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vendredi, 25 février 2011

balade manchoise

 

Marées de vives-eaux, si loin des tumultes d'un Maghreb qui, dans l'inquiétude, n'est point oublié..

Nicléane calligraphie des estrans.

 

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... vers l'eau verte les grandes îles alluviales arrachées à leur fange! Elles sont pétries d'herbage, de gluten; tressées de lianes à crotales et de reptiles en fleurs. Elles nourrissaient à leurs gluaux la poix d'un singulier idiome.


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...qu'elles s'en aillent, au mouvement des choses de ce monde, ah!  vers les peuplements de palmes, vers les mangles, les vases et les évasements d'estuaires en eau libre...

 

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Qu'elles descendent, tertres sacrés, au bas du ciel couleur d'anthrax et de sanie, avec les fleuves sous leurs bulles tirant leur charge d'affluents, tirant leur chaîne de membranes et d'anses et de grandes poches placentaires — toute la treille de leurs sources et le grand arbre capillaire jusqu'en ses prolongements de veines, de veinules

 

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Les migrations de crabes sur la terre, l'écume aux lèvres et la clé haute, prennent par le travers des vieilles Plantations côtières...

Saint-John Perse, Vents, II, 4

 

 

lundi, 14 février 2011

Sollers le citateur

 

Les arriérés d'aujourd'hui, consommateurs colonisés de la bouillie littéraire anglo-saxonne, croient qu'on fait des citations pour briller, remplir la page, s'épargner un effort, alors qu'il s'agit d'un art très ancien et très difficile. Les écrits essentiels en sont pleins, le Talmud, par exemple. Le subtil Walter Benjamin, expérimentateur de haschisch et auteur d'un « principe du montage dans l'Histoire », le définit ainsi :
« Les citations, dans mon travail, sont comme des voleurs de grands chemins qui surgissent en armes, et dépouillent le promeneur de ses convictions. »

 

Sollers cite donc, et beaucoup. Il affirme encore que « ce ne sont pas des citations, mais des preuves ». Preuve « qu'il n'y a qu'une seule expérience fondamentale à travers le temps »*. Parfois, il cite, mais n'avoue point ses sources. Les citateurs cités mériteraient fort d'être nommés.

Ainsi quand, au détour de la page 127, dans Les Voyageurs du Temps, je rencontre Héraclite que nous savons ne pouvoir lire qu'à travers ceux qui, du fond des siècles, le lurent et le citèrent.

 Qu'est-ce que le Temps ? Un enfant qui s'amuse, un royaume d'enfance qui se joue aux dés.

Ici, un certain Hippolyte**, auteur de Réfutation de toutes les hérésies.

Là, Diogène Laerce**,
dans Vies et Doctrines des philosophes illustres, Livre IX, Héraclite, 3.


« II s'était retiré dans le temple d'Artémis, et jouait aux osselets avec des enfants. Aux Ephésiens qui s'étaient attroupés autour de lui, il dit : "Imbéciles, qu'est-ce que cela a d'étonnant? Ne vaut-il pas mieux s'occuper à cela, plutôt que d'administrer un Etat en votre compagnie? »

Voilà un homme.

 

Je vais paraître très éloigné de la Saint-Valentin !

 

 



* L'Étoile des amants, Gallimard 2002, Folio n° 4120, p. 85.

** L'un et l'autre, au IIe siècle de notre ère.

mardi, 01 février 2011

quand s'éclaire le « je » de Sollers, par lui-même

Je me perdrai désormais avec une alacrité certaine dans les méandres fictionnels et autobiographiques. Donc  librement littéraires de Sollers.

 

« Quand un livre se développe, parallèle à votre vie, l'influençant ou se laissant gonfler par elle, quand par cette oscillation, on ne peut tomber, ni dans le réel, ni dans l'imaginaire, n'est-ce pas cela la liberté ? »

Une curieuse solitude.


