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lundi, 20 septembre 2010

errances en lectures

 

 

Lourde fatigue... venue trop précoce des fraicheurs automnales ? aquagym immodérée ?

 

Tu viens d'achever avec ta compagne une "stèle à une voyageuse". Plutôt, tu t'es préoccupé, toi, de rechercher des textes, brefs éclats de mots pour désarçonner l'amie qui va entreprendre une pérégrination.

Tu as parcouru Montaigne, Bouvier, Caillé, Onfray, Gros*. Et voilà que souhaitant caser Marcher, une philosophie de ce dernier et ranger Bouvier, Le Hibou et la Baleine, Le poisson-scorpion, les Routes et déroutes, ses Œuvres en Quarto, tu ébranles les bouquins de Kenneth White qui est son voisin d'étagère.

Le premier livre qui se penche : les rives du silence

 

Assez
assez de tant de choses

cette vague qui se brise
blanche prose

Et que cela, ne l'oublie pas
ne sente jamais le poète

Enfin, un peu de réalité
ce goût de sel sur la langue                    

Brumes blanches
à Roscoff

la marée qui se retire
à Douamenez

A ceux qui parlaient écriture
il répondait : ouverture

Écrire des poèmes?

Plutôt suivre la côte
fragment après fragment

 

Ode fragmentée à la Bretagne blanche

 

 distiques si éloignés des stances houleuses de Perse — pourtant à plusieurs reprises, cité en exergue.

 

Du coup, j'ai descendu la vingtaine de bouquins : poèmes ? essais ? carnets de voyage ? journaux ?

J'avais commencé de lire Kenneth White en 1977 avec ses Limbes incandescents, publiés dans Les Lettres nouvelles de Maurice Nadaud. L'ex-libris de son dernier livre lu, La maison des marées note le 24 novembre 2005. 

 

... je ne rencontre pas âme qui vive, à vélo ou à pied, seulement des mouettes, rassemblées sur la plage face au soleil ou bien nichées ça et là, solitaires, et des corbeaux fourrageant dans d'énormes amas de goémons. Au loin, par intervalles, des essaims de petits oiseaux, sans doute des migrateurs faisant route vers quelque région chaude du Sud pour y passer l'hiver. Ici, encore des rochers aux formes grotesques, souvent blanchis par les fientes, et le sentier qui court au milieu des bruyères (les cendrées rouge sombre et les callunes plus pâles), des mûriers sauvages, des fougères, des prunelliers et des chèvrefeuilles. Cette partie sud-sud-ouest de l'île est celle qui voyait le plus grand nombre de naufrages, comme le dit un rapport de 1681 :

« Le bout de l'isle Doüessant le plus exposé au mauvais temps est celuy d'Oüest Suroüest et c'est sur ce bout que se font presque tous les nauffrages. »

C'est là que coule cette violente rivière marine, le Fromveur. Où que l'on regarde, on aperçoit un phare. Je marche le long de Penn ar Roc'h et continue vers Penn Arland en passant par Bouge an Dour, Porz Gwenn et Penn ar C'hreac'h. Partout le soleil qui brille sur le mica, ici et là des touffes de carotte sauvage ou de criste-marine, et, dans une petite crique tranquille, où l'eau vert-bleu clapote contre les rochers, un héron blanc.

 

Ailleurs, sur un rivage des Landes :

 

Chardon bleu sur la dune
bleu brûlant sur la dune
les racines dans le sable
mais vigoureux en diable

le chardon bleu et moi
toute la journée nous restons
sous ce soleil de plomb

moi je contemple le grand tout
lui il y est et il s'en fout

 

sermon du chardon bleu

in Terre de diamant

 

La vingtaine de bouquins est encore toute évâillée sur la table. Pour une paresseuse lecture.

 

 

 

* Marcher, une philosophie, Frédéric GROS, Carnetnord, 2009.

lundi, 30 août 2010

adjectif, mon souci

Toutes les lectures de l'été ne furent point aussi vaines que le De l'amour de Stendhal* et L'Éducation senimentale de Flaubert ; j'ai relu L'Échappée belle de Bouvier et je suis tombé sur ce passage qui efface une tenace rancœur datant de ma classe de IVe — soixante ans de rumination — quand le "prof" d'alors m'humilia à propos d'une narration de tempête qui débordait d'adjectifs "hugoliens" : je me souviens  encore avoir décrit, entre autres verbales inflations, des "gouffres d'émeraude" !!!

