu'à s'en sommeiller dans cette transe langagière.

 

 

PREMIER JOUR
POUR LE VENDREDI 3 JANVIER 1913
FÊTE DE SAINTE GENEVIÈVE
QUATORZE CENT UNIÈME ANNIVERSAIRE
DE SA MORT

I
 

Comme elle avait gardé les moutons à Nanterre,
On la mit à garder un bien autre troupeau,
La plus énorme horde où le loup et l'agneau
Aient jamais confondu leur commune misère.

Et comme elle veillait tous les soirs solitaire
Dans la cour de la ferme ou sur le bord de l'eau,
Du pied du même saule et du même bouleau
Elle veille aujourd'hui sur ce monstre de pierre.

Et quand le soir viendra qui fermera le jour,
C'est elle la caduque et l'antique bergère,
Qui ramassant Paris et tout son alentour

Conduira d'un pas ferme et d'une main légère
Pour la dernière fois dans la dernière cour
Le troupeau le plus vaste à la droite du père



DEUXIÈME JOUR
POUR LE SAMEDI 4 JANVIER 1913

II


Comme elle avait gardé les moutons à Nanterre
Et qu'on était content de son exactitude,
On mit sous sa houlette et son inquiétude
Le plus mouvant troupeau, mais le plus volontaire.

Et comme elle veillait devant le presbytère,
Dans les soirs et les soirs d'une longue habitude,
Elle veille aujourd'hui sur cette ingratitude,
Sur cette auberge énorme et sur ce phalanstère.

Et quand le soir viendra de toute plénitude,
C'est elle la savante et l'antique bergère,
Qui ramassant Paris dans sa sollicitude

Conduira d'un pas ferme et d'une main légère
Dans la cour de justice et de béatitude
Le troupeau le plus sage à la droite du père


TROISIÈME JOUR
POUR LE DIMANCHE 5 JANVIER 1913

III


Elle avait jusqu'au fond du plus secret hameau
La réputation dans toute Seine et Oise
Que jamais ni le loup ni le chercheur de noise
N'avaient pu lui ravir le plus chétif agneau.

Tout le monde savait de Limours à Pontoise
Et les vieux bateliers contaient au fil de l'eau
Qu'assise au pied du saule et du même bouleau
Nul n'avait pu jouer cette humble villageoise.

Sainte qui rameniez tous les soirs au bercail

Le  troupeau  tout entier, diligente  bergère,

Quand le monde et Paris viendront à fin de bail


Puissiez-vous d'un pas ferme et d'une main légère
Dans la dernière cour par le dernier portail
Ramener par la voûte et le double vantail

Le troupeau tout entier à la droite du père.

 

.................................................................
.................................................................
.................................................................

 

HUITIÈME JOUR
POUR LE VENDREDI 10 JANVIER 1913

VIII

Comme Dieu ne fait rien que par pauvre misère,
Il fallut qu'elle vît sa ville endolorie,
Et les peuples foulés et sa race flétrie,
L'émeute suppurant comme un secret ulcère;

Il fallut qu'elle vît pour son anniversaire
Les cadavres crevés que la Seine charrie,
Et la source de grâce apparemment tarie,
Et l'enfant et la femme aux mains du garnisaire :

Pour qu'elle vît venir sur un cheval de guerre,
Conduisant tout un peuple au nom du Notre Père,
Seule devant sa garde et sa gendarmerie;

Engagée en journée ainsi qu'une ouvrière,
Sous la vieille oriflamme et la jeune bannière
Jetant toute une armée aux pieds de la prière;

Arborant l'étendard semé de broderie
Où le nom de Jésus vient en argenterie,
Et les armes du même en même orfèvrerie;

Filant pour ses drapeaux comme une filandière,
Les faisant essanger par quelque buandière,
Les mettant à couler dans l'énorme chaudière;

Les armes de Jésus c'est sa croix équarrie,
Voilà son armement, voilà son armoirie,
Voilà son armature et son armurerie;

Rinçant ses beaux drapeaux à l'eau de la rivière,
Les lavant au lavoir comme une lavandière,
Les battant au battoir comme une mercenaire;

Les armes de Jésus c'est sa face maigrie,
Et les pleurs et le sang dans sa barbe meurtrie,
Et l'injure et l'outrage en sa propre patrie;

Ravaudant ses drapeaux comme une roturière,
Les mettant à sécher sur le front de bandière,
Les donnant à garder à quelque vivandière;

Les armes de Jésus c'est la foule en furie
Acclamant Barabbas et c'est la plaidoirie,
Et c'est le tribunal et voilà son hoirie;

Teignant ses beaux drapeaux comme une teinturière,
Les faisant repasser par quelque culottière,
Adorant le bon Dieu comme une couturière;