Cette citation que j'extrais du LibéLivres du jeudi 6 janvier — article de Philippe Lançon, présentant Trésor d'amour — témoigne chez Sollers d'une grande constance dans les écrits, qu'il les nomme romans, essais, entretiens. Ça ne gommera point les exaspérations dues à des longueurs vaseuses et aux fatuités de Narcisse. Mais mes "gambades" de lecteur seront plus légères

Et pour ma gouverne personnelle, que ce soit dans mes lectures, que ce soit dans mes écrits, un horizon se désembrume de tout ce fatras accumulé depuis plus de trente ans autour de autobiographie, autofiction, autobiographie autofictionnelle, écritures du moi.

Avec Sollers, je ne suis pas loin des menteries de Giono, des fabulations de Cendrars, du "mentir-vrai d'Aragon.

C'est ainsi qu'est bien bonne, la littérature !

 

Demain commence la Folle Journée : ou quand la littérature laisse place à la musique.

 


 


dimanche, 30 janvier 2011

addiction à Sollers ?

Dès qu'un Sollers paraît en poche, j'achète. Je poursuis donc l'emplissage de mon rayon "Sollers"*.

Et toujours je commence ma lecture du "dit" avec un mélange de réticence et d'allégresse. J'y guette les petites leçons de littérature de monsieur Sollers. J'y redoute les miroirs un peu trop narcissiques de monsieur Joyaux.

Les voyageurs du Temps ont failli m'entraîner du côté de Énard et de La perfection du tir. Mais non, nous n'allons point être embarqués dans la psychè d'un sniper fou.

Il s'agit, ici et sans doute, comme souvent quand Sollers débute ce qu'il annonce être un roman, d'un homme qui dit "je", qui appartient à un "Service" plus ou moins secret, qui dans les premières pages fait l'amour à une femme et dans les dernières à une autre femme, qui réside souvent, solitaire, à l'île de Ré et fréquente, accompagné, assidument les hôtels de Venise, les gratte-ciel de New-York, qui travaillerait parfois dans l'édition, qui pratique le soliloque où affleurent des vestiges catholiques romains et de multiples incises avec force citations sur Baudelaire, Lautréamont, Nietztche, Rimbaud, Céline. Cette fois, on y rencontre aussi Kafka, Bataille et Breton.

Mais toujours et surtout Rimbaud !

Dans les Voyageurs du Temps, le héros — Sollers ou son héros ? de l'autofiction à l'autobiographie fictionnelle, je ne sais jamais où il me perd ? — le héros donc est vieillissant, il fréquente un centre de tir et son "corps le freine"... Il y a aussi une "Bête" et ses "Parasites".

Ça déborde d'érudition : un vrai guide du Routard parisien. La rue du Bach, la rue Sébastien-Bottin, l'église Saint-Thomas d'Aquin, etc. Je ne savais que peu par exemple de Raspail et de son boulevard.

 

Mais Rimbaud encore.

Ça tient de l'incantation chez Sollers et ce n'est point pour me faire fuir — ( dans Studio, plus de soixante pages nommant  le poète sur deux cents soixante  et audacieusement le rapt pour un essai, du titre  "Illuminations", mais sans article)**

Donc à la page 67, le "je" de Sollers entend des phrases et le lecteur, quand il arrive au milieu de la page " loin des vieilles retraites et des vieilles flammes, loin des charniers indescriptibles" se surprend à murmurer  : « Merde, mais c'est du Rimbaud, ça ! ».

Eh oui ! C'est bien du Rimbaud "sur ondes ultracourtes, une écoute numérique des Illuminations", lui suggérera le "je" de Sollers.

Alors le lecteur saute sur son vieux Pléiade, celui de 1954 et lit et relit Les Illuminations. Relit encore. Déchiffre le "cut-up" de Sollers et se promet de relever le défi : « Qui fera mieux le dira et ça se saura. »

 

Il est juste qu'une fin fastueuse répare les
âges d'indigence, et qu'un jour de victoire nous
fasse oublier la honte. Il est bon de marcher sur
le sable rose et orange qu'a lavé le ciel vineux .
Il est normal que survivent de féeriques aristocraties
ultra-rhénanes, japonaises, guaranies
propres à recevoir la musique ancienne  (XXVIII) . L'Europe
s'éveille a peine après le déluge, loin des
vieilles fanfares d'héroïsme, loin des meurtriers
sans nom, loin des vieilles retraites et des vieilles
flammes, loin de ses charniers indescriptibles,
comme si une voix féminine arrivait enfin au
fond des volcans et des grottes arctiques (XXIX).