 

Adjectifs

Gobineau, avec quelques autres de ces flibustiers orientaux déjà cités, m'a ouvert la grande épicerie des adjectifs où je suis allé me servir avec tout le mauvais goût que je me souhaite.

Dans la littérature des années cinquante, temps où j'ai fait mes études, si éprise de rhétorique sartrienne ou d'austérité camusienne, l'adjectif n'avait pas bonne mine. Oh non  ! Il faisait bonbonnière ottomane ou tango argentin gominé. Ce caniche frisotté troublait l'absinthe de Monsieur Teste. La belle phrase - comme on dit « une belle âme » dans les confessionnaux de province - vertueuse, sobre, forte de son seul et inéluctable sens était celle qui s'en passait le mieux. Or, il m'apparut clairement qu'à l'est de Zagreb, on ignorait tout de ces lois somptuaires et de ces édits jansénistes ; on savait, en revanche, qu'on ne peut rendre justice à la stridence d'une cornemuse, au tremblement liquide d'une flûte de Pan, à ces dégringolades chromatiques et si navrantes du « tar » (le luth iranien) sans leur accorder au moins trois adjectifs, enfoncés avec le pouce dans la phrase comme pistache dans la brioche. Gobineau ne l'oublie jamais lorsqu'il fait parler ses personnages : qu'on soit au Caucase, en Arménie, au Turkestan ou en Perse, les destins les plus modestes ou les plus malheureux sont comme soulevés et portés par un discours emphatique, fleuri, compatissant qui aide encore là où la vie n'aide plus et qui relève bien plus d'un vœu pieux et respectable que du mensonge, si mensonger soit-il.

 

Nicolas Bouvier

L'Échappée belle

éloge de quelques pérégrins, p. 88.

 

 

* Dans la dernière émission d'un été avec Philippe SollersLire c'est entendre — celui-ci annonce donner une place très importante à Stendhal dans le  prochain roman qu'il va publier. Tiens ! j'effacerai peut-être  ainsi mon fiasco (!) estival...

 

 

 

 

samedi, 28 août 2010

après les bornes, les stèles et autres repères, ... les livres...

Après avoir appeler — crier ? — à la dispersion — à l'abolition ? — de tous repères et limites des territoires de l'homme, voici que Perse demande l'éventement de toutes les poussières — pruine, poudre, loess, fard, cendres, squames — en introduisant dans la « Basilique du Livre », « un homme de peu de nom », qui vient rire — ricaner ? —.

Et que les vents donc envoient aux quatre horizons toute la quincaillerie des livres, « le fonds de commerce de la boutique à comprendre », écrira Claudel.

L'auteur ? l'éditeur ? le libraire ? le bibliothécaire ? le critique ? le liseur ? le blogueur ? tous et tout ?

 

Tout à reprendre. Tout à redire. Et la faux du
regard sur tout l'avoir menée !

Un homme s'en vint rire aux galeries de pierre
des Bibliothécaires. — Basilique du Livre!...
Un homme aux rampes de sardoine, sous les prérogatives
du bronze et de l'albâtre. Homme de peu de nom.
Qui était-il, qui n'était-il pas?

Et les murs sont d'agate où se lustrent les lampes,
l'homme tête nue et les mains lisses dans les
carrières de marbre jaune — où sont les livres au
sérail, où sont les livres dans leurs niches, comme jadis.
sous bandelettes, les bêtes de paille dans leurs jarres,
aux chambres closes des grands Temples — les livres
tristes, innombrables, par hautes couches crétacées
portant créance et sédiment dans la montée du temps.

Et les murs sont d'agate où s'illustrent les lampes.
Hauts murs polis par le silence et par la science,
et par la nuit des lampes. Silence et silencieux offices.
Prêtres et prêtrise. Sérapéum!

A quelles fêtes du Printemps vert nous faudra-t-il
laver ce doigt souillé aux poudres des archives
— dans cette pruine de vieillesse, dans tout ce fard
de Reines mortes, de flamines — comme aux gise-
ments des villes saintes de poterie blanche, mortes
de trop de lune et d'attrition?

Ha! qu'on m'évente tout ce lœss! Ha! qu'on m'évente tout ce leurre!
Sécheresse et supercherie d'autels...
Les livres tristes, innombrables, sur leur tranche de craie pâle...

