Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

dimanche, 24 juin 2018

une histoire de lectures : Sollers depuis 55 ans

Sollers, c'est une histoire de lectures qui commence difficilement en mars 1963. Je suis à Biskra dans la première année fastueuse et naïve de l'indépendance algérienne. Je m'offre pour mon anniversaire L'intermédiaire chez mon petit libraire algérien de la place Ben M'hidi. J'ai vaguement entendu parler d'Une curieuse solitude dans la presse, du parrainage de ce jeune auteur par Mauriac. Nous sommes de "la classe" ; j'ai su qu'il avait simulé une schizophrénie pour être exempté d'Algérie.

Pas emballé mais amusé par cette "Introduction aux lieux d'aisance" avec une très forte citation de Thérèse d'Avila en exergue : "Faites ce qui est en vous". Il me faudra attendre le retour en France, mes premières approches du Nouveau Roman — j'ai lu dans un numéro d'Esprit en 56 ou 57 sur le thème. N'en ai retenu que Nedjma de Kateb Yacine — je suis dans la théorie littéraire pour comprendre Robbe-Grillet, Michel Butor, Claude Simon que je peine à déchiffrer, j'achète donc L'écriture et l'expérience des limites. Mais... bof !

Sollers est enfoui pour vingt ans dans les sables de mon intellect qui répugne à ce qu'il estime être l'illisibilité. Il faudra en 1994 une traversée du golfe de Gascogne entre Nantes et Porto pour que je glisse dans mon sac Femmes, paru en 1983, acheté en 1984, à peine ouvert, déjà refermé pour dix ans. L'étirement des calmes de ce juillet 94 sur Biscaye me fera plonger dans la douce énumération des noms de femmes, Kate la journaliste, Cyd l'Anglo-américaine, Flora l'anar espagnole, Bernadette la féministe, Ysia la Chinoise, Louise la claveciniste, Deborah la "régulière"...

À peine débarqué j'enchaîne avec Portrait du Joueur, puis dans le même sillage, Le Cœur absolu. Chaque été verra désormais son Sollers de l'année en poche dans le sac marin pour meubler les heures de quart et la paresse des mouillages. Lectures entre délectation facile et détestation certaine.

Jusqu'aux essais sur Casanova l'Admirable, Vivant Denon le Cavalier du Louvre, Mystérieux MozartLa Guerre du Goût, L'Éloge de l'Infini, Discours parfait  et le gros tout dernier Fugues : alors là, j'aime. Pour le regard et la plume aigu.e.s et alertes du critique, que ce soit sur la langue, la peinture, la philosophie, la poésie chinoise, les nostalgies aquitaines d'Hoderlin...

Mais si je reviens à ces livres qu'il nomme "romans"qui oscillent entre fiction, autofiction, autobiographie — allez savoir ! —critique littéraire, notes de lectures, "copiages" sans vergogne — quelle liberté  ! — pour épaissir le dos du livre, 

 Anxieuse réflexion de Stendhal : plaisait-il ? N'était-il pas « babilan » (autrement dit plus ou moins voué au fiasco par impuissance) ? Mais qu'est-ce que « plaire », pour un homme, sinon renvoyer à sa partenaire sa propre image magnifiée ? Il a « plu », Stendhal, mais rarement et pas longtemps. En réalité, il a perçu comme personne la profonde frigidité féminine assortie de ruses et simulacres divers, bref l'hystérie tantôt convenable et dévote, tantôt explosive pour dissimuler son vide. En termes décents du 19e siècle, on dira que Mme X ou Mme Y manque de tempérament, ou bien qu'elle en a un, mais factice. Stendhal veut atteindre ce point narcissique obscur. Il y parvient, et c'est l'amour, au sens cristallisé que ce mot peut prendre.

Trésor d'Amour, p.61

 

Je puis, chaque an qui passe, reprendre cette chronique. Depuis Trésor d'Amour, il y eut, toujours en poche, L'Éclaircie, Médium, L'École du Mystère. J'attendais Mouvements, Complots, Beauté.

