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mercredi, 21 décembre 2011

et les cargos d'échouer et les bibliothèques de brûler

à Bénédicte, la Piétonne cairote

 

Et ça continue !

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« Détruire la bibliothèque est un geste qui remonte à la plus haute Antiquité. Les autodafés, apparus en même temps que les livres, se multiplient à proportion du nombre d'ouvrages. »*


Pour les livres, Lucien Polastron* date de 1358 avant notre ère la destruction des Bibliothèques de Thèbes — tiens ! déjà l'Égypte —, désormais, il nous faudra consigner le 19 décembre 2011 pour l'incendie de l'Institut d'Égypte. Deux cent mille ouvrages, recensent les journaux. Déjà, en janvier 2010, en Tunisie, un Institut des Belles Lettres arabes avait été incendiée.

Pour les bateaux, l'échouement paraît plus banal, sauf pour les riverains, les sables, les rocs et... les noyés. Combien par an ? je ne sais, mais dans ma modeste histoire de vie maritime, depuis l'Amoco Cadiz, le Torrey Canyon, l'Erika, le Prestige, le Joola — échouements ou naufrages — ce sont des paysages qui furent souillés et quelques visages qui s'effacèrent.

 

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Les bateaux, paquebots, cargos, pétroliers, voiliers continueront d'échouer. Mais les livres "numérisés" ? s'écrieront les optimistes. Certes, quand se seront éloignées les convoitises des pharaons de la Toile, nous serons en droit d'espérer atteindre l'éternité des écrits — ...avant que ne surgisse le cataclysme mondial de la panne électrique générale ou de la déflagration nucléaire universelle.

Il faudra, alors, qu'un scribe sur une écorce, une peau de bête, à l'aide d'un bout de bois brûlé, sur une bille d'argile à l'aide d'un silex, trace, à nouveau, le décompte d'une moisson engrangée, l'affontement de dieux inconnus ou une belle et nue romance amoureuse.

La terre, la mer, l'air, le feu !

Ouvrir les fragments d'Héraclite**

γης θάνατος ΰδωρ γενέσθαι και ύδατος θάνατος αέρα γενέσθαι και αέρος πϋρ, και έ'μπαλιν.

Mort de la terre, de devenir mer, mort de la mer, de devenir air, de l'air de devenir feu. Et inversement.

— Les traducteurs s'attardent souvent sur cet "και έ'μπαλιν" et glissent le sens de "et inversement" vers "et indéfiniment", laissant entendre quoi...? L'éternité ?

Que deviennent alors les images de ce cargo échoué et de ces feuilles de papier calcinées ?

 

La VIE, quoi !

Et demain, le solstice d'hiver : après-demain le soleil, remontant à l'horizon, se couchera plus tard.

 

 

* LIVRES EN FEU, Lucien X. Polastron, Folio essais n° 519, 2009. (L'auteur devra ajouter quelques annexes à son ouvrage...)

** Cité par Marc-Aurèle, Pensées, IV, 46.


(AFP PHOTO / DAMIEN MEYER, pour le cargo)

samedi, 17 décembre 2011

lecture d'après tempête

à celles, seules, qui ont su précéder la vie

 

Belle insomnie d'après tempête.

Au ciel nocturne lavé, Orion en son zénith, assembleur des âmes — si je croyais encore aux âmes — de mes morts aimés.

Pourquoi donc avoir ouvert Aromates chasseurs ?

Bribes d'images. Brassées, devrais-je écrire !

...l'existence de nos deux espaces immémoriaux : le premier, l'espace intime où jouaient notre imagination et nos sentiments; le second, l'espace circulaire, celui du monde concret. Les deux étaient inséparables. Subvertir l'un, c'était bouleverser l'autre.

 

Chuchotement parmi les étoiles.......               

.......A chacun son sablier pour en finir avec le sablier.                                         

Continuer à ruisseler dans l'aveuglement...........     

.....Une écriture d'échouage........         

...........un long-courrier retenu jusqu'à  son évidence inutile.........              

......Ronger c'est ritualiser la mort........               

........réapprendre à frapper le silex à l'aube, s'opposer aux mots.       

   

Et puis comme un achèvement en cette fin de nuit et qu'Orion scintille encore dans le suroît

Nuls dieux à l'extérieur de nous, car ils sont le fruit de la seule de nos pensées qui ne conquiert pas la mort, la mort qui, lorsque le Temps nous embarque à son bord, chuchote, une encablure en avant.