Et qu'est-ce encore, à mon doigt d'os, que tout
ce talc d'usure et de sagesse, et tout cet attouchement
des poudres du savoir? comme aux fins de saison
poussière et poudre de pollen, spores et sporules de
lichen, un émiettement d'ailes de piérides, d'écailles
aux volves des lactaires... toutes choses faveuses à la
limite de l'infime, dépôts d'abimes sur leurs fèces,
limons et lies à bout d'avilissement — cendres et
squames de l'esprit.

 

Vents, I, 4.


 

« La littérature, je n'en suis pas » proclamait l'ancien diplomate, au moment où il s'autopubliait en Pléiade (1972) après avoir accepté en 1960 le Nobel de ... littérature.

Bon ! cette affirmation qui n'est pas dans Vents n'est sans doute qu'une hyperbole.

 

Il n'empêche que je me rêverais bien devant nombre de bouquins en cet homme de peu de nom, qui s'en vint rire aux galeries de pierre des Bibliothécaires.

 

Mais !

Mais n'oublions point qu'ensuite, il nous faudra nous laver ce doigt d'os ! Et continuer de lire ce qui advient à la page suivante :

 

Que si la source vient à manquer d'une plus haute connaissance,

L'on fasse coucher nue....


 

Post-scriptum : Lire Saint-John Perse, c'est accroître, quasi à chaque page, son vocabulaire en botanique, biologie, mythologie, géologie !


vendredi, 27 août 2010

« égaré » par mer calme

 

La semaine passée, trois jours de mer sans une ride... encalminés... à peine l'imperceptible balancement d'une lointaine houle,

j'ai ouvert Vents  et ce fut comme si je lisais pour la première fois la violence et la colère dans les majestés fort convenues de Saint-John Perse.

Fracas des forces, ébranlement des balises.

Lecture d'un égaré.

Est-ce si sûr, cette venue des écritures nouvelles ?

 

........................................................................

Elles épousaient toute colère de la pierre et
toute querelle de la flamme; avec la foule s'engouffraient
dans les grands songes bénévoles, et jusqu'aux
Cirques des faubourgs, pour l'explosion de la plus haute tente
et son échevèlement de fille, de Ménade,
dans un envol de toiles et d'agrès...

Elles s'en allaient où vont les hommes sans naissance
et les cadets sans majorât, avec les filles de licence
et les filles d'Église, sur les Mers catholiques
couleur de casques, de rapières et de vieilles châsses à reliques,

Et s'attachant aux pas du Pâtre, du Poète,
elles s'annexaient en cours de route la mouette mauve
du Mormon, l'abeille sauvage du désert et les migrations
d'insectes sur les mers, comme fumées de choses errantes
prêtant visière et ciel de lit aux songeries des femmes sur la côte.

Ainsi croissantes et sifflantes au tournant de notre âge,
elles descendaient des hautes passes
avec ce sifflement nouveau où nul n'a reconnu sa race,

Et dispersant au lit des peuples, ha ! dispersant
— qu'elles dispersent ! disions-nous — ha ! dispersant

Balises et corps-morts, bornes militaires et stèles votives,
les casemates aux frontières et les lanternes aux récifs;
les casemates aux frontières, bassescomme des porcheries,
et les douanes plus basses aupenchant de la terre;
les batteries désuètes sous les palmes, aux îles de corail blanc
avilies de volaille; les édicules sur les caps et les croix aux carrefours;
tripodes et postes de vigie, gabions, granges et resserres,
oratoire en forêt et refuge, en montagne; les palissades d'affichage
et les Calvaires aux détritus; les tables d'orientation du géographe
et le cartouche de l'explorateur ; l'amas de pierres plates
du caravanier et du géodésien; du muletier peut-être ou
suiveur de lamas ? et la ronce de fer aux abords des corrals,
et la forge de plein air des marqueurs de bétail,
la pierre levée du sectateur et le cairn du landlord,
et vous, haute grille d'or de l'Usinier, et le vantail ouvragé
d'aigles des grandes firmes familiales...

Ha ! dispersant — qu'elles dispersent ! disions-
nous — toute pierre jubilaire et toute stèle fautive,

Elles nous restituaient au soir la face brève
de la terre, où susciter un cent de vierges et d'aurochs
parmi l'hysope et la gentiane.

Ainsi croissantes et sifflantes, elles tenaient
ce chant très pur où nul n'a connaissance.
Et quand elles eurent démêlé des œuvres mortes
les vivantes, et du meilleur l'insigne,

Voici qu'elles nous rafraîchissaient d'un songe
de promesses, et qu'elles éveillaient pour nous,
sur leurs couches soyeuses,

Comme prêtresses au sommeil et filles d'ailes
dans leur mue, ah! comme nymphes en nymphoses
parmi les rites d'abeillage — lingeries d'ailes dans
leur gaine et faisceaux d'ailes au carquois —

Les écritures nouvelles encloses dans les grands
schistes à venir...