Les armes de Jésus c'est cette barbarie,
Et le décurion menant la décurie,
Et le centurion menant la centurie;

Les armes de Jésus c'est l'interrogatoire,
Et les lanciers romains debout dans le prétoire,
Et les dérisions fusant dans l'auditoire;

Les armes de Jésus c'est cette pénurie,
Et sa chair exposée à toute intempérie,
Et les chiens dévorants et la meute ahurie;

Les armes de Jésus c'est sa croix de par Dieu,
C'est d'être un vagabond couchant sans feu ni lieu,
Et les trois croix debout et la sienne au milieu;

Les armes de Jésus c'est cette pillerie
De son pauvre troupeau, c'est cette loterie
De son pauvre trousseau qu'un soldat s'approprie ;

Les armes de Jésus c'est ce frêle roseau,
Et le sang de son flanc coulant comme un ruisseau,
Et le licteur antique et l'antique faisceau;

Les armes de Jésus c'est cette raillerie
Jusqu'au pied de la croix, c'est cette moquerie
Jusqu'au pied de la mort et c'est la brusquerie

Du bourreau, de la troupe et du gouvernement,
C'est le froid du sépulcre et c'est l'enterrement,
Les armes de Jésus c'est le désarmement;

L'avanie et l'affront voilà son industrie,
La cendre et les cailloux voilà sa métairie
Et ses appartements et son duché-pairie ;

Les armes de Jésus c'est le souple arbrisseau
Tressé sur son beau front comme un frêle réseau,
Scellant sa royauté d'un parodique sceau

Les disciples poltrons voilà sa confrérie,
Pierre et le chant du coq voilà sa seigneurie,
Voilà sa lieutenance et capitainerie

..........................................................
..........................................................
..........................................................

Les armes de Satan c'est le cœur mal guéri

De la vieille blessure et c'est le cœur tari

A force de saigner et le cœur mal nourri

A force de jeûner, c'est tout ce qui tarit,
C'est tout ce qui périt, tout ce qui dépérit,
Et tout ce qui surit et tout ce qui pourrit;

Les armes de Satan c'est la sève appauvrie,
C'est le sang répandu, la branche rabougrie,
Le rameau desséché, la prude renchérie;

Les armes de Satan c'est tout ce qui flétrit,
Rapetisse, avilit, injurie, amoindrit,
C'est tout ce qui méprise et tout ce qui meurtrit;

Les armes de Jésus c'est tout ce qui nourrit,
C'est tout ce qui boutonne et tout ce qui périt
Aux jardins de Touraine et tout ce qui mûrit;

Les armes de Jésus c'est un cœur tout fleuri,
Plus que le jeune cœur au printemps refleuri,
C'est le cœur à l'automne à jamais défleuri;

Les armes de Satan, c'est la paix et la guerre,
Les peuples éventrés, les sacrements par terre,
La honte, la terreur, la rage militaire;

Les armes de Jésus c'est la guerre et la paix,
Les peuples respectés et les derniers harnais
De guerre suspendus aux frontons des palais;

Les armes de Satan c'est l'horreur de la guerre,
Les peuples affolés, Jésus sur le Calvaire,
Le sang, le cri de mort, le meurtre volontaire;

Les armes de Jésus c'est l'honneur de la guerre,
Les peuples rétablis, Jésus sur le Calvaire,
Le sang, le sacrifice et la mort volontaire :

Pour qu'elle vît venir sous un tel étendard
De Jésus-Christ soldat contre Satan soudard,
Vers le vieux saint Etienne et le vieux saint Médard;

Pour qu'elle vît venir par un chemin de terre,
Comme une jeune enfant qui vient vers sa grand-mère
Par les bois de Puteaux, par les champs de Nanterre;

Pour qu'elle vît venir ardente et militaire,
Obéissante et ferme et douce et volontaire,
Sur Boulogne et Neuilly, sur Puteaux et Nanterre;

lHauturière et docile, alerte et droiturière,
Et prompte à la manoeuvre et peu procédurière,
Destinée à périr comme une aventurière;

Bien en selle en avant de sa cavalerie,
Masquant ses bombardiers et sa bombarderie,
Traînant comme un réseau sa lourde infanterie;

Ameutant ses tambours qui battaient pour la messe,
Gourmandant ces brigands qui couraient à confesse,
Déférente aux trois voix qui scellaient leur promesse;

Ayant mis les soldats au pas sacramentaire,
Ayant mis les curés au pas réglementaire,
Et logé les Vertus au train régimentaire;

Bien allante et vaillante et sans étourderie,
Bien venante et plaisante et sans coquetterie,
Bien disante et parlante et sans bavarderie;

Révérant les coffrets sertis de pierrerie
Où les reliefs des saints ouvrés d'orfèvrerie
Reposent sur l'autel et sur la broderie;

Sage comme une aïeule en sa tendre jeunesse,
Cadette ayant conquis le plus beau droit d'aînesse,
Grave et les yeux plus clairs que d'une chanoinesse

La sainte la plus grande après sainte Marie.