Quant à cet hôtel, dont je ne dirai pas le nom, ses
fenêtres et ses terrasses sont pleines d'éclairages,
de boissons et de brises riches, ouvertes à l'esprit
des vovageurs et des nobles (XXX). Certes, il v a un
moment d'étuve, de mers enlevées et d'embrasements
souterrains, et la planète est emportée
dans des exterminations conséquentes,(XXXII) mais
cette catastrophe n'empêche pas les voyageurs
d'éprouver la nouveauté chimique et de trouver
en elle leur fortune personnelle. C'est un Vaisseau
s'éclairent sans fin des stocks d'études.
Sur cette Arche, chassés par l'extase harmonique,
un couple de jeunesse s'isole, chante et se poste (XXXIII).


Les Voyageurs du Temps, p. 67.


Les chiffres romains renvoient aux Illuminations "cutées".

 

 

* Sollers en Folio, c'est enrichir son Musée personnel portatif dont parlait Malraux dans Le Musée imaginaire. Quel portrait de quel peintre illustrera Trésor d'amour — on y attend Stendhal, le roman récemment paru quand il sera édité en poche?  dans six mois, dans un an ? Choix du maquettiste ou de l'auteur ?

** Il renouvelle ce genre d'emprunt avec "la Divine Comédie". Mais ce n'est pas du plagiat, n'est-ce pas ! c'est un livre d'entretiens.

samedi, 15 janvier 2011

« Les Modernes, et après ? »

Voilà belle manière de décentrer — ou peut-être bien recentrer — la question des PostModernes.

 

C'est ce qu'en janvier, offre Philippe Forest* en trois interventions aux vieux Nantais qui fréquentent l'Université permanente.

Il ouvre avec La Bruyère, au début des Caractères (1688):

« Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent... L'on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d'entre les modernes »,

poursuit dialectiquement avec Isidore Ducasse à la fin de ses Poésies (1870):

« Rien n'est dit. L'on vient trop tôt depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes... Nous avons l'avantage de travailler après les anciens, les habiles d'entre les modernes.

 

Il prolonge avec Jacottet et Aragon qui relancent Ducasse.

Je pense qu'il ne tient pas à résoudre le problème à l'usage des manuels de littérature à venir et je m'autoriserai à dégager mes horizons de lecteur quelque peu embrumés par "anti" et "post".

 

Baudelaire resurgit :

Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !


Et ça me va bien, que ce soit dans le lire, que ce soit dans l'écrire : osciller de l'enthousiasme à la nostagie. Cendrars n'est pas loin.

 

 

* L'homme d'un Philippe Sollers au Seuil, de L'enfant éternel, et dernièrement du Siècle des nuages, chez Gallimard.

 

Post-scriptum : Hautetfort, plateforme qui héberge ce blogue, offre la possibilité de publier des textes sur un autre mode que les notes : ce sont les "Pages" ; elles se trouvent dans la colonne des rubriques, à droite de cette note et peuvent être aussi occasions de commentaires..

mercredi, 22 décembre 2010

pour le solstice d'hiver

 

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aux lectrices,

aux lecteurs

 

 

 

"Que d'autres se flattent des livres qu'ils ont écrits,  

moi, je suis fier de ceux que j'ai lus.


                    Jorge Luis Borges

 

vendredi, 17 décembre 2010

Quand à nouveau l'ombre s'étend

à "Lison"

 

Sa voix s'éleva encore tremblante de la fragilité de la douleur. Elle dit l'amour sans mesure pour sa mère. Elle ouvrit Les Matinaux que celle-ci, naguère, lui avait offert. Sa voix nous éloigna de la mort. À nouveau, nous étions dans le soleil.

 


Dans mon pays, les tendres preuves du printemps
et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts
lointains.

La vérité attend l'aurore à côté d'une bougie. Le
verre de fenêtre est négligé. Qu'importe à l'attentif.

Dans mon pays, on ne questionne pas un homme
ému.

Il n'y a pas d'ombre maligne sur la barque chavirée.


Bonjour à peine, est inconnu dans mon pays.