Vents, I, 3.

 

lesgrisbleus.jpg

©Nicléane

Trois jours, et la brise ne se levait point, et nous étions plongés dans les beautés indicibles des horizons bleus et gris de l'ouest.

Heureux !

dimanche, 25 juillet 2010

les biographies lézardent-elles l'œuvre ?

 

Je ne témoigne, ici, que de mes aventures dans les biographies. Et encore me faut-il préciser qu'il y a lecture de biographie  et lectures des biographies...!

Celles d'auteurs jusque là non lus et celles de ces auteurs que je fréquente depuis longtemps. Les premières ont souvent été des incitations à l'approche de l‘œuvre ; les secondes, certaines du moins, dans leur recherche d'archives privées, lettres, notes, je les ai vécues plus comme des enquêtes aux limites du voyeurisme, sinon de la fouille-merde...

Mais si le voyeur, c'était le lecteur. Moi donc !

 

Dernière mésaventure : avec Nicolas Bouvier, l'œil qui écrit d'un certain François Laut.

Devais avoir un certain pressentiment — j'avais noté dans l'exergue manuscrit qui marque la page de titre de toutes mes livresques acquisitions (ma manière d'ex libris) : « Bouvier ne me serait-il point assez évident ? »—.

 

Le mesquin du quotidien ébranlerait-il l'Usage du Monde ?

 Deux mésaventures précédentes, — un René Char par Laurent Greilsamer, Un Henri Michaux par Jean-Pierre Martin — ont paru ainsi dans la mémoire du lecteur ébranler la lecture de L'effroi, la Joie et d'Écuador.

"Paru ébranler" : un retour à l'œuvre atténue vite la lézarde.

 

Il n'en demeure pas moins que vive est la lecture vierge de tout commentaire, de toute recension, de toute critique, de toute notice biographique.

C'est le premier poème de Cadou lu sur un banc du Jardin des Plantes au sortir d'un oral catastrophique du bac 1e partie, c'est le premier aphorisme des Feuillets d'Hypnos, planqués derrière le Bailly, c'est le premier combat souterrain de Qui je fus, dissimulé dans le casier à chaussures...

 

 

Post-scriptum bibliographique :

• François LAUT, Nicolas Bouvier, L'œil qui écrit, Petites Bibliothèque Payot, 2010.

• Laurent GREILSAMER, L'éclair au front, la vie de René Char, Fayard, 2004.

• Jean-Pierre MARTIN, Henri Michaux, NRF Biographies, Gallimard 2003.

 

Second post-scriptum :

Aucune donnée biographique, ni bribe d'histoire littéraire ne m'ont soutenu dans la lecture de De l'Amour, les avatars amoureux de Henri Beyle, dit Stendhal : je me suis fait profondément chier. Et je pensais pallier mes manques ?

L'Amour fou des surréalistes était passé bien avant. Trop tard pour apprécier les "cristallisations" de monsieur le Consul.

 

 

Je retiendrai de François Laut ce précepte d'Asie centrale qui m'est une lueur dans ces pérégrinations littéraires :

 

« Garde-toi de demander le chemin à qui le connaît, tu risquerais de ne pas t'égarer. »

mercredi, 07 juillet 2010

long et paisible bord de près, babord amures

 

Dans l'anticyclone, les vents thermiques de noroît ont atténué leur agressivité qui bloquait Dac'hlmat dans la quiétude de la baie de Quiberon.

 

ce qui pourrait être extrait du livre de bord :


La Teignouse fut passée contre deux heures de flot, de manière chaotique. La navigation du jour s'est achevée sur un long bord de près, babord amures, dans une mer belle, à peine ridée, un temps de demoiselle. Un sentiment d'effleurer le monde.

 

Si vivre est tel, qu'on s'en saisisse ! Ah ! qu'on en pousse à sa limite,
D'une seule et même traite dans le vent, d'une seule et même vague sur sa course,

Le mouvement !...

 

Saint-John Perse,

Vents


Beau déboulé dans le goulet de la rade de Lorient entre la haute tour rouge de la Petite Jument et la tourelle verte de la Citadelle : Dac'hlmat, grand'largue, à plus de cinq nœuds contre deux heures de jusant !