En cet été commençant, dans les assoupissements béats et opiacés qui tentent d'effacer les lacérations trop aigües de l'acide urique, je "m'évaille" dans Mouvement où se mêlent, s'imbriquent, s'enlacent la Bible et quelques psaumes, Jonas et son foutu caractère, Job et ses amis faux-jetons, la dialectique de Hegel, la coke, Dante et ses cercles de l'Enfer, la seconde mort de Lazare, Pascal et les Pensées, de brèves phrases plagiées des Illuminations*, les incestueuses filles de Loth, les amantes multiples, simultanées et avec des retours du cardinal de Retz, des plus marquises aux belles servantes et je ne sais combien de poètes chinois — je vais, non les énumérer, mais bien les dénombrer dans l'ordre des millénaires et des siècles — trente-trois depuis Jin Yi, né en 200 avant notre ère et Mao lui-même, mort le 9 septembre 1976. S'ajoutent l'internet, Lascaux, google, les textos et leurs textomanes males et femelles…. et toujours les livres :

"les vrais livres, radicalement réveillés dorment à poings fermés, c'est leur force. Ces blocs de sommeil sont d'une lucidité incroyable. Je sais où les trouver et comment leur parler".

                                                                                           Mouvement, p. 65 
  
J’attends donc pour meubler cette chronique la publication en poche de Complot et de Beauté.

Lecteur en suspens !

 

* "Sorti de là, — de la grotte de Lascaux — à l'aurore, je pourrai entrer ni vu ni connu, armé d'une ardente patience aux splendides villes".

"Et j'ai longtemps habité sous de vastes portiques"

 

jeudi, 25 janvier 2018

Il y a quarante ans...

 

... Il s'en allait. Marchait-il sur les eaux de la baie de Douarnenez ? Je ne sais. Par delà le siècle, je le salue, me fustigeant de ne point le lire assez assidument.

Il avait écrit :

"Chaque fois qu'on lit un poète mort, on le re-suscite."*

je relis Georges PERROS.

 

 

*Papiers collés III, coll. Le Chemin, Gallimard 1978.

 

 

 

vendredi, 11 août 2017

répondre à René Char

En octobre 1938, le huitième Cahier G.L.M. publie le texte d'une enquête anonyme: « La Poésie indispensable » - sorte de manifeste sur le statut de la poésie - à laquelle les lecteurs sont invités à répondre en citant vingt poèmes* qu'ils jugent «indispensables» non pas en référence à l'idée qu'ils se font de la culture, mais à celle, plus essentielle, de leur existence. 
Le texte de l'enquête a été rédigé par Char qui livre sa propre réponse, sous son nom et à la suite du texte.

Jean Arp, André Breton, Roger Caillois, Robert Desnos, Francis Curel, Paul Eluard, Pierre-Jean Jouve, Gilbert Lely, André Masson, Benjamin Péret, Philippe Soupault... et d'autres encore répondent dans le cahier suivant.

* Pourquoi 20 ? A cause de l'incommodité de ce nombre. Mais vous êtes invité à motiver votre désaccord.

 

ENQUÊTE   DANS   LES   CAHIERS   G. L. M.*
LA   POÉSIE   INDISPENSABLE

Questionnaire.
     Soit duplicité soit ignorance, les conducteurs écoutés de la Poésie soulèvent de moins en moins de protestations de la part de l'ensemble des lecteurs contre leur volonté grossière de réduire à nouveau cette Poésie aux dimensions gracieuses, inoffensives ou politiquement utilisables (excluant alors merveilleux, érotisme, humour et fantastique, dénoncés hypocritement comme facteur de confusion et d'ankylose), que l'esprit bourgeois et un certain opportunisme révolutionnaire n'ont jamais désespéré d'imposer. Cette démarche va à l'encontre de l'interrogation creusante, en permanence posée à l'homme — ce briseur de satisfactions —, par la simplicité sans limites de son devenir autant que par l'essence magique de son origine (en proie aux déchirements des milieux contradictoires où il circule, en proie à son angoisse, à son mal-être, aux rapports non fondamentaux avec les structures des sociétés, en proie aux allégresses tranchantes, en proie à de subtiles nausées, etc.).
NOUS VOUS POSONS LA QUESTION SUIVANTE :
      Contre toute tentative d'annexion, de stabilisation, d'estimation bornée de la Poésie, désignez-nous vingt poèmes, sans restriction de pays ni d'époque, dans lesquels vous aurez reconnu l'INDISPENSABLE qu'exige de vous non pas l'éternité de votre temps mais la traversée mystérieuse de votre vie.