Charles Péguy
La Tapisserie de Sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc
(Librairie Gallimard, éditeur, 1912)*

 

 

* Pour lire en sa totalité
in Charles Péguy, les Tapisseries, préface de Stanislas Fumet, NRF, Poésie/Gallimard, 1957-1968

lundi, 18 juillet 2016

un fatras de livres peut-il faire une fatrasie de titres ?

Depuis plus d'un mois, s'accumulent sur la table des bouquins lus, relus, à relire, à lire.

La fatrasie commencerait par :

Je suis un crabe ponctuel
et s'achèverait par
Mourir de penser

Que faire de

l'Histoire de la littérature grecque
Le Savoir Grec ?

sinon de rappeler
L'avenir des Anciens en osant lire les Grecs et les Latins

ce qui m'amènerait à
La Théogonie et la naissance des dieux

et de sauter quelques siècles en plongeant en
Montaigne dans la Splendeur de la liberté
évitant ainsi l'échouage dans un
Adieu à Montaigne
quand me sauverait
De Montaigne à Montaigne

Ont surgi pour quelques jours
Antonin ARTAUD
L'ombilic des limbes
Suppôts et Suppliciations
et de là, suis entré
Dans la maison du Sphinx

combien mal aisé d'éviter des titres tels que
Carnet de route, écrits littéraires
Modernes catacombes
L'amitié de Roland BARTHES
Un ARAGON  hénaurme
et tout autant
le Dictionnaire René CHAR

Entrer dans
BASHO Seigneur ermite, l'intégrale des Haïkus
Anthologie personnelle
et
Nouvelles orientales
Cornélius CASTORIADIS ou l'autonomie radicale

Et mettre de côté pour la fin de l'été
La Poésie et le Peuple : Cadou, un cas exemplaire

ma table est bien dans
Des mots et des mondes
(Dictionnaires, encyclopédies, grammaires, nomenclatures)

Retour à son fatras, la fatrasie ne s'est point écrite et les noms d'auteurs ne seront donc qu'énumération, la seule rigueur d'icelle étant dans l'ordre des titres de livres  — n'arrive point à gommer ce soupçon d'érudition, mais promis juré, ils se tiennent tous, celles et ceux qui suivent ici :

Jacques Roubaud, Pascal Quignard, Suzanne Saïd et autres, Jacques Brunschwig et autres, Pierre Judet de La Combe, Hésiode, Christophe Bardyn, Jean-Michel De la Comptée, Claude Lévi-Strauss, Georges Charbonnier, Antonin Artaud (2), Denis Roche, Régis Debray (2), Philippe Sollers, Phillipe Forest, Danièle Leclair et..., Makoto Kemmoku et..., Jorge Luis Borges, Marguerite Yourcenar, Serge Latouche, Christian Moncelet et Henri Meschonnic.

 

Post-scriptum : j'allais oublier
DU BELLAY,
Les Regrets, Les Antiquités de Rome, Le Songe
,
de Joachim Du Bellay.

Post-scriptum 2 : en ces temps misérables de "présidentialisme", de 49-3, d'état d'urgence, de fous de dieu qui massacrent et s'assassinent, lire tous celles-et ceux cités, et surtout, Castoriadis et sa Montée de l'insignifiance, non mentionnée, parce que trop tôt rangée sur l'étagère.

À quand notre autonomie individuelle et sociale ? A quand ? Mais à quand ?

 

 

lundi, 07 janvier 2013

feuilletant le Cinquième Livre

L'an 2013 n'a pas trop mal commencé en s'ouvrant sur le Cinquième Livre de Rabelais — est-il de lui ? — avec quelques égarements bienheureux dans l'excès d'une liste en trois services quand aux sons des "veuzes, bouzines et cornemuses" me furent apportés six pages — en Livre de Poche — de mets de forte incohérence culinaire mais de belle sonorité — je ne cite que les deux dernières pages :                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                              

Des Hurtalis.
De la patissandrie.
Des aucrastabots.
Des babillebabous.
De la marabire.
Des sinsanbrebleus.
Des quaisse quesse.
Des coquelicous.
Des maralipes.
Du brocancultis.
Des hoppelats.
De la mimitaudaille avec beau pissefort.
Du merdiguon.
Des croquinpedaigues.
Des tintaloies.
Des pieds à boule.
Des chinfrenaux.
Des nez d'as de trèfles en pâte.
Des pâques d'œufs.
Des estafilades.
Du guyacoux