 

Accueil à l'espagnol avec "marinero" qui vous prend les aussières, à Port-Louis, tout neuf de son port de plaisance.

 

Et dans le calme des escales quelques bouquins qui seront parfois ouverts, le regard se levant des pages pour accueillir les ciels.

 

DSC_8656.jpg

© Nicléane

 

Les bouquins ont été rangés dans le petit équipet qui fait usage de bibliothèque. Les uns pour combler les carences littéraires  — la censure était rude chez les Bons Pères — : Stendhal et son "De l'amour", Flaubert et son "Éducation sentimentale".

 

Les autres pour creuser et la philosophie avec "Le miel et l'absinthe " de Comte-Sponville sur Lucrèce, et le voyage lié au poème avec une biographie sur Nicolas Bouvier, sous-titrée L'œil qui écrit.

Bouvier, sur un chantier archéologique en Bactriane où se métissent des écritures grecques, karoshti indienne et chinoise, note : « Moi qui pensais être ici au bout du monde, j'étais en son centre. »

 

Moi, sur mon Dac'hlmat, glissant sur des eaux paisibles, quand s'effacent les rivages de Bretagne Sud, je pense être nulle part.

 

 

* François Laut, Nicolas Bouvier, l'œil qui écrit, Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs, 2010.

dimanche, 20 juin 2010

chant contre-chant III, ou mieux, kan an diskan III

S'achève ici la publication parallèle et antithétique du texte absolument misogyne extrait du Moravagine de Blaise Cendrars, roman halluciné, d'un déjanté total — je pense que cette lecture a dû m'épargner la lecture de... Sade et autre Bataille — et du lyrisme échevelé, à la fois saharien et océanique, de la Clef sarrazine, le texte de Jacques Lacomblez, poète et peintre surréaliste plus (trop ?) ignoré.

 

Cendrars donc

 

La femme est maléfique. L'histoire des civilisations nous montre les moyens mis en œuvre par les hommes pour se défendre contre l'avachissement et l'effémination. Arts, religions, doctrines, lois, immortalité ne sont que des armes inventées par les mâles pour résister au prestige universel de la femme. Hélas! cette vaine tentative est et sera toujours sans résultat aucun, car la femme triomphe de toutes les abstractions.
Au cours des âges, et avec plus ou moins de retard, on voit toutes les civilisations péricliter, disparaître, s'enfoncer, s'abîmer en rendant hommage à la femme. Rares sont les formes de sociétés qui ont pu résister à cet entraînement durant un certain nombre de siècles, ainsi que le collège contemplatif des brahmanes ou la communauté catégorique des Aztèques; les autres, comme celles des Chinois, n'ont pu qu'inventer des modes compliqués de masturbation et de prières pour calmer la frénésie féminine, ou, comme les chrétiennes et les bouddhiques, ont eu recours à la castration, aux pénitences corporelles, aux jeûnes, aux cloîtres, à l'introspection, à l'analyse psychologique pour donner un nouveau dérivatif à l'homme.
Aucune civilisation n'a jamais échappé à l'apologétique de la femme, à part quelques rares sociétés de jeunes mâles guerriers et ardents, dont l'apothéose et le déclin ont été aussi rapides que brets, telles que les civilisations pédérastiques des Ninivites et des Babyloniens, plutôt consommatrices que créatrices, qui ne connaissaient nul frein à leur activité fiévreuse, nulle limite à leur appétit énorme, nulle borne à leurs besoins, et qui se sont pour ainsi dire dévorées elles-mêmes en disparaissant sans laisser de traces, ainsi que meurent toutes les civilisations parasitaires en entraînant tout un monde derrière elles. Il n'y a pas un homme sur dix millions qui échappe à cette hantise de la femme et qui, en l'assassinant, lui porterait un coup direct ; et l'assassinat est encore le seul moyen efficace que cent milliards de générations de mâles et mille et mille siècles de civilisation humaine ont trouvé pour ne pas subir l'empire de la femme. C'est dire que la nature ne connaît pas le sadisme et que la grande loi de l'univers, création et destruction, est le masochisme.



Blaise Cendrars

Moravagine, pp.61-64

Le Livre de Poche, n° 275, Paris, 1960

©Bernard Grasset, 1926


Lacomblez, pour clore —  mais cet affrontement entre la plus belle haine et le plus fol amour est-il jamais clos ?