1937
in La Recherche de la Base et du Sommet

 


Ma réponse à René CHAR

Tardive, certes.
Quatre-vingts années après le lancement de cette enquête ! 


Mais il a bien fallu soixante-dix ans au lecteur depuis son enfance, avec cette récitation scolaire du sonnet XXXI de Du Bellay, jusqu'au seuil désormais franchi de la vieillesse, avec quelques pages de Quignard, pour "reconnaître l'Indispensable" qui m'aura été nécessaire à la traversée.


           Le premier — ai-je dix ans ? —

Les Regrets de Joachim Du Bellay
Les Chimères de Gérard de Nerval
Cinq grandes Odes de Paul Claudel
Les Illuminations d’Arthur Rimbaud
Hélène ou le règne végétal de René Guy Cadou
Feuillets d'Hypnos de René Char lui-même
La nuit remue d’Henri Michaux
Le Divan du Tamarit de Federico Garcia Lorca
Amers de Saint-John Perse
Les Noces suivi de Sueur de sang de Pierre Jean Jouve
Les Essais de Michel de Montaigne
Fragments d’Héraclite
L’Odyssée dHomère
L’Homme foudro de Blaise Cendrars
Le Chant du Monde de Jean Giono
Haïkaï de Bashô
Nedjma de Kateb Yacine
Le Fou d’Elsa de Louis Aragon
La Presqu'île de Julien Gracq
Sur l'idée d'une communauté de solitaires de Pascal Quignard

— le vingtième — et je suis entré dans les octantes ! —

Vingt poèmes ?
Mais qu'est donc un poème ?
Sinon le singulier matériau d'une langue.

Ces vingt livres, m'ayant ouvert au-delà de leurs vingt titres, quasi l'œuvre entier de ces vingt poètes, philosophes, romanciers, essayistes, m'ont livré, les uns et les autres, à travers un vers, une strophe, un sonnet, quelques lignes, deux paragraphes, une page, dix pages, cent pages, l'entier de leurs chapitres, l'INDISPENSABLE de ma vie, pour mieux vivre le pays natal, l'océan et ses îles d'enfance, la langue et ma parole, la Femme, l'Autre, les compagnonnages, la guerre, les voyages et les îles aux rivages inconnus et encore et toujours l'AUTRE, dans les interrogations et la beauté, dans le retour de "tout l'avenir  au présent"**....

Et quand Char invite au désaccord pour les vingt textes, c'est qu'il me faudrait en citer et dix et vingt autres : d'abord des femmes, Sapho, Louise Labé, Marguerite Yourcenar,  Assia Djebar, Simone Weill, Barbara Cassin, toutes veilleuses au ventre libertaire ;  puis encore parcourant les temps de la langue, Jaufré Rudel, François Villon, Victor Segalen, Gaston Bachelard, Jorge Luis Borgès, Roland Barthes, Pierre Guyotat, Antonio Lobo Antunès, coups de boutoir dans les certitudes, soulèvements dans le morne des jours, irruptions incandescentes dans les ténèbres de la mort, apaisements sur les ravages des cruautés...


 

S'il leur plaît,
que les lectrices et lecteurs de ce blogue
répondent, Elles et Eux, 
à René CHAR !

Nous sommes au delà du temps.

 

Bibliothèque - copie.jpg

La Bibliothèque de René Char
Vieira da Silva

 

* G. L. M., trois initiales pour l'éditeur Guy Lévis Mano, imprimeur, éditeur, poète, qui imprima et édita quelques œuvres de René Char, comme Dehors la nuit est gouvernée précédé de Placard pour un chemin des écoliers ou Sur la Poésie 1936 - 1974
** Lettre de René Char à Albert Camus, le 4 octobre 1947.