...............................................

Refuse les stances de la mémoire
Remonte au servage de ta faim
Indocile et dans le froid

 

Aromates  chasseurs n'est pas encore refermé. Et je ne sais que proposer mes lectures. Non en parler.

 

 

Post-scriptum :

René CHAR, Aromates chasseurs, Gallimard, 20 décembre 1975. Un — l'exemplaire 1518 — parmi les quatre mille neuf cent trent-cinq exemplaires, composés en Baskerville corps 12, sur bouffant alfa des Papeteries Libert. Dommage qu'une édition numérique n'autorise point un tel post-scriptum.

 

samedi, 10 décembre 2011

L'un est mort avant-hier, l'autre mourra demain

Je parle de Franzt Fanon. Je parle de Xavier Grall.

Au début de cet an, j'avais pensé, non pas célébrer, non pas commémorer, mais au moins relire ceux qui naquirent ou décédèrent, il y a deux cents, cent ans, cinquante ans, trente ans...

Je n'ai réouvert ni Cendrars, ni Hemingway, ni Céline. À peine Saint-Pol-Roux. Un peu Armand Robin. Feuilleté Bougainville, parce que, dans le bras de la Madeleine, est à quai depuis plusieurs mois la réplique contemporaine de sa frégate La Boudeuse, et que naguère deux cents ans après elle, l'étrave d'un voilier a recoupé son sillage. J'étais à bord de ce voilier.

Mais ce décembre 2011, demeurent, au profond des lectures bouleversantes, anciennes et toujours actuelles, ces deux-là, le Nègre et le Celte, pas si loin l'un de l'autre, qui me furent des cris, des ruptures et une refondation.

 

Allons, camarades, il vaut mieux décider dès maintenant de changer de bord. La grande nuit dans laquelle nous fûmes plongés, il nous faut la secouer et en sortir. Le jour nouveau qui déjà se lève doit nous trouver fermes, avisés et résolus. Il nous faut quitter nos rêves, abandonner nos vieilles croyances et nos amitiés d'avant la vie.
...............................................................................................................................................
Si nous voulons que l'humanité avance d'un cran, si nous voulons la porter à un niveau différent de celui où l'Europe l'a manifestée, alors, il faut inventer, il faut découvrir.
Si nous voulons répondre à l'attente de nos peuples, il faut chercher ailleurs qu'en Europe.
Davantage, si nous voulons répondre à l'attente des européens, il ne faut pas leur renvoyer une image, même idéale, de leur société et de leur pensée pour lesquelles ils éprouvent épisodiquement une immense nausée.
Pour l'Europe, pour nous-mêmes et pour l'humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf.


Frantz Fanon
Les damnés de la terre
quelques lignes de la conclusion.




Je vous salue mes grands oiseaux
qui couvez dans mon cœur des
élans maritimes
je vous salue brousse de houles
je vous célèbre forbans et paladins
..........................................................
J'ai vu, Amer,
des eaux pareilles au lait
des chamelles rieuses
féconder les vallées chérifiennes
ô vie, ô séguias, ô glèbe femelle!
A Témara, prés de Salé
j'ai pleuré sur la splendeur
des mers sarrazines désertées.
Et j'ai rêvé de toi, gardienne
de l'extrême Ouest.
Ah quand allierai-je à tes noroîts
le miel des aurores africaines?
Ah quand allierai-je la vigueur de tes chênes
à la sensualité des figuiers ?

Partir pour revenir à toi
voguer pour retrouver tes abers
te haïr pour férocement t'aimer
....................................................................

Et ceci sera mon testament
à mes Berbères je lègue
les oiseaux des Glénan
et le sourire de Concarneau
à mes Berbères je lègue
l'allégresse des fontaines
et les printemps du pays Gallo.
 
Et ceci sera mon testament
à mes amis je lègue
l'alliance de l'Ouest et du Sud
le mariage des dolmens
et des mosquées
et les fiançailles des roses
d'avec les oliviers.

Xavier Grall
Le rituel breton.

 

 

In memoriam :

Frantz FANON, mort le 6 décembre 1961.