Des drogues sernogues.
Des triquedondaines.
Des gringuenaudes à la jonchée.
Des brededins brededas.
De la galimafrée à l'escafignade.
Des barabin barabas.
Des moquecroquettes.
De la huquemâche.
De la tirelitontaine.
Des neiges d'antan qu'ils ont en abondance en Lanternois.
Des gringalets.
Du salehort.
Des mirelaridaines.
Des mizenas.
Des gresamines, fruits délicieux.
Des mariolets.
Des friquenelles.
De la piedebillorie.
De la mouchenculade.
Du souffle à mon cul.
De la manigance.
Des titrepolus.
Des besaibenis.
Des aliborrins. 
Des tirepétadants. 
Du coquerin.
Des coquilles betissons. 
Du croquignolage. 
Des tintamarres.*

Pour le dessert, apportèrent un plat plein de m....


 Je souhaite citer encore certaines dernières lignes du Prologue de ce Cinquième Livre, quand après avoir envoyer se faire pendre  faiseurs de centons,  botteleurs de matières cent et cent fois ressassées, rapetasseurs de vieilles ferrailles latines, revendeurs de vieux mots latins tout moisis et incertains, Rabelais — ou son plagiaire ? — affirme que notre langue vulgaire n'est pas aussi vile, aussi inepte, aussi indigente et méprisable qu'ils l'estiment** et nous encourage au lire, nous, les blogueurs, liseurs, lisards et...buveurs — et féminisons, que diable ! Blogueuses, liseuses, lisardes et...buveuses :

C'est pourquoi, buveurs, je vous avertis en temps opportun, faites-en une bonne provision aussitôt que vous les trouverez dans les boutiques des libraires, et il vous faudra non seulement les égousser mais encore les dévorer comme un opiacé pour le cœur et les incorporer en vous-mêmes; c'est alors que vous découvrirez le bien qu'ils réservent à tous les gentils égousseurs de fèves. A présent je vous en offre une bonne et belle panerée cueillie dans le même jardin que les précédentes, vous suppliant très respectueusement de vous contenter du présent, en attendant mieux à la prochaine venue des hirondelles. 


* Notre souper du passage à l'an 2013 fut plus simple, mais de paroles tout aussi abondantes, illustrées de quelques airs en chant-contrechant, Bretagne oblige, de vielle et de clarinette.
** Beau soutien à Joachim et à sa Deffence et Illustration de la Langue Francoyse.

 

 

lundi, 30 avril 2012

listes de Leiris

"Autofictions,etc.", cycle de conférences que donne ce printemps, Philippe Forest* à l'Université Permanente, relance mes intérêts... intermittents pour de vieilles lectures de Michel Leiris : L'âge d'homme et Le ruban au cou d'Olympia.

Et voilà que revient me titiller mon vieux démon pour l'amour des listes, ces litanies, ces catalogues, ces dénombrements, ces définitions, ces descriptions qui font de la seule énumération un écrit jamais anodin, mais situant dans le temps ou dans l'espace, mais classant ou même hiérachisant, mais mettant en problème, mais anarchique ou désordonné, valorisant ou destructeur, etc. Liste vertigineuse — selon Umberto Eco — même en sa brièveté.

Tirée du Ruban, voici une litanie amoureuse :

Mon amante,
mon amie,
ma mascotte,
mon totem,
mon talisman,
ma manne,
mon chanvre indien,
ma mie,
ma mère,
ma mare aux fées,
mon murmure,
ma musique,
ma mire,
ma vigie,
ma terre,
mon rubis,
mon ruban,
ma rebelle,
ma lumineuse,
mon éclaircie,
mon embellie,
ma ribambelle,
ma moitié,
mon unique,
mon immédiate,
ma millénaire!

p.44

 

Voici encore descriptions, teintées de pessimisme, du jeu d'échecs et du jeu de cartes :


Roi sans arroi,
reine sans arène,
tour trouée,
fou à lier,
cavalier seul.

p.83



Cœur aux deux anses jumelées, qu'on ne sait de quel côté prendre.
Carreau ni stable ni carré, debout sur l'une de ses pointes.
Trèfle sorti des mains d'un habile ferronnier.
Pique qui saigne noir.

p.124

Voilà une anthologie littéraire, rigoureuse en sa chronologie, avec accessoires, costumes et mobiliers, colorée d'un soupçon d'humeur critique :