On n'emprunte que ce qui peut se rendre augmenté.

Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles sur les
arbres de mon pays. Les branches sont libres de
n'avoir pas de fruits.

On ne croit pas à la bonne foi du vainqueur.


Dans mon pays, on remercie.

 

Qu'il vive*

 

Ce fut d'une beauté austère, nue. Le silence seul — ou la musique — était possible.

Nous entrions, apaisés, dans cette absence sans retour. 

 

 

 

*René Char, La sieste blanche, Les Matinaux, 1950/1986.


 

 

 

vendredi, 10 décembre 2010

ce n'est pas vrai !

la littérature aujourd'hui ?  Ah, bon ?

En ce cas-là, monsieur Finkielkraut, faut-il parler de "livres" ou de "bouquins" ?

S'il vous plait ?

 

Post-scriptum :

Autres temps, autres littératures et littérateurs.

Et dire que je me suis désabonné du Nouvel Obs.

mardi, 07 décembre 2010

irresponsable ? je suis donc un irresponsable

Je n'irai point prendre la queue devant la banque que depuis des annnées, pour percevoir mon modeste salaire et ma plus encore modeste retraite, je suis obligé de fréquenter : je suis "à sec", sinon à découvert. Et mon épargne, à peine placée, s'envole en bouquins ! J'aurais bien aimé être un irresponsable, ce matin.

J'ai beaucoup apprécié le commentaire de Paul Jorion sur France Cul. J'ai sur l'étagère "Mer" un de ses premiers (?) bouquins d'anthropologue économiste sur les pêcheurs de Houat*, une de mes Iles bien-aimées.. Lui aussi tient un blogue.

Un gars du côté des croquants. Totalement libre.

 

 

* Paul JORION, Les pêcheurs d'Houat, anthropologie économique, Coll. Savoir, chez Hermann, 1983

 

 

 

dimanche, 05 décembre 2010

lire un bouquin serait ne pas lire un livre

« — Et ça, il me  semble que quelque chose arrive à la littérature quand un livre devient un bouquin. J'ai même le sentiment très vieux jeu, très collet monté, que ceux qui lisent un livre comme livre et ceux qui le lisent comme bouquin ne lisent pas le même livre...

..........(gloussements d'acquiescement en fond sonore).................

— Ça, c'est un rapport spécifiquement vulgaire aux œuvres d'art en général.»

 

Trois messieurs, sans doute fort bien et pas du tout du genre vulgus (ou vulgum ou vulgare)pecus s'entretenaient hier matin de l'art de la lecture : en quelques mots, voici résumée l'atmosphère de la conversation que diffusait "Répliques". Des références stendahliennes, flaubertiennes, nietzschennes, barthésiennes — pas tout à fait les miennes. — deleuziennes. C'était de bon ton — déjà trop ? — mais je peux encore entendre. Et puis dans les dernières minutes, l'animateur qui déboule avec cet "Et ça..."

Et là, c'est trop : je suis issu — "je monte", aurait dit Veuillot — de la classe du "vulgaire" ; je lis plus souvent des bouquins que des livres; je n'ai pas lu l'introduction à l'analyse structurelle du récit, l'horizon restreint de mon vulgus (ou vulgum ou vulgare) pecus ne m'a apporté que le Plaisir du texte plus accessible, financièrement ; mais Montaigne est loin de "m'emmerder"*.

Ce qui, hier matin, n'a pas été le cas de deux de ces messieurs. Qui m'ont au plus profond, donc viscéralement — je ne prolonge que la "rumination bovine" nietzschenne, à laquelle il fut noblement fait allusion — EMMERDÉ !

Cet irrespect, ce mépris, cette morgue, cette impudence, ! Dantzig* et Finkielkraut sont parfois — souvent ? — des personnages indignes.

Finkielkraut a bien tenté d'atténuer sa morgue en lisant cette citation de Proust. Mais quelle sincérité attendre de cette bouche dédaigneuse ?