                  

mardi, 14 mars 2017

une fin d'hiver printanière

Le pêcher est en fleurs, les seringas poussent leurs bourgeons, les pâquerettes "émaillent" la pelouse qui n'est plus qu'une vieille prairie heureuse. D'où le volontaire cliché de "la prairie émaillée".


J'écoute le"'Philosophe" de Haydn" par Il Giardino Armonico.


J'ai feuilleté "Une activité respectable" de Julia Kerninon, une de mes trop rares incursions dans les écritures d'aujourd'hui. Elle y narre qu'elle fréquentait toute jeunette de vieux poètes d'un "club interlope" (sic!) établi une ancienne usine de biscuits dans (sa) ville natale — qui n'y reconnaîtrait point le Lieu Unique  ? Audacieuse, cette jeunesse littéraire !

Je sors tout juste de la lecture des bouquins de vieux amis de naguère : Noé Richter et ses Institutions de Lecture Publique, Michel Chaillou et son Sentiment géographique qui favorise mes endormissements dans les vallées du Forez au XVIIe siècle où je crois bien,  je retrouve la Lumineuse de l'automne dernier qui errait, elle, aux confins des Landes d'Armagnac et du Pays d'Albret.

Je grogne en parcourant mon conscrit Philippe Sollers qui, dans son École du Mystère, cite Lucrèce lequel célèbre, dans son De rerum natura, Épicure, sans même citer le traducteur que donc je nomme, un certain José Kany-Turpin :

Humana ante oculos foede cum uita iaceret
in terris, oppressa graui sub religione
quae caput a caeli regionibus ostendebat,
horribili super aspectu mortalibus instans,
primum Graius homo mortalis tollere contra
est oculos ausus, primusque obsistere contra;
quem neque fama deum nec fulmina nec minitanti
murmure compressit caelum, sed eo magis acrem
inritat animi uirtutem, eriringere ut arta
naturae primus portarum claustra cupiret.
Ergo uiuida uis animi peruicit, et extra
processit longe flammantia moenia mundi,
atque omne immensum peragrauit mente animoque,
unde refert nobis uictor quid possit oriri,
quid nequeat, finita potestas denique cuique
quanam sit ratione atque alte terminus haerens.
Quare religio pedibus subiecta uicissim
opteritur, nos exaequat uictoria caelo.

La vie humaine, spectacle répugnant, gisait
sur la terre, écrasée sous le poids de la religion,
dont la tête surgie des régions célestes
menaçait les mortels de son regard hideux,
quand pour la première fois un homme, un Grec,
osa la regarder en face, l'affronter enfin.
Le prestige des dieux ni la foudre ne l'arrêtèrent,
non plus que le ciel de son grondement menaçant,
mais son ardeur, fut stimulée au point qu'il désira
forcer le premier les verrous de la nature.
Donc, la vigueur de son esprit triompha, et dehors
s'élança, bien loin des remparts enflammés du monde
Il parcourut par la pensée l'univers infini.
Vainqueur, il revient nous dire ce qui peut naître
ou non, pourquoi enfin est assigné à chaque chose
un pouvoir limité, une borne immuable.
Ainsi, la religion est soumise à son tour,
piétinée, victoire qui nous élève au ciel.

Lucrèce
Éloge d'Épicure
De Rerum Natura, I, 62-79

 

Je reprends ici l'intégralité de l'hommage à Épicure dont Sollers, étonnamment, ne cite que les quatre versets en gras et en... français, lui qui aime tant rallonger la sauce de ses chapitres par de nombreuses et longues citations, souhaitant atteindre chaque fois les plus de 180 pages dans ses récentes publication.