Orphée et sa lyre.
Homère et sa canne blanche.
Dante et le chaperon qui le distingue de Virgile.
Ronsard au front lauré.
Cyrano et son nez légendaire.
Racine et sa perruque bouclée.
Buffon et ses manchettes de dentelle.
Voltaire dans son fauteuil Voltaire.
Mirabeau à la face grêlée.
Balzac et sa robe de chambre.
Gautier et son gilet rouge.
Mallarmé sous son plaid.
Rimbaud en costume de bagnard plus que de trafiquant.
Tolstoï en blouse de moujik.
Wilde aux lys bientôt changés en orties,
Jarry en culotte cycliste.
Max Jacob porteur de l'étoile jaune.
Roussel à bord de sa roulotte.
Apollinaire à la tête bandée.
Joyce et ses grosses lunettes.
Kafka coiffé d'un melon magrittien.

p.158

 

 

* Interventions de Philippe Forest, professeur de littérature comparée à l'Université de Nantes, chez les "vieux" de l'Université Permanente, au printemps 2012, sur le thème qu'il intitula : Autofictions, etc.

• La faute à Rousseau
• Fiction et vérité
• Quand l'auteur était mort
• Sur Michel Leiris ou "le taureau et l'ombre de sa corne
• Témoigner

La conférence sur "le taureau et l'ombre de sa corne" est audible  en cliquant ci-dessous :

Il est possible d'accéder aux conférences de l'Université permanente en cliquant sur le lien de son site. Forest, c'est le mardi !

lundi, 23 janvier 2012

Grands Barbus en petit livre*

Homère.jpg

 

 

 

 

C'est un petit bouquin qui a paru en novembre 2011. Trouvé par hasard au kiosque "livres" du Lieu Unique en sortant du débat "France : terre de machisme" où s'affrontaient Clémentine Autain, droite et claire comme épée de justice et Christine Boutin, dame démocrate chrétienne qui aimerait bien être présidente

Il est préfacé par... Victor Hugo qui, en 1845, écrivit une lettre dite « du Barbu » :

Dieu avait donné à l'homme, le jour même où il le créa, ce magnifique cache-sottises : la barbe. Que de choses en effet, au grand avantage de la face humaine,disparaissent sous la barbe : les joues appauvries, le menton fuyant, les lèvres fanées, les narines mal Héraclite.jpgouvertes, la distance du nez à la bouche, la bouche qui n'a plus de dents, le sourire qui n'a pas d'esprit. À toutes ces laideurs, dont quelques-unes sont des misères et quelques autres des ridicules, substituez une végétation épaisse et superbe qui encadre et complète le visage en continuant la chevelure, et jugez l'effet ! L'équilibre est rétabli, la beauté revient.

Mais

Le bon Dieu fut vertement tancé pour avoir inventé la barbe. L'homme orné de cette chose fut déclaré bouc. Démocrite.jpgLa barbe fut décrétée laide, sotte, sale, immonde, infecte, repoussante, ridicule, antinationale, juive, affreuse, abominable, hideuse, et, ce qui était alors le dernier degré de l'injure - romantique.

 

Il présente vingt-quatre Grands Barbus et parmi eux, j'ai quelques préférences fortes: Diogène, François d'Assise, Karl Marx, Henry David Thoreau, Gustave Courbet, Walt Whitman, Herman Melville, Élisée Reclus, Auguste Rodin, Vincent Van Gogh.

Et l'éditeur — est-il barbu lui-même ? — de lancer dans son Avertissement

Eschyle.jpg

 

Le barbu est largement sous-estimé. Rien ne serait plus faux que de voir dans la barbe un archaïsme : même dans les temps où les rasoirs étaient de silex, la barbe n'était pas une fatalité, mais déjà un choix esthétique et moral. Masculine et fleurie, terrifiante et douce, animale et cultivée : la barbe, c'est le paradoxe même de la sagesse - l'art de maîtriser le laisser-aller, ou de laisser le savoir s'embroussailler...

Sophocle.jpgEt si c'était la barbe qui faisait le sage ? Avec en moyenne cinq cents poils au centimètre carré, ses joues sont un jardin, un bois, une forêt - un radar qui le relie aux forces du cosmos.

À notre siècle où la barbe revient en force, chez les rugbymen ou chez les rockers, barbe de trois jours ou barbe des bois, barbe des villes ou barbe des champs, ce petit ouvrage veut rendre un hommage contemporain à la figure tutélaire du barbu, homme libre et puissant, tendre et viril, paternel et sauvage.
Euripide.jpg

 

 

 

Mais il en manque, et pour moi, tout aussi grands sinon plus. De gauche à droite et de haut en bas :

Les GrecsÉpicure.jpg

Homère, Héraclite, Démocrite, Eschyle, Sophocle, Euripide, Épicure,

 

Le Romain Lucrèce,

 

 

Lucrèce.jpg

 

Ibn Khaldûn.jpg    Le Maghrébin Ibn Khaldûn,


Les deux de la Renaissance

Joachim.jpg

 

Montaigne.jpg

Joachim Du Bellay,

Michel de Montaigne, Gaston.jpg

 

 

 

 Et, point d'orgue du XXe Siècle, ce bon Gaston Bachelard.