Xavier GRALL, mort le 11 décembre 1981.

mercredi, 07 décembre 2011

deux notes retrouvées

Cet après-midi de pluie froide — l'automne serait-il enfin là quand s'annonce déjà le solstice d'hiver — je décide d'ajouter enfin le deux centième titre à ma biblitohèque virtuelle, Babélio, où depuis deux ans, j'insère mes bouquins préférés à dose homéopathique.

Après trois "Casanova" suscités par l'actualité éditoriale et l'exposition de la BNF, après l'Art de jouir de La Mettrie, je choisis du sérieux, comme un remontant en ces tristes jours d'Europe en dérive autocrate : Démocratie Citoyenneté et Héritage gréco-romain. C'est signé, entre autres, par Pierre Vidal-Naquet et Jean-Pierre Vernant.

Le feuilletant, deux papiers que j'y avais glissés, en tombent, notes jetées en réponse à de vieux compagnons qui m'avaient sans doute questionné :

La première note :

Pourquoi suis-je "Grec" et non "Juif ? Parce que l'interrogation et la réflexion sur les Autres et sur eux-mêmes ont commencé avec les Grecs, alors que les Juifs n'ont été qu'exhortation et imposition de lois pour un monde de l'au-delà. Mais c'est le monde de ce jour-ci qui me passionne. Non celui douteux de demain.

La seconde dont le premier paragraphe a quelque lien avec celle qui précède :

Pour la "philia", je pense que J.P. Vernant a cerné la meilleure définition de ce qu'est la "philia grecque" :
« Pour les Grecs, l'amitié (la philia) est un des éléments qui fonde la cité. Elle tisse un lien entre le privé et le public, par lequel entre soi et l'autre «quelque chose» circule, «quelque chose» qui, tout en laissant chacun singulier, forge une communauté homogène. L'amitié, c'est mettre en commun. Par conséquent, il n'y a pas d'amitié sans égalité... On ne peut avoir d'amitié que pour quelqu'un qui est, d'une certaine façon, son semblable : un Grec envers un Grec, un citoyen envers un citoyen... Et pour les Grecs, il ne s'agissait pas seulement de vivre ensemble, mais de bien vivre ensemble. »

Quant à "l'otium"qu'il faut bien se garder de traduire trivialement par "oisiveté", je le conçois comme l'art d'utiliser son temps à se bien cultiver sans souci de briller ou de rentabiliser — les Romains opposaient "l'otium "au "negotium ". À la nécessité du négoce, du labeur, mise en œuvre d'un art de la paresse au noble sens du terme décrit par Paul Laforgue dans son bouquin, "Le droit à la paresse".
L'otium est la "talvera"*, le chaintre de ma vie quotidienne, espace et temps improductifs mais qui génèrent la "vie bonne".

On ne s'est guère éloigné de Casanova !



* La “talvera”, pour moi, c’est l’équivalent occitan de notre chaintre gallo ou poitevin — cet espace nécessaire pour tourner la charrue et son attelage, à chaque extrémité du champ labouré. C’était — ça n’existe plus avec le tracteur — un espace “perdu” mais fécond que bordait la haie. S’y développait la liberté des herbes folles ! S'y reposaient mes ancêtres laboureurs des servitudes que leur imposaient les seigneurs !

jeudi, 01 décembre 2011

à propos de Casanova

Casanova par H. Pratt - copie.jpg©Hugo Pratt

 

« Le plaisir, c'est la vertu sous un nom plus gai. »

Ce pourrait être de Casanova ; c'est de La Mettrie. Il n'est pas étonnant que celui-ci était admiré par celui-là.

 


Ajout (plus long, à la brièveté de cette note) :

En ces jours où sur les ondes, France Cul naturellement, sont à "podcsater" la Fabrique de l'histoire sur Casanova et les Nouveaux chemins de la connaissance sur un de leurs  ancêtres, ÉPICURE, voilà cette Europe dont je rêve, avec de tels citoyens.

dimanche, 10 juillet 2011

du crépuscule d'un premier matin au crépuscule d'un dernier matin

 Manière de célébrer le centenaire de la mort de Blaise CENDRARS

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Tout le monde parle des couchers de soleil
Tous les voyageurs sont d'accord pour parler des couchers
de soleil dans ces parages
II y a plein de bouquins où l'on ne décrit que les couchers
de soleil

Les couchers de soleil des tropiques
Oui c'est vrai c'est splendide
Mais je préfère de beaucoup les levers de soleil
L'aube

Je n'en rate pas une
Je suis toujours sur le pont
A poils

Et je suis toujours seul à les admirer
Mais je ne vais pas les décrire les aubes
Je vais les garder pour moi seul


Blaise Cendrars
Couchers de soleil
in Feuilles de route - Du cœur du Monde

 

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Lire un matin de houle légère au mouillage d'En Tal, face au vallon qui abrita la retraite de Gildas, la brièveté de Char et les "allongeailles" emphatiques de Perse : voilà un bonheur d'été.