Je cesse tout bavardage, j'ai à planter rosier, fraisiers et autre échinacéa que ce matin j'ai soigneusement plongés dans un pralin de ma composition.
Je saute dans mes sabots.

mardi, 07 mars 2017

pour Noë RICHTER, in memoriam

NoRichter005.jpgLA LECTURE ET SES INSTITUTIONS


Longtemps maintenue dans l'ignorance, la masse laborieuse a peu à peu accédé au savoir et à la culture légitimes. L'instruction du peuple a d'abord été l'apprentissage d'une lecture dirigée conçue pour former de bons chrétiens, puis de bons sujets, de bons laboureurs et de bons ouvriers.
La Révolution française n'a pas renié ce conditionnement du peuple, mais sa politique éducative en a altéré le mécanisme en jetant les fondements d'une instruction populaire que la bourgeoisie conquérante a mise en œuvre au siècle suivant. Partagée entre un obscurantisme résiduel, un paternalisme bienveillant et une philanthropie agissante, la classe dominante a livré à la classe laborieuse les instruments de son émancipation. Les médiations qu'elle a exercées ont stimulé le mouvement social profond qui entraînait la masse populaire vers la conquête du savoir.
Ce mouvement a été porté par une élite autodidacte jusqu'au moment où les pouvoirs publics ont reconnu la maturité du mouvement ouvrier en accordant la personnalité juridique à ses institutions.
En replaçant la lecture ouvrière dans l'histoire culturelle de la France le présent ouvrage apporte une contribution essentielle à celle-ci. L'auteur en découvre la genèse, en retrace les développements et montre comment les fonctions et les différents courants d'un système de lecture ségrégationniste ont fini par converger et par déboucher sur la conception de la bibliothèque moderne.


NOË RICHTER.

Né à Paris en 1922, Noë Richter dirigeait la Bibliothèque universitaire du Mans où il partageait son temps entre la gestion d'un service d'éditions universitaires, l'enseignement professionnel, la rédaction de manuels techniques et la recherche sur l'éducation populaire et la lecture.
Il a passé la plus grande partie de sa carrière à Mulhouse, ville ouvrière et métropole industrielle, où s'est faite au Second Empire la rencontre de Jean Macé, éducateur populaire au meilleur sens du terme, et du grand patronat philanthropique protestant.
C'est là que Noë Richter a pris conscience des oppositions et des convergences de la culture prolétarienne et de la culture légitime. Sa pratique et sa réflexion ont fourni la matière de plusieurs ouvrages dont La lecture et ses institutions est la synthèse et le couronnement.

(4ème de couverture de La Lecture et ses institutions, Éditions Plein Chant &  Bibliothèque de l'Université du Maine, 1987)

 

Noë, en cette fin d'hiver, s'en est allé.
Il  me fut à la fois Maître et Compagnon.

samedi, 14 janvier 2017

relectures actuelles en ces premiers jours de l'an

Quand l'actualité locale et télévisuelle relance les lectures anciennes, ça peut donner sur la table du lecteur un certain encombrement.

D'abord,
dans le quotidien régional Ouest-France, à la page de rubrique Nantes-Métropole, une biographie* qui vient de paraître — c'est si rare ! — sur Benjamin Péret, un Nantais de la banlieue sud, Rezéen donc, surréaliste du Surréalisme le plus pur, anarchiste de la colonne Durruti pendant la guerre d'Espagne, imprécateur, une langue ravagée par le non-sens, hors quand il fustige les poètes dits engagés dans le Déshonneur des POÈTES, quand il interpelle avec véhémence les croyants, quand il ridiculise les religieux et les anciens combattants, quand il célèbre l'amour sublime dans le noyau de la Comète.
Et ce sont Trois cerises et une sardine, Le grand Jeu, Je ne mange pas de ce pain-là, La parole à Péret qui quittent les étagères.

Une goutte d'eau tombe sur ma tête
et j'en suis ébloui

Ensuite,
sur la chaîne de télévision France Ô, un film en deux parties de Steven Soderbergh sur Che Guevara : Che : part one, l'Argentin, Che part two, Guérilla.
Mais voilà qu'à côté des Souvenirs de la guerre révolutionnaire et de la Guerre de guérilla du Che, se glissent les années sud-américaines de Régis Debray, de Fuyants tropiques à un Printemps amputé, tirés de son Carnet de route, écrits littéraires. J'avais côtoyé, trois semaines durant,  Régis Debray au printemps 1963 quand René Vauthier l'avait "embauché" comme assistant et que nous lancions les Ciné-Pop en Algérie.