 

 

 

Elles ne sont point — et pour cause ! — dans ce petit livre des Grands Barbus. Je les ajoute — leur seul nom, car existe-t-il d'elles une image ? — pour illuminer d'un sourire toutes ces barbes "tendres et viriles, paternelles et sauvages" et pour que je ne sois point suspect du moindre copeau de machisme.

J'ai nommé Sappho de Mytilène et Louise Labé.

Ou tout aussi bien Haspasie, Hypatia, Râbi'a al-Adawiyya ou Simone de Beauvoir.

 

 Mais tout ceci, ce livre, ces noms, ces visages, ces poètes, ces philosophes, ces dramaturges, mon visage même, par la grâce de ces quelques vers qui remontent de mon adolescence :

J'ai revu cette nuit les compagnons de mon enfance
Qui pourraient vivre chantournés avec des barbes comme des crédences
Ce sont les prêtres de ma religion

René Guy Cadou


...chantournés avec des barbes comme des crédences....


 

* Mathieu DUMONT, Le petit livre des Grands Barbus, Esprits sauvages de Lao Tseu à Bob Marley, Éditions WildProject, 2011.

samedi, 12 février 2011

taiseux, le blogue

Entre deux quintes de toux, quelques accès de fièvre, de multiples éternuements, lectures par bribes :

 

Il faut écouter Glenn Gould de très près, de
préférence une fin d'après-midi d'été, devant
un paysage ouvert sur l'océan, les oiseaux, le sel.
Le vieux Bach sourit... Une mouette plane vers vous
pour une bénédiction furtive.

Philippe Sollers, Les Voyageurs du temps

 

Rien de bien grave. Il importe de demeurer enfoui sous la couette. Après un vin chaud.

Dommage ! De beaux nuages cavalent dans un beau ciel.

mercredi, 31 mars 2010

tiens ! à ajouter aux listes

J'emprunte au Poézibao de ce jour.

J'ai ouvert une nouvelle catégories : "Les listes". Ce sacré Éco m'a vraiment "flanqué le tournis". Je m'enivre de listes.

Et le décalé des listes borgésiennes, fait d'oppositions, de ruptures, d'accolements est d'un parfum inouï.

 

 

Tu dormais. Je te réveille.

Le grand matin nous offre l’illusion d’un commencement.

Tu avais oublié Virgile. Voici les hexamètres.

Je t’apporte beaucoup de choses.

Les quatre racines du grec : la terre, l’eau, l’air et le feu.

Un seul nom de femme.

L’amitié de la lune.

Les couleurs claires de l’atlas.

L’oubli, qui purifie.

La mémoire, qui distingue et qui redécouvre.

L’habitude, qui nous aider à sentir que nous sommes immortels.

La sphère et les aiguilles qui morcellent le temps insaisissable.

Le parfum du santal.

Les doutes, que, non sans vanité, nous appelons métaphysique.

La courbe de ce bâton que ta main attend.

Le goût des raisins et du miel

 

Jorge Luis Borges,

Envers

Les Conjurés, précédé de Le Chiffre,

traduit de l’espagnol par Claude Esteban,
Gallimard, 1988, p. 51 et 52.

mardi, 02 mars 2010

surréalistes, les grands prédécesseurs

ou ce qui sera en introduction à la soirée  de vendredi

Seriez-vous surréalistes sans le savoir ?

 

Charles Fourier

Étudions les moyens de développer et non pas de réprimer les passions. 3000 ans ont été sottement perdus à des essais de théories répressives ; il est temps de faire volte-face en politique sociale... La raison humaine au lieu de critiquer ces puissances invincibles qu'on nomme passions aurait fait plus sagement d'en étudier les lois dans la synthèse de l'attraction.



Gérard de Nerval

Le Rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible.



Charles Baudelaire


J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignanient de mille feux
Et que leurs grands piliers droits et majestueuex
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques



Isidore Ducasse

C'était une journée de printemps. Les oiseaux répandaient leurs cantiques en gazouillements et les humains rendus à leurs différents devoirs se baignaient dans la sainteté de la fatigue. Tout travaillait à sa destinée : les arbres, les planètes, les squales. Tout excepté le Créateur.