Dans la lecture, l'amitié est soudain ramenée à sa pureté première. Avec les livres, pas d'amabilité. Ces amis-là, si nous passons la soirée avec eux, c'est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne les quittons souvent qu'à regret. Et quand nous les avons quittés, aucune de ces pensées qui gâtent l'amitié : Qu'ont-ils pensé de nous ? - N'avons nous pas manqué de tact ? - Avons-nous plu ? - et la peur d'être oublié pour tel autre. Toutes ces agitations de l'amitié expirent au seuil de cette amitié pure et calme qu'est la lecture.



Marcel Proust
Sur la lecture, p.45 
Actes Sud, mars 1988 


Alentour de cet ordinateur, mes bons vieux BOUQUINS sont, pour la plupart, des rivages chaleureux. Leur "rumination" m'autorise paisiblement cette humeur.

 

 

* Référence à la fatuité du monsieur, naguère en septembre 2005, à propos de Montaigne.

dimanche, 28 novembre 2010

« il faut y aller »

Poser sur la table "La traversée des catastrophes"* me ramène à deux décennies en arrière quand j'ai ouvert "Traité du désespoir et de la béatitude"**.

Un de ces deux ou trois bouquins que, à peine ouverts, vous estimez rassembler toutes les questions que vous vous posez depuis un, deux, trois, dix ans — peut-être d'ailleurs depuis seulement un ou deux jours — mais questions qui taraudent, ou expériences ou situations qui ont blessé, incisé, déchiré, mais aussi bouquins dont les quelques pages feuillettées vous ouvrent des estuaires, des horizons, qui, sans apaiser, vous font accéder à une sérénité neuve.

Sans doute faut-il y entrer avec l'incertitude de la quête et le murissement acquis dans de longs cheminements en solitude.

J'ai posé quelques balises, me suis arrêté sur quelques pages.

La mort d'autrui exige ceci : ce que l'on ne peut pas dire, il faut malgré tout parvenir à le parler. Mais alors parler pour dire quoi, si l'on ne peut pas dire la mort ? Parler d'autre chose ? Parler pour ne rien dire er pour passer le temps ? Bavarder ? D'abord oui, évidemment oui : c'est là l'expérience de tous ceux qui ont tenu la main d'un mourant aimé, souvent avec une certaine noblesse et aussi un sens profond de la dérision. Mais on ne le peut que jusqu'au point où ce n'est même plus possible, où la demande d'un « parler la mort » devient trop forte, trop insupportable, et où un déni mélancolique menace trop fortement. Et alors, arrivé à ce point, que parler ou que dire d'un dit impossible ? Dire encore la seule chose qui puisse être dite, la vie,  mais avec un autre ton et une autre douceur, parce qu'il s'agit de trouver une parole apte à énoncer la vie au sein même de cette expérience du mourir, à partir d'elle et pour elle, dans ce qui subsiste et s'affîrme de force de vie au cours de l'expérience d'une disjonction radicale entre le parler et le dire : parler la mort pour dire la vie. (p.155) 

Mais le mourir a toujours une fin qui reste encore à vivre pour celui qui ne meurt pas : un jour, l'autre meurt pour de bon... Nier la mort qui monte, refuser de la « voir en face », tant que l'autre vit encore, même d'une vie de plus en plus diminuée, est souvent la marque d'une sagesse et d'un amour supérieurs, tout comme il est sage de ne pas regarder le soleil en face pour ne pas s'y brûler sottement les yeux. Mais face à la mort effective, face au cadavre, une telle négation ne peut que s'affaisser en une dangereuse dénégation. « La » mort n'était peut-être rien pour soi, mais pas « le » mort ou « la » morte : je l'aimais jusque-là, mais aujourd hui que m'est-il, que m'est-elle encore ? (p. 196)

 

Maintenant, comme le philosophe nous y invite, « il faut y aller ». Aux dernières pages du livre, il écrira encore : 

Il faut continuer...... c'est cela vivre. Accepter la continuité sous toutes ses formes, jusqu'à affirmer la continuité du noble et du bas, du splendide et du grotesque.

 

*Pierre ZAOUI, La traversée des catastrophes - philosophie pour le meilleur et pour le pire, Coll. L'ordre philosophique, au Seuil, octobre 2010.

** André COMTE-SPONVILLE, Le mythe d'Icare, t.1 et Vivre, t.2 - Traité du désespoir et de la béatitude, Coll. Perspectives critiques, PUF, janvier 1988.