Souvent je me dis que j'aurais sans doute pu écrire un manuel de Guérilla et Contre-guérilla pour les années violentes de 59, 60, 61. Peut-être l'aurai-je en partie rédigé quand je me déciderai à faire paraître Algériennes.


Surtout, soyez toujours capables de ressentir au plus profond de votre cœur
n’importe quelle injustice commise contre n’importe qui,
où que ce soit dans le monde.
C’est la plus belle qualité d’un révolutionnaire.

Enfin,
l'Université Permanente propose, dans le cadre de ses conférences littéraires du mardi plusieurs interventions sur l'œuvre de Michel Chaillou, encore un Nantais. J'ai raté la première sur Chaillou et la maison; je suis là pour Chaillou et ses langues par une brunette vive et passionnée, Pauline Bruley ; c'est "universitaire" mais la passion linguistique déborde souvent en aphorismes poétiques et je m'y retrouve bien dans ce tohu-bohu qu'est, chez Chaillou la confrontation quotidienne entre Langue et Parole.

Chez nous on a une table, quatre chaises, plus l'éternité.

 

De la dizaine de livres descendus des rayons par la faute de ce d'abord, de cet ensuite, de cet enfin, vont demeurer ceux de l'enfin, parce que dans ce qui est appelé "littérature" aujourd'hui, ne me passionnent plus guère que les littératures voyageuses, les femmes et les hommes, qui à l'instar de Chaillou, essaient d'écrire un français jamais dit, qu'ils s'annoncent philosophes, poètes, romanciers, essayistes, écrivailleurs, écrivassiers, écrivains ou écrivaines.
Traces anciennes de lectures d'enfance quand les auteurs s'appelaient Savorgnan de Brazza, Fridjof Nansen, James Olivier Curwood ou Jack London, et plus tard dans l'adolescence, René Caillé, Théodore Monod, René-Guy Cadou, René Char ou Henri Michaux.

 

* Barthélémy Schwartz, Benjamin Péret, l'astre noir du surréalisme, éd.Libertalia.

lundi, 02 janvier 2017

an 2017, jour 2

IMG_3718.JPG

Que le feu héraclitéen avive allègrement l'âtre de vos premiers jours de cet An qui vient de s'ouvrir !

 

Ailleurs, en ce deuxième jour, écoutant sur France Cul les Nouveaux chemins de la Connaissance — changés, hélas !, en Chemins de la Philosophie — je réapprends par les sentiers de Confucius, commentés par la belle Adèle et la philosophe Anne Cheng, qu'entre les septantes et les octantes années, nous serions parvenus à la sérénité de la sagesse.

Je suis avec quelque lenteur en train d'engranger la première de ces octantes et me paraissent bien lointains encore les fastes de cette sage sérénité. Malgré ma fréquentation insistante d'Héraclite, de Montaigne, de Bachelard, et de quelques autres que l'on nomme poètes, Char, Cadou, Du Bellay, ... Mais, qui, des seconds ou des premiers cités, serait plus philosophe que poète, plus poète que philosophe ?

D'autre part, je ne tiens guère à vivre cet autre précepte du sage chinois :
"Celui qui le matin a compris les enseignements de la sagesse, le soir peut mourir content."

J'attendrais bien le soir pour ne mourir content que le lendemain matin ou même le surlendemain soir....

 

samedi, 31 décembre 2016

Achevant l'an 2016 et inaugurant son suivant



Lisant un Lucien Jerphagnon posthume
"qui riait avec les dieux"
et s'interrogeait sur ce que le penser,
dans ses plus hautes intuitions, ne nous fera qu'entrevoir
il citait  Henri Bergson
que déjà Vladimir Jankélévitch
citait dans la dernière page de son tonique et revigorant penser sur "La Mort"



« Je ne sais pas, mais je devine parfois que je vais avoir su »



à toutes et tous
dans les parages de mes amitiés et au-delà


* Lucien Jerphagnon, L'homme qui riait avec les dieux, éditions Albin Michel, 2013.
* Vladimir Jankélévitch, La Mort, Champs Flammarion, 1977.

lundi, 17 octobre 2016

Quand à Bashô, s'ajoutent les Fleurs du Mal et la Diane Française

Dernière fin de semaine en cure.