 

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mercredi, 13 avril 2011

nous larguons

Cet après-midi, ceint de ma grand'paternité, de quelques vivres et bouquins numériques sur le MacBook Pro — un certain Après le livre *déjà cité en note du 1er avril et Vents  de S.J Perse —, je largue pour cinq ou six jours.

Passer l'écluse, quitter l'estuaire entre Kervoyal et la pointe de Halguen, hisser la grand'voile. Vers l'ouest.

Je ne rends pas encore "la barque prêtée", comme l'écrivait le grand navigateur de l'océan et des sables, Thédore Monod.

Je ne pars point encore vers le pays des hommes " qui ignorent et la mer et le goût du sel".

 

Dans le calme des ports, j'attends de mes petites-filles qu'elles m'affûtent à FaceBook et autres réseaux...

 

 

* à relier à "de quoi la page WEB est-elle le nom ?" quand l'homme à l'aiguille dans la botte de foin relie (relit) page Web et enluminure.

vendredi, 01 avril 2011

anachronisme chez le liseur ?

Je suis à l'aise dans mes anachronismes de lecteur.

 

Certes, depuis un an ou deux, je m'en vas, encore sans iPad, dans les livres numérisés, alléché par 9782814504103.thumb.jpgl'accumulation généreuse et si peu onéreuse de publie.net : j'ai, d'abord, utilisé  le traditionnel "acrobat reader", puis j'ai ouvert un compte privé chez Calameo et depuis peu, préparant l'acquisition d'un iPad — hypothétique, vu l'augmentation pharaonique de la retraite — Calibre.

De L'art de de la guerre et de L'Olive, passant par Les poèmes d'Ossian et Aurélia, à S'écrire mode d'emploi, La chambre des cartes et Après le livre... s'enrichit d'une trentaine de titres, la librairie numérisée. En attendant la bibliothèque universelle, thème qu'abordera en mai prochain, à l'Université permanente de Nantes, l'homme d'affordance.com, qui est, sur l'Internet, comme "une aiguille dans la botte de foin".

 

Mais voilà ! sur les étagères, j'ai encore quelques livres de chez José Corti, de chez Rougerie, qui nécessitent encore le coupe-papier — en l'occurence, un faux-vrai Laguiole, quand ce n'est pas le bon Opinel, grand ouvreur d'huîtres..

Depuis longtemps acquis, ils furent, sans être oubliés, remisés dans le second rayon pour une lecture à plus tard. Ainsi deux Bachelard, premières et dernières pages coupées, La terre et les rêveries de la volonté, L'air et les songes. Ainsi de J.C. Mathieu, La poésie de René Char, aux pages découpées selon le seul intérêt pour tel ou tel poème.

 

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Et encore celui-ci, vraiment laissé pour compte par ennui de liseur — ça arrive : on peut être grand poète et médiocre critique —, Le testament d'Apollinaire de René Guy Cadou et dont les pages sont à nouveau découpées

Si je n'ai jamais été un "accroc" de l'odeur du papier — ce ne sont que de vieilles vapeurs de colle, pas toujours très saines, que hume le nez lecteur — le crissement de l'acier qui s'insinue dans le pli des pages encore scellées, laissant de minuscules flocons de papier sur les genoux, m'a toujours été  l'annonce d'un mystère qui enfin va se dévoiler.

Le bonheur !

 

Anti-moderne ? Post-moderne ? Immoderne ? comme il fut dit ce matin à propos de Rimbaud sur France Cul.

Liseur, lecteur, liseur.

vendredi, 25 février 2011

balade manchoise

 

Marées de vives-eaux, si loin des tumultes d'un Maghreb qui, dans l'inquiétude, n'est point oublié..