Post-scriptum :

• Un entretien dans l'émission "La fabrique de l'humain".

Deux recensions : dans le Monde des Livres du 29/10/2010 et dans le LibéLivres du 18/11/2010.

Si le bouquin n'est pas disponible en librairie, il ne faut pas être pressé ; l'appareil de diffusion géré par La Martinière est plutôt "grippé".

jeudi, 18 novembre 2010

elle nous lisait l'hisoire sainte

 

Je devais être dans cette classe qu'on nomme actuellement le Cours Préparatoire ; j'aurai bientôt six ans.

C'était Mme Nicolas qui, chaque après-midi, au début de la classe et pendant un quart d'heure, nous lisait l'Histoire Sainte. J'écoutais dans le ravissement. Peut-être le sommeil me gagnait-il, préfigurant les lointaines siestes à venir ?

 

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École primaire des Frères de Ploermel, 1 rue Talensac - 1941/1942

 

 Plus tard, je pris sans doute des chemins bibliques qui divergent de ceux empruntés par un de mes actuels littérateurs préférés (voir la note précédente). Plus laïcs, pour être "tendance". J'ai un penchant plus net pour ce qui s'avoue "inventé" que pour ce qui s'affirme "révélé".

 

Je continue de lire et la Bible et Michon.

 

Post-scriptum : (qui a peu à voir avec la Bible, les mythologies et Pierre Michon)

Quand nous fâchions madame Nicolas, elle s'écriait : « Je vous pilerais dans mon moulin à café ». Ce conditionnel présent était sa seule violence.

 

 

 

 

dimanche, 14 novembre 2010

quand revient le religieux dans mes petits matins

Les réveils matinaux entraînent des journées de réflexions et de lectures inattendues. Ce matin j'écoutais donc à mi-chemin de son émission, Abdelwahab Meddeb et ses cultures d'Islam.


La veille, j'avais refermé, fort marri, les propos de Pierre Michon sur la littérature, Le roi vient quand il veut ; les premières sondes m'avaient assuré d'un bon voisinage — Rimbaud, Giono, Borges et même Gracq — même si je suis plus éloigné de Balzac, de Flaubert, de Proust et de Faulkner.

Mais page 324, "La Bible est mon pays" m'a peiné. Plus, irrité parce qu'il renvoie en deux ou trois pages mes chers Grecs à leurs calendes, et ce, pour son aversion platonicienne et le je m'enfoutisme qu'il proclame à propos de "l'obsession méticuleuse des Grecs pour le demos". C'est le demos qui vous lit, cher Pierre Michon, même si ce n'est qu'une infime minorité de ce demos.

Plus souterrainement, je suspecte Michon d'avoir découvert sur le tard un penchant pour le sacré, sinon pour la spiritualité, et la plus religieuse* qui soit :

La Bible s'adresse à moi en direct. C'est une parole ad hominem. Il y a ce « Tu » qui m'enjoint d'entendre et de parler. Or, ce n'est pas un être grec qui peut proférer cette injonction, ni y répondre : ce n'est ni l'âme ni le corps de la philosophie grecque, c'est la chair et l'esprit de Paul, le «vif». Le texte d'Homère est très beau, indiscutablement, mais par le fait qu'il se suffit à lui-même, il est mort : on y croit autant qu'à l'intrigue de marionnettes siciliennes. Tout à l'inverse, le texte de la Bible est à vif, il ne se suffit pas. Il est en manque de moi. C'est une affaire d'énonciation. Et cela est au cœur de ce qui me précipite quelquefois à écrire. Si quelque chose de biblique se réveille en moi, c'est que la Bible me somme d'être vivant. Comment dire ? Oui, me somme d'être l'interlocuteur de Yahvé. Dans ce dialogue entre Dieu et le « Tu » à qui il s'adresse, je suis mis en demeure d'exister, de répondre présent, de répliquer par  ma propre voix. D'écrire donc. Et la seule réponse possible  est : Israël, c'est moi.

pp. 329-330

 

Et voilà Pierre Michon, en paulinien convaincu, de vivre son chemin de Damas ! Fichtre !