À l'aube, entre deux trouées nuageuses, Castor et Pollux, les Gémeaux au zénith de la clairière.

Hier, Chez mes Très Douces, à Saint-Pierre de Buzet, brocante et vide-grenier.
Déniché une édition des Fleurs du mal de 1935 pour 50 centimes. Préface signée d'un JC anonyme qui parle ainsi de Jeanne Duval, "cette" négresse qu'il enleva..." ;  ce"cette" : un soupçon de mépris, non ? L'Expo Coloniale de 31 est encore proche.

 Plus loin dans une caisse, La Diane Française d' Aragon, parue en juin 1945, chez Seghers dont "la présente édition constitue le premier tirage de l'édition courante" pour 1 euro.
Acquisition d'autant plus précieuse qu'il y a le merveilleux "Il n'y a pas d'amour heureux" que Brassens mettra en musique dans les années 50, et que, dix ans plus tard, dans la brinquebale d'un GMC, toute nuit, je chantonnais lors de ma première opération-commando de jeune " sous-bite" appelé, dans l'ouest du Zaccar au printemps 61. Pour qui ?

Au petit matin de ce jour-là, après plus d'une minute de marche dans une tenace puanteur, j'allais enjamber sur un sentier escarpé mon premier cadavre. Victime d'un accrochage précédent ou d'une épuration ?

Je n'avais pas de parti pour me redonner les vraies couleurs de France* et la juste violence m'était pour un temps encore inconnue. 

     

 * Du poète à son parti, in La Diane de France, p. 87.

samedi, 10 septembre 2016

Cendrars sur le Volturno

 

Quelle idée de s'embarquer un matin de septembre sur un joli petit "Fifty" de 30 pieds, baptisé VOLTURNO, pour le convoyer de Belle-Île en Vilaine quand on sait qu'un navire du même nom prit feu en pleine tempête en 1913 ? Mais ça, c'est une autre histoire... Et une histoire à la Cendrars !
Serais-je monté à bord, si j'avais su ce naufrage ? Les voileux ont réputation d'être superstitieux, : le louis d'or  sous le pied de mât... le cousin du lièvre ou l'animal aux grandes oreilles... le refus des poulies-coupées (!) à bord...
D'un air amusé, un compagnon de convoyage me fit remarquer que le nom "Volturno" avait un rapport avec l'écrivain Cendrars. Je fus légèrement dépité de cette ignorance.

Volturno001.jpg

Oui, une histoire à la Cendrars, dans la vie même de Cendrars .


Il se nomme alors Frédéric Sauser. Le 11 décembre 1911, il débarque du Birma à Ellis Island, petite île près de New-York où sont parqués, triés, contrôlés, chaque jour, les milliers de migrants fascinés déjà par le "rêve américain". Il vient à l'invite d'une femme qui l'aime.

Nous arrivons par un beau clair de lune splendidement étoilé. Voici le premier phare...J'attends le point du jour, l'aube de ma vie... C'est une nouvelle naissance ! Je vois des feux briller, comme à travers l'épaisseur de la chair... Je me souviens, je me souviens des splendeurs apparues... Vais-je crier, ainsi qu'un nouveau-né ?

Ils vivront six mois d'amour et de misère. Il réembarquera pour l'Europe, seul, le 6 juin 1912*, sur le bateau des refoulés du Nouveau Monde, le VOLTURNO.

Je reviens d'Amérique à bord du Volturno, pour 35 francs de New-York à Rotterdam

écrit-il dans un poème ultérieur, « Le Panama ou les aventures de mes sept oncles ».

Il se nomme désormais Blaise Cendrars et le jour de Pâques, dans la solitude et la fièvre, il a écrit un texte qui va ébranler et la langue et la poésie françaises du siècle naissant.