 



Arthur Rimbaud


J'ai tendu des cordes de clocher à clocher ;  des guirlandes de fenêtre à fenêtre ;  des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse.



Alfred Jarry

Eh bien, capitaine, avez-vous bien dîné ?
— Fort bien, monsieur, sauf la merdre.
— Eh ! La merdre n'était pas mauvaise.

 


Apollinaire

Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie

Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
Dormir parmi tes fétiches d'Océanie et de Guinée
Ils sont les Christ d'une autre forme et d'une autre croyance
Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances

Adieu Adieu
Soleil
cou coupé

 


Saint-Pol Roux


O Choses : corolles closes sur les essences,
O Choses : branches drapées sur les festins,
O Choses : agrafes de cils sur les lumières,
O Choses : murailles dressées devant les vestales d'harmonie,
O Choses : toiles baissées devant les gestes nus,
O Choses : pierres tumulaires des fantômes d'éternité,
O Choses : éphémères palais des héros immanents,
O Choses : étables hospitalières aux caravanes de mystère,

.... pardonnez au poète qui parmi vous passa ravi, ô Choses, et recevez l'encens, la myrrhe et l'or de sa reconnaissance !

 

Jacques Vaché....

mardi, 26 janvier 2010

l'amour en liste

Je viens de quasiment achevé Vertige de la liste, le bouquin de Umberto Eco que m'a offert, pour l'an 2010, FV.

 

Je suis assez fier d'avoir publié, tirée de Augustin d'Hippone et non citée, la liste des hérésiarques qu'il combattait. Certes, nous en avions quelques-unes en partage: L'union libre de Breton, le Cortège de Prévert et la plus vertigineuse, celle  des animaux de Borges.

 

Pensant au cinquantenaire de Camus et écrivant qu'en octobre, il ne faudra point oublier Giono, ma fringale de commémorer m'a porté jusqu'en 2011, me souvenant que le 21 janvier 1961, mourait un homme qui a bouleversé et mon sentiment amoureux et ma conception de la littérature ; j'étais dans ma sale petite guerre et dans un jeûn affectif radical ; entre deux opérations, un "chouf" et un "ratissage", j'avais tapé — j'y mis  sur mon Olympia quelques heures avec deux doigts, scanner et OCR étant encore inconnus — quatre pages serrées de Moravagine. Et le texte commence par une sacrée énumération des avatars amoureux.

Liste poétique ? chaotique ? Selon la classifcation de Éco, j'opterais pour une liste pratique à l'usage des grands souffrants souhaitant se diagnostiquer leur mal d'amour:


L'amour est masochiste. Ces cris, ces plaintes, ces douces alarmes, cet état d'angoisse des amants, cet état d'attente, cette souffrance latente, sous-entendue, à peine exprimée, ces mille inquiétudes au sujet de l'absence de l'être aimé, cette fuite du temps, ces susceptibilités, ces sautes d'humeur, ces rêvasseries, ces enfantillages, cette torture morale où la vanité et l'amour-propre sont en jeu, l'honneur, l'éducation, la pudeur, ces hauts et ces bas du tonus nerveux, ces écarts de l'imagination, ce fétichisme, cette précision cruelle des sens qui fouaillent et qui fouillent, cette chute, cette prostration, cette abdication, cet avilissement, cette perte et cette reprise perpétuelle de la personnalité, ces bégaiements, ces mots, ces phrases, cet emploi du diminutif, cette familiarité, ces hésitations dans les attouchements, ce tremblement épileptique, ces rechutes successives et multipliées, cette passion de plus en plus troublée, orageuse et dont les ravages vont progressant, jusqu'à la complète inhibition, la complète annihilation de l'âme, jusqu'à l'atonie des sens, jusqu'à l'épuisement de la moelle, au vide du cerveau, jusqu'à la sécheresse du cœur, ce besoin d'anéantissement, de destruction, de mutilation, ce besoin d'effusion, d'adoration, de mysticisme, cet inassouvissement qui a recours à l'hyperirritabilité des muqueuses, aux errances du goût, aux désordres vaso-moteurs ou périphériques et qui fait appel à la jalousie et à la vengeance, aux crimes, aux mensonges, aux trahisons, cette idolâtrie, cette mélancolie incurable, cette apathie, cette profonde misère morale, ce doute définitif et navrant, ce désespoir, tous ces stigmates ne sont-ils point les symptômes mêmes de l'amour d'après lesquels on peut diagnostiquer, puis tracer d'une main sûre le tableau clinique du masochisme ?

 

Blaise Cendrars
Moravagine, p.61
Le Livre de Poche, n° 275, Paris, 1960

 

C'est le premier paragraphe ; quatre autres suivent, du même tonneau.