 

Toi
sableuse du désert des étoiles
où la mer fait la mer
pour elle seule
sans l'ombre d'une vague
tant le jour meurt en elle
comme la pierre tendre dort
sous ton front vêtu d'oiseau
de brume
et de dégel
Belle incendiée du porphyre
à minuit
quand la flamme hésite
mains tendues
au miroir de tes seins levés
par la brise
Incendiée sous l'eau par la planète
en exil de ton épaule marquée
au cœur rouge
Statue de sel d'horizon
de peine perdue
de mille sourcils
dans le temple qui brûle
Au bord de l'amour
je t'appelle Antilope
pour le vent que tu chasses
pour la part du ciel que tu gardes
sous tes jambes
Je rêve et c'est l'éveil des eaux
c'est la fonte noire des neiges
ton regard de novembre

Scellé ton corps dérobe

à l'océan
la clef du galion.


La distance la plus courte de la fleur à l'étoile est couverte par tes cheveux noués en demeure paisible, en demeure ouverte pour y faire l'amour au lever du vent si tu veux que le vent te regarde nue, si tu veux que le vent se fasse plus salin que mon corps, plus floral que ma langue dans ta voix.

Aux deux châteaux fragiles, beaux chevaliers d'ombre et de peur, je fais un chemin de bois mort quand tes larmes donnent aux caresses la saveur des pierres lointaines, un chemin de bois mort impérissable comme l'arc-en-ciel qui porte de l'orage à la mer le signe de ton ventre.


Tu t'avances au fond de ton regard même vers un colombier d'estuaire où je tiens la vie recluse pour les oiseaux de ton retour, ces oiseaux à perte d'oiseau tant l'horizon s'emplit de plumages.


II reste un sentier de gel où le soleil d'attente fixe l'ombre comme une épée nue, un sentier qui nous sépare encore de la foule des regards, il reste une heure de presqu'île au-delà du remous de tes épaules. Mais vêtue seulement du vent de la plaine, tu poses ies doigts sur une pierre de montagne où j'écrivis jadis que la femme est un désir fait citadelle au bord de la mer. Le peu de la mer retenue dans les paumes jointes parce que c'est la mer entière qui bat dans nos mains.


Comme nous l'avons désiré, le bois peint aux couleurs de l'arbre laisse couler le sable de fourmis tendres et de rosés géantes. Nous revenons au château que nous fûmes dans la jeune royauté de ton corps, surpris de nous rencontrer sommeillant à même notre amour.



Tu dis : J'ai longtemps voyagé.

— Et pourtant l'étoffe est encore chaude sous la voûte des Maures.

Tu dis : II fait si loin, là-bas.

— Et pourtant c'est moi le milan qui vole dans tes,yeux.

Tu dis : Je t'aime.

— Et c'est ma voix que j'entends.





Jacques Lacomblez

La Clef sarrazine

in Poètes singuliers du surréalisme at autres lieux,

A.V Aelberts & J.J. Auquier, UGE 10/18/, 1971.

lundi, 14 juin 2010

chant contre-chant II

En inversant le "kan an diskan" I

 

Lacomblez et sa Clé Sarrazine

 

Nous irons ensemble à la chute de tes reins où les raies sablières aux plumes de volcan accomplissent le premier raid immobile de mémoire maritime. Tu m'as donné la croix du Sud qui fleurit sur tes jambes un jour de grand partage des ombres.

Une heure est née pour la vénération des envols. C'est l'échelle des nuages sur ta poitrine de gazelle coursée, c'est ton sexe éveillé par l'étoile de la fin du monde, c'est ce qui tremble encore du soir dans tes yeux fermés.




Mon voyage soudain suit une courbe de morsure. Je donne au feu la terre cultivée, tes cheveux partout brisent le mouvement  des armées. On parle dans la pierre, on parle de toi dans nos étreintes, on parle de nous à même l'impossible.


Tu viens nue parmi les meutes de ronces comme une île où l'on vit les épaules lourdes de paradisiers et le regard perdu pour les vaisseaux de transhumance. Totale et nue, tu renverses sur leur faîte les conifères de la brume pour une prière de racines élevée vers le fond des lacs. Tu retiens entre tes jambes de vase à braises et de selle de chameau l'Andalousie de mon dernier regard.


Mille mains blanches comme la soif et précises comme l'absence se glissent entre nous avec des ruses de voilier traquant le seul récif gouverné par l'oiseau-tempête, que l'on nommera peut-être l'Amour dans une langue de Jamais et d’Ailleurs.