Nicléane calligraphie des estrans.

 

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... vers l'eau verte les grandes îles alluviales arrachées à leur fange! Elles sont pétries d'herbage, de gluten; tressées de lianes à crotales et de reptiles en fleurs. Elles nourrissaient à leurs gluaux la poix d'un singulier idiome.


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...qu'elles s'en aillent, au mouvement des choses de ce monde, ah!  vers les peuplements de palmes, vers les mangles, les vases et les évasements d'estuaires en eau libre...

 

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Qu'elles descendent, tertres sacrés, au bas du ciel couleur d'anthrax et de sanie, avec les fleuves sous leurs bulles tirant leur charge d'affluents, tirant leur chaîne de membranes et d'anses et de grandes poches placentaires — toute la treille de leurs sources et le grand arbre capillaire jusqu'en ses prolongements de veines, de veinules

 

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Les migrations de crabes sur la terre, l'écume aux lèvres et la clé haute, prennent par le travers des vieilles Plantations côtières...

Saint-John Perse, Vents, II, 4

 

 

lundi, 14 février 2011

Sollers le citateur

 

Les arriérés d'aujourd'hui, consommateurs colonisés de la bouillie littéraire anglo-saxonne, croient qu'on fait des citations pour briller, remplir la page, s'épargner un effort, alors qu'il s'agit d'un art très ancien et très difficile. Les écrits essentiels en sont pleins, le Talmud, par exemple. Le subtil Walter Benjamin, expérimentateur de haschisch et auteur d'un « principe du montage dans l'Histoire », le définit ainsi :
« Les citations, dans mon travail, sont comme des voleurs de grands chemins qui surgissent en armes, et dépouillent le promeneur de ses convictions. »

 

Sollers cite donc, et beaucoup. Il affirme encore que « ce ne sont pas des citations, mais des preuves ». Preuve « qu'il n'y a qu'une seule expérience fondamentale à travers le temps »*. Parfois, il cite, mais n'avoue point ses sources. Les citateurs cités mériteraient fort d'être nommés.

Ainsi quand, au détour de la page 127, dans Les Voyageurs du Temps, je rencontre Héraclite que nous savons ne pouvoir lire qu'à travers ceux qui, du fond des siècles, le lurent et le citèrent.

 Qu'est-ce que le Temps ? Un enfant qui s'amuse, un royaume d'enfance qui se joue aux dés.

Ici, un certain Hippolyte**, auteur de Réfutation de toutes les hérésies.

Là, Diogène Laerce**,
dans Vies et Doctrines des philosophes illustres, Livre IX, Héraclite, 3.


« II s'était retiré dans le temple d'Artémis, et jouait aux osselets avec des enfants. Aux Ephésiens qui s'étaient attroupés autour de lui, il dit : "Imbéciles, qu'est-ce que cela a d'étonnant? Ne vaut-il pas mieux s'occuper à cela, plutôt que d'administrer un Etat en votre compagnie? »

Voilà un homme.

 

Je vais paraître très éloigné de la Saint-Valentin !

 

 



* L'Étoile des amants, Gallimard 2002, Folio n° 4120, p. 85.

** L'un et l'autre, au IIe siècle de notre ère.

mardi, 01 février 2011

quand s'éclaire le « je » de Sollers, par lui-même

Je me perdrai désormais avec une alacrité certaine dans les méandres fictionnels et autobiographiques. Donc  librement littéraires de Sollers.

 

« Quand un livre se développe, parallèle à votre vie, l'influençant ou se laissant gonfler par elle, quand par cette oscillation, on ne peut tomber, ni dans le réel, ni dans l'imaginaire, n'est-ce pas cela la liberté ? »

Une curieuse solitude.


Cette citation que j'extrais du LibéLivres du jeudi 6 janvier — article de Philippe Lançon, présentant Trésor d'amour — témoigne chez Sollers d'une grande constance dans les écrits, qu'il les nomme romans, essais, entretiens. Ça ne gommera point les exaspérations dues à des longueurs vaseuses et aux fatuités de Narcisse. Mais mes "gambades" de lecteur seront plus légères

Et pour ma gouverne personnelle, que ce soit dans mes lectures, que ce soit dans mes écrits, un horizon se désembrume de tout ce fatras accumulé depuis plus de trente ans autour de autobiographie, autofiction, autobiographie autofictionnelle, écritures du moi.