« Je me suis réveillé en sursaut. Je me suis mis à écrire, à écrire. Je me suis rendormi. Je me suis réveillé une
deuxième fois en sursaut. J'ai écrit jusqu'au petit jour et je me suis recouché pour de bon. Je me suis réveillé à cinq heures du soir. J'ai relu la chose. J'avais pondu les Pâques à New York

Seigneur,  c'est  aujourd'hui le  jour  de votre Nom,
J'ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion,

Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles
Qui pleurent dans le livre, doucement monotones.

Un moine d'un vieux temps me parle de votre mort.
Il traçait votre histoire avec des lettres d'or

Dans un missel, posé sur ses genoux.
Il travaillait pieusement en s'inspirant de Vous.

A l'abri de l'autel, assis dans sa robe blanche,
Il travaillait lentement du lundi au dimanche.

Les heures s'arrêtaient au seuil de son retrait.
Lui, s'oubliait, penché sur votre portrait.

A vêpres, quand les cloches psalmodiaient dans la tour,
Le bon frère ne savait si c'était son amour

Ou si c'était le Vôtre, Seigneur, ou votre Père
Qui battait à grands coups les portes du monastère.


Je suis comme ce bon moine, ce soir, je suis inquiet.
Dans la chambre à côté, un être triste et muet

Attend derrière la porte, attend que je l'appelle!
C'est Vous, c'est Dieu, c'est moi, — c'est l'Éternel.

.................................................................................
.................................................................................

Seigneur, l'aube a glissé froide comme un suaire
Et a mis tout à nu les gratte-ciel dans les airs.

Déjà un bruit immense retentit sur la ville.
Déjà les trains bondissent, grondent et dénient.

Les métropolitains roulent et tonnent sous terre.
Les ponts sont secoués par les chemins de fer.

La cité tremble. Des cris, du feu et des fumées,
Des sirènes à vapeur rauquent comme des huées.

Une foule enfiévrée par les sueurs de l'or
Se bouscule et s'engouffre dans de longs corridors.

Trouble, dans le fouillis empanaché des toits,
Le soleil, c'est votre Face souillée par les crachats.


Seigneur, je rentre fatigué, seul et très morne..
Ma chambre est nue comme un tombeau...

Seigneur, je suis tout seul et j'ai la fièvre...
Mon lit est froid comme un cercueil...

Seigneur, je ferme les yeux et je claque des dents...
Je suis trop seul. J'ai froid. Je vous appelle...

Cent mille toupies tournoient devant mes yeux...
Non, cent mille femmes... Non, cent mille violoncelles.

Je pense, Seigneur, à mes heures malheureuses...
Je pense, Seigneur, à mes heures en allées...

Je ne pense plus à Vous. Je ne pense plus à Vous.



Le VOLTURNO, sans doute à la mi-juillet 2012, touchera le port de Rotterdam. En débarque un Blaise Cendrars bien décidé à devenir écrivain et à "bourlinguer" : « On bourlingue sur les livres comme sur la mer ». Les paquebots seront pour lui des bibliothèques flottantes.


En octobre 1913, au milieu de l'Atlantique, en pleine tempête, un violent incendie qui ne pourra être maîtrisé se déclare à bord du VOLTURNO : une importante explosion secoue la soute à charbon et la salle des machines. Le paquebot coule ; il y aura 136 disparus sur plus de 650 passagers et membres d'équipage.

lillustration3.jpg

 

DONC, ayant eu connaissance de tout ce qui précède et ayant été un lecteur plus attentif de l'ami Blaise, aurais-je,  ce samedi dernier 2 septembre 2016, accepter de  monter à bord du petit "fifty" Volturno pour le convoyer en Vilaine ?
PAS SI SÛR !

Ce qui est certain, c'est que le seul nom de "Volturno" m'a fait replonger dans la belle bibliothèque flottante de Cendras, de Bourlinguer jusqu'Au cœur du Monde !

 

 

* Le 21 mai 1912, écrit sa fille Myriam Cendrars dans la très forte biographie qu'elle a consacrée à son père en 1984 (chez Balland, publiée par la suite en "Points Biographie" au Seuil, 1985).