Je pense être, à l'époque, sorti de cette lecture récuré, rincé, allègé, bien décidé à tomber plus que jamais amoureux.

Ce qui peut paraître un oxymore !

lundi, 09 novembre 2009

« vertige de la liste » les dernières listes

En octobre 1990, lors de la Fureur de lire, je fus invité à lire du "fantastique qui était le thème proposé, cette année-là. Je choisis, avec un soupçon de provocation, de lire "du" Borgès :

J'y lus donc

Le miroir d'encre

l'Argument ornithologique

Le Disque

Le dialogue sur un dialogue

le Désert

Les deux rois et les deux labyrinthes

La Rose

et l'Écriture du dieu.

En troc, je reçus des mains de FV, jeune adjointe à la Culture de ma petite cité, HAZANOUT, un disque de Chants liturgiques juifs. Le premier chant était une lecture en araméen du Zohar. Je lui dédie cette note que j'espère fort borgésienne.

 

 

Si un auteur a cédé dans des pages nombreuses au vertige de la liste — index, nomenclatures, classifications, descriptions, — c'est bien Jorge Luis Borgès.

 

Tirée d'une encyclopédie chinoise — sur le témoignage d'un sinologue réel — cette classification zoologique :

 

« Les animaux se divisent en
a) appartenant à l'Empereur,
b) embaumés,
c) apprivoisés,
d) cochons de lait,
e) sirènes,
f) fabuleux,
g) chiens en liberté,
h) inclus dans la présente classification,
i) qui se démènent comme des fous,
j) innombrables,
k) dessinés avec un très fin pinceau de poils de chameau,
l) et cætera,
m) qui viennent juste de casser la cruche,
n) qui vus de loin paraissent des mouches ».


Vingt auparavant, dans Histoire de l'Infamie, Borgès prêtait au jeune empereur Kia King cette proclamation destinée à mettre en garde la population contre les méfaits des pirates :


Des hommes infortunés et nocifs,
des hommes qui piétinent le pain,
des hommes qui font la sourde oreille au cri du percepteur et de l'orphelin,
des hommes dont le linge de corps porte l'image du phénix et du dragon,
des hommes qui mettent en doute la véracité des livres imprimés,
des hommes qui laissent leurs larmes couler en regardant le nord — compromettent le bonheur de nos fleuves et l'antique confiance de nos mers.

 

Plus loin, dans Histoire de l'Éternité, il nous livre le catalogue, en cinq pages, des métaphores — les Kenningar — que les Islandais employaient dans leurs poèmes ; j'en citerai trois :

 

La mer

Toit de la baleine

Terre du cygne

Chemin des voiles

Champ du viking

Prairie de la mouette

Chaîne des îles

 

Le sang

Ruisseau des loups

Marée du massacre

Rosée de la mort

Sueur de la guerre

Bière des corbeaux

Eau de l'épée

Vague de l'épée

 

La mort

Arbre des corbeaux

Avoine des aigles

Blé des loups

 

Borgès  alléguera souvent sa timidité devant la création pure, avouant ses écrits comme "les jeux irresponsables d'un timide qui n'a pas eu le courage d'écrire des contes et qui s'est diverti à falsifier ou  altérer — parfois sans excuses esthétiques — les histoires des autres".

La liste lui fut un de ces jeux qu'en bibliothécaire à l'érudition folle, il pratiqua tour à tour, dans une déraison souriante — la classification zoologique, ci-dessus — ou grave — l'énumération qui suit, extraite du Miroir d'encre :

 

Cet homme mort que je déteste eut dans la main tout ce que les hommes morts ont vu et tout ce que voient ceux qui vivent :

les cités, les climats et les royaumes qui divisent la terre, les trésors cachés dans son centre, les navires qui traversent les mers, les engins qui servent pour la guerre, la musique et la chirurgie, les femmes pleines de grâce, les étoiles fixes et les planètes, les couleurs employées par les Infidèles pour peindre leurs abominables tableaux, les minéraux et les plantes avec les vertus et secrets qu'ils renferment, les anges d'argent qui se nourrissent de louer et de justifier le Seigneur, la distribution des prix dans les écoles, les statues d'oiseaux et de monarques qui sont au cœur des pyramides, l'ombre projetée par le taureau qui soutient la terre et par le poisson qui est sous le taureau, les déserts de Dieu le Miséricordieux.

 

Ailleurs, René Char écrivait :

 

Certains jours, il ne faut pas craindre de nommer les choses impossibles à décrire.

Pauvreté et privilège,

in Recherche de la base et du sommet.

 

Sans doute est-ce là, pour l'ordre ou pour le chaos, pour l'oubli ou pour la mémoire, la force de la LISTE !