Avec Sollers, je ne suis pas loin des menteries de Giono, des fabulations de Cendrars, du "mentir-vrai d'Aragon.

C'est ainsi qu'est bien bonne, la littérature !

 

Demain commence la Folle Journée : ou quand la littérature laisse place à la musique.

 


 


dimanche, 30 janvier 2011

addiction à Sollers ?

Dès qu'un Sollers paraît en poche, j'achète. Je poursuis donc l'emplissage de mon rayon "Sollers"*.

Et toujours je commence ma lecture du "dit" avec un mélange de réticence et d'allégresse. J'y guette les petites leçons de littérature de monsieur Sollers. J'y redoute les miroirs un peu trop narcissiques de monsieur Joyaux.

Les voyageurs du Temps ont failli m'entraîner du côté de Énard et de La perfection du tir. Mais non, nous n'allons point être embarqués dans la psychè d'un sniper fou.

Il s'agit, ici et sans doute, comme souvent quand Sollers débute ce qu'il annonce être un roman, d'un homme qui dit "je", qui appartient à un "Service" plus ou moins secret, qui dans les premières pages fait l'amour à une femme et dans les dernières à une autre femme, qui réside souvent, solitaire, à l'île de Ré et fréquente, accompagné, assidument les hôtels de Venise, les gratte-ciel de New-York, qui travaillerait parfois dans l'édition, qui pratique le soliloque où affleurent des vestiges catholiques romains et de multiples incises avec force citations sur Baudelaire, Lautréamont, Nietztche, Rimbaud, Céline. Cette fois, on y rencontre aussi Kafka, Bataille et Breton.

Mais toujours et surtout Rimbaud !

Dans les Voyageurs du Temps, le héros — Sollers ou son héros ? de l'autofiction à l'autobiographie fictionnelle, je ne sais jamais où il me perd ? — le héros donc est vieillissant, il fréquente un centre de tir et son "corps le freine"... Il y a aussi une "Bête" et ses "Parasites".

Ça déborde d'érudition : un vrai guide du Routard parisien. La rue du Bach, la rue Sébastien-Bottin, l'église Saint-Thomas d'Aquin, etc. Je ne savais que peu par exemple de Raspail et de son boulevard.

 

Mais Rimbaud encore.

Ça tient de l'incantation chez Sollers et ce n'est point pour me faire fuir — ( dans Studio, plus de soixante pages nommant  le poète sur deux cents soixante  et audacieusement le rapt pour un essai, du titre  "Illuminations", mais sans article)**

Donc à la page 67, le "je" de Sollers entend des phrases et le lecteur, quand il arrive au milieu de la page " loin des vieilles retraites et des vieilles flammes, loin des charniers indescriptibles" se surprend à murmurer  : « Merde, mais c'est du Rimbaud, ça ! ».

Eh oui ! C'est bien du Rimbaud "sur ondes ultracourtes, une écoute numérique des Illuminations", lui suggérera le "je" de Sollers.

Alors le lecteur saute sur son vieux Pléiade, celui de 1954 et lit et relit Les Illuminations. Relit encore. Déchiffre le "cut-up" de Sollers et se promet de relever le défi : « Qui fera mieux le dira et ça se saura. »

 

Il est juste qu'une fin fastueuse répare les
âges d'indigence, et qu'un jour de victoire nous
fasse oublier la honte. Il est bon de marcher sur
le sable rose et orange qu'a lavé le ciel vineux .
Il est normal que survivent de féeriques aristocraties
ultra-rhénanes, japonaises, guaranies
propres à recevoir la musique ancienne  (XXVIII) . L'Europe
s'éveille a peine après le déluge, loin des
vieilles fanfares d'héroïsme, loin des meurtriers
sans nom, loin des vieilles retraites et des vieilles
flammes, loin de ses charniers indescriptibles,
comme si une voix féminine arrivait enfin au
fond des volcans et des grottes arctiques (XXIX).