Je meurs avec lenteur dans les bas-quartiers de la ville invisible, une lenteur morne de blessure privée du glaive. Une lenteur de bijou nomade sur le plein champ de ta gorge, à la lueur des grêles amassées par la caravane qui t'emporte.


Je meurs cette fois vêtu d'une poussière de montagne.

 



Blaise Cendrars et Moravagine

 

Mulier tota in utero, disait Paracelse ; c'est pourquoi toutes les femmes sont masochistes. L'amour, chez elles, commence par la crevaison d'une membrane pour aboutir au déchirement entier de l'être au moment de l'accouchement. Toute leur vie n'est que souffrance; mensuellement elles en sont ensanglantées. La femme est sous le signe de la lune, ce reflet, cet astre mort, et c'est pourquoi plus la femme enfante, plus elle engendre la mort. Plutôt que de la génération, la mère est le symbole de la destruction, et quelle est celle qui ne préférerait tuer et dévorer ses enfants, si elle était sûre par là de s'attacher le mâle, de le garder, de s'en compénétrer, de l'absorber par en bas, de le digérer, de le faire macérer en elle, réduit à l'état de fœtus et de le porter ainsi toute sa vie dans son sein ? Car c'est à ça qu'aboutit cette immense machinerie de l'amour, à l'absorption, à la résorption du mâle.


L'amour n'a pas d'autre but, et comme l'amour est le seul mobile de la nature, l'unique loi de l'univers est le masochisme. Destruction, néant, que cet écoulement intarissable des êtres ; souffrances, cruautés inutiles que cette diversité des formes, cette adaptation lente, pénible, illogique, absurde de révolution des êtres. Un être vivant ne s'adapte jamais à son milieu ou alors, en s'adaptant, il meurt. La lutte pour la vie est la lutte pour la non-adaptation. Vivre c'est être différent. C'est pourquoi toutes les grandes espèces végétales et zoologiques sont monstrueuses. Et il en est de même au moral. L'homme et la femme ne sont pas faits pour s'entendre, s'aimer, se fondre et se confondre. Au contraire, ils se détestent et s'entre-déchirent; et si, dans cette lutte qui a nom l'amour, la femme passe pour être l'éternelle victime, en réalité c'est l'homme qu'on tue et qu'on retue. Car le mâle c'est l'ennemi, un ennemi maladroit, gauche, par trop spécialisé. La femme est toute puissante, elle est mieux assise dans la vie, elle a plusieurs centres érotogènes, "elle sait donc mieux souffrir, elle a plus de résistance, sa libido lui donne du poids, elle est la plus forte. L'homme est son esclave, il se rend, se vautre à ses pieds, abdique passivement. Il subit. La femme est masochiste. Le seul principe de vie est le masochisme et le masochisme est un principe de mort. C'est pourquoi l'existence est idiote, imbécile, vaine, n'a aucune raison d'être et que la vie est inutile.




samedi, 05 juin 2010

entre quelques rosiers

 

Ce matin à ma fenêtre
Quatre roses endormies
Evidence et loyauté
Dans leur corolle éblouie.
A midi à ma fenêtre
Quatre roses de grand ciel
Découvrent que le soleil
D'amour souffre violence.

Rose de la beauté noire
Songe rouge de mes nuits
Roses montant de la terre
À proximité du ciel.
Semaisons, soleil et vie
Cheminements de la pluie
Enigmes et parabole
De la rose sans parole.


Henry Bauchau




Loin du tohu bohu d'un Calaferte pornographe, des monstruosités érudites de Quignard.

Lire Bauchau : un apaisement qui n'efface aucune question.

 

J'attends l'ouverture des lys.

samedi, 29 mai 2010

nommer et ne pas citer ?

Jeudi, suite à la une du LibéLivre sur Calaferte, je nomme un de ses bouquins, Satori, publié en 1968, repris en Folio en 1997. Et je ne cite point. Je nomme La Mécanique des femmes *. Et je ne cite toujours pas.

Absorbé sans doute pas des parcours incessants depuis quelques jours dans les "petits traités" de Pascal Quignard, — des vrais Petits Traités à Zétès —dont les concisions me fascinent toujours autant. Malgré quelques impatiences, irritations, sinon répulsions.

 

Ce matin, je "répare".