Nous avons fait sans doute le chemin inverse. Lui, il ouvre la Bible, à l'âge d'homme. Moi, c'est madame Nicolas qui me l'a lue dès la Maternelle.

Je la lis encore comme je lis l'Illiade et l'Odyssée — je trouve parfois plus sens dans les pérégrinations d'Ulysse pour éclairer mes sillages — mais j'avoue, la Bible, je ne l'ai point refermée. À preuve, ce matin, j'ai ouvert le Livre des Nombres (11,32). Pour retrouver la première Marie ou Miryâm ou Mériem, sœur de Moïse et d'Aarôn.

Et cette quête parce qu'au petit matin, un lecteur chrétien du Qoran — un comble  ! —  m'a paru ébranler vigoureusement les ineffables fadeurs mariales de la catholicité. Entre autres vérités évangéliques. Le "forçage étymologique" qui suit est salubre.

Marie est une des figures du nomadisme et de l’errance. Dousse procède à cette lecture après avoir été hafêz, après avoir appris par cœur le Coran dans sa langue originelle afin d’accueillir la résonance orale de cette parole inspirée qu’il lit en la mettant toujours en relation avec la Bible ; ainsi voit-il comment agit le dissemblable dans le ressemblant, comment opère le différent dans l’identique. Alors la parole coranique est reçue comme altérité et non comme altération. Parmi les audaces de cette interprétation, nous relevons le forçage étymologique qui ensource le mot arabe de masîh (qui désigne Jésus le Messie) non pas seulement dans la racine verbale M.S.H. (qui confirme le sens de l’oint) mais aussi dans S.^.H. qui ouvre sur l’errance (sâ’h), ce qui situe le nom même de messie au cœur de la tension entre temple et désert.

présentation de l'émission du 14.11.2010 sur France Cul

Ce Michel Dousse n'est pas qu'un étonnant récitant (hafêz) du Qoran. C'est un athlète de l'étymologie et il a quatre-vingt ans.

J'en ai oublié d'aller à la messe, mais ça fait plus de trente ans que c'est le même oubli, chaque dimanche que dieu ne fait point.

Je n'ai pas oublié mes deux douzaines d'huitres du Marais Breton.

 

 

* En ces temps de "spiritualité laïque", ce n'est point redondance.

mercredi, 27 octobre 2010

d'un Pays Basque, l'autre

Dans ce pays, on ne passe pas de frontière : nous sommes au Pays Basque.

Au hasard des pérégrinations, j'ai découvert un de ces monastères qui jalonnaient le chemin de Saint Jacques.

 

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©Nicléane

Urdax dans une des ces vertes et profondes vallées basques.
Et comme je suis toujours à l'affût d'histoires de livres, voilà encore une bibliothèque dévastée par les soldats de la Convention en 1793. Neuf mille livres livres furent brûlés.

 

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©Nicléane

 

dimanche, 03 octobre 2010

au hasard des tables de nuit

Quand j'évoquais les bornes WiFi, je pensais à l'écriture. Loin des lectures !

Et voilà que la table de nuit de la chambre qui m'accueille chaque fois aux rivages aquitains chez Col et mon vieux compagnon Er Klasker m'invite à relire Daewo.

J'ai mis entre parenthèses mon Jammes et mon Giono.

 

La circulation intense de la parole ouvrière, le lancinant des fermetures de "boites" en cinq pages litaniques.

Dans l'humilité et le respect :

« Fouiller la benne aux archives, j'ai pensé, c'est comme si j'avais été prendre des papiers directement dans leur poche, et je n'ai pas osé. »

 

Dans l'accueil de l'interpellation :

« Vous me lisez, là, ce que vous avez gribouillé ? »

 

Dans le percutant du témoignage :

« Moi, je parle pour ces visages. »

 

En ces temps de manifs, de cortèges indénombrables, dans le miteux lettré de la rentrée littéraire, où est-elle la Parole d'en bas ?

Merci, François, pour tes flopées de guillemets ouvriers !

 

 

Post-scriptum : Est annoncée l'adaptation télévisée par lui-même, Gérard Mordillat, de son bouquin "Les vivants et les morts", pour le 6 de ce mois.