Quant à cet hôtel, dont je ne dirai pas le nom, ses
fenêtres et ses terrasses sont pleines d'éclairages,
de boissons et de brises riches, ouvertes à l'esprit
des vovageurs et des nobles (XXX). Certes, il v a un
moment d'étuve, de mers enlevées et d'embrasements
souterrains, et la planète est emportée
dans des exterminations conséquentes,(XXXII) mais
cette catastrophe n'empêche pas les voyageurs
d'éprouver la nouveauté chimique et de trouver
en elle leur fortune personnelle. C'est un Vaisseau
s'éclairent sans fin des stocks d'études.
Sur cette Arche, chassés par l'extase harmonique,
un couple de jeunesse s'isole, chante et se poste (XXXIII).


Les Voyageurs du Temps, p. 67.


Les chiffres romains renvoient aux Illuminations "cutées".

 

 

* Sollers en Folio, c'est enrichir son Musée personnel portatif dont parlait Malraux dans Le Musée imaginaire. Quel portrait de quel peintre illustrera Trésor d'amour — on y attend Stendhal, le roman récemment paru quand il sera édité en poche?  dans six mois, dans un an ? Choix du maquettiste ou de l'auteur ?

** Il renouvelle ce genre d'emprunt avec "la Divine Comédie". Mais ce n'est pas du plagiat, n'est-ce pas ! c'est un livre d'entretiens.

samedi, 15 janvier 2011

« Les Modernes, et après ? »

Voilà belle manière de décentrer — ou peut-être bien recentrer — la question des PostModernes.

 

C'est ce qu'en janvier, offre Philippe Forest* en trois interventions aux vieux Nantais qui fréquentent l'Université permanente.

Il ouvre avec La Bruyère, au début des Caractères (1688):

« Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent... L'on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d'entre les modernes »,

poursuit dialectiquement avec Isidore Ducasse à la fin de ses Poésies (1870):

« Rien n'est dit. L'on vient trop tôt depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes... Nous avons l'avantage de travailler après les anciens, les habiles d'entre les modernes.

 

Il prolonge avec Jacottet et Aragon qui relancent Ducasse.

Je pense qu'il ne tient pas à résoudre le problème à l'usage des manuels de littérature à venir et je m'autoriserai à dégager mes horizons de lecteur quelque peu embrumés par "anti" et "post".

 

Baudelaire resurgit :

Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !


Et ça me va bien, que ce soit dans le lire, que ce soit dans l'écrire : osciller de l'enthousiasme à la nostagie. Cendrars n'est pas loin.

 

 

* L'homme d'un Philippe Sollers au Seuil, de L'enfant éternel, et dernièrement du Siècle des nuages, chez Gallimard.

 

Post-scriptum : Hautetfort, plateforme qui héberge ce blogue, offre la possibilité de publier des textes sur un autre mode que les notes : ce sont les "Pages" ; elles se trouvent dans la colonne des rubriques, à droite de cette note et peuvent être aussi occasions de commentaires..

mercredi, 22 décembre 2010

pour le solstice d'hiver

 

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aux lectrices,

aux lecteurs

 

 

 

"Que d'autres se flattent des livres qu'ils ont écrits,  

moi, je suis fier de ceux que j'ai lus.


                    Jorge Luis Borges

 

vendredi, 17 décembre 2010

Quand à nouveau l'ombre s'étend

à "Lison"

 

Sa voix s'éleva encore tremblante de la fragilité de la douleur. Elle dit l'amour sans mesure pour sa mère. Elle ouvrit Les Matinaux que celle-ci, naguère, lui avait offert. Sa voix nous éloigna de la mort. À nouveau, nous étions dans le soleil.

 


Dans mon pays, les tendres preuves du printemps
et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts
lointains.

La vérité attend l'aurore à côté d'une bougie. Le
verre de fenêtre est négligé. Qu'importe à l'attentif.

Dans mon pays, on ne questionne pas un homme
ému.

Il n'y a pas d'ombre maligne sur la barque chavirée.


Bonjour à peine, est inconnu dans mon pays.

On n'emprunte que ce qui peut se rendre augmenté.

Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles sur les
arbres de mon pays. Les branches sont libres de
n'avoir pas de fruits.

On ne croit pas à la bonne foi du vainqueur.


Dans mon pays, on remercie.

 

Qu'il vive*

 

Ce fut d'une beauté austère, nue. Le silence seul — ou la musique — était possible.

Nous entrions, apaisés, dans cette absence sans retour. 

 

 

 

*René Char, La sieste blanche, Les Matinaux, 1950/1986.