 

Le paragraphe 34 :


Ô, mes vénales ! Huppes renardes, lippe engrossée, siphonnez-moi ! Des dents ! Des yeux ! Des fronts ! Des nuques ! Des langues coulomelles ! Pas de nuit sans vos vulves muscates. Tel —, je me hampe sur vos sveltes fumiers. Je fouine, foutre, mange, bâfre et broie, ronge. Mes sordides nourrices ! Tous vos corps ! Tous vos corps ! Tous vos membres ! Les orties de la peau ! Vos salives qui bêlent. Vos mousses alcalines. Vulgaires ! Vos abois ! Je vous hume à la chienne. Je vous constate. Vous octroie. Couvrez, harcelez-moi de vos mamelles floches. Dans le sang ! Dans l'onguent ! Ce sirop ! Ce gluten ! Je gobe vos oursins. Bêtes crottées. Boales.J'entorse vos cheveux. Griffures ! L'acide amer sous vos aisselles. Lèche. Lape. Liche. Râpe. Grumeaux. Sorcières ! Crapulez-moi ! Mon Mal est diabolique. Ruses ! La claque des hanches. Aux lèvres charnelantes je tranche des baisers de boue. Saintes souilleuses ! Abrégez-moi ! Vos grandes bouches disloquées de félicité silencieuse sont mes Rosaires à moi. Je roule. Rauque. Courroucé. Je râle dans vos culs pluvieux. Goules !

 

Le paragraphe 35  — la phrase qui ouvre et qui laisse pressentir les années ultimes:



J'assiste à une représentation qui, déjà, n'est plus la mienne.


 

Citerai-je La Mécanique des femmes ? Brefs appels du désir et cris longs de la jouissance...

Vous ! Allez lire.


 

Et puis à la dernière page de Rag-time, un dernier poème ébouillanté, pour apaiser des tumultes, des orgasmes, des révoltes. Méfiez-vous, on y rencontre la mélancolie et la mort.

 

 

Les arbres sont jolis dans la matinée blonde
et les femmes aussi
les rues et leurs maisons qu'une vapeur inonde
qu'il ferait bon ici

Tout quitter me peine
j'en ai le cœur gros

Les promeneurs sont neufs dans d'élégants costumes
accompagnés d'enfants
on croise des cheveux légers et que parfument
quelques poivres troublants

Tout quitter me peine
j'en ai le cœur gros

Quand je serai parti que d'autres à ma place
passeront par ici
qu'ils aient en souriant pour ma vieille carcasse
une pensée merci

Tout quitter me peine
j'en ai le cœur gros


 

 

* Faut-il signaler l'adaptation réalisée par un certain Jérôme de Missolz ? Mais Christine Boisson y est si luxurieusement belle !

jeudi, 27 mai 2010

lassitude s'éloignant

 

« Seule une grande ferveur intellectuelle triomphe de la fatigue et des flétrissures du corps. »


C'est de Gide cité par Calaferte, cité dans le LibéLivres de ce jour, à propos du Jardin fermé, l'ultime journal de ce dernier.

 

Ça me va bien, quand je commence de remonter la pente en lente hâte. Mais le courage n'est guère pour l'écriture.

 

Je feuillette quelques pages de Satori. Cent pages d'un maelstrom douloureux.

Mais où donc ai-je rangé La Mécanique des Femmes — le bouquin, bien sûr ?

 

 

vendredi, 21 mai 2010

deux ou trois jours à Foleux

Flageolantes, les jambes et le souffle, court..

Nous n'irons point en mer belle ; plus calmes encore seront les rives de Vilaine.

 

Je n'emporte qu'une "grosse" lecture : La Guerre d'Algérie sous la direction de Mohammed Harbi et Benjamin Stora*, manière de relancer l'écriture d'Algériennes.

 

Quand de vieux nostalgiques protestent contre Hors-la-loi, le film de Rachid Bouchareb, il est bon de réajuster ses pensers en lisant "Rétablir et maintenir l'ordre colonial", pp. 107-112, dans le bouquin ci-desssus cité.

 

Extrait :

 

La loi était suspendue. La nécessité - c'est-à-dire faire face à la menace à Guelma - fit loi, selon la formule. Entre la loi et la nécessité, il y a un rapport ambigu qui justement fonde l'état d'exception.

Jean-Jacques Rousseau considérait que « l'inflexibilité des lois, qui les empêche de se plier aux événements, peut en certains cas les rendre pernicieuses et causer par elles la perte de l'État dans sa crise ».
En affirmant «
la répresson sur mon ordre a été brutale et rapide », en appelant « comité de salut public » ce tribunal expéditif chargé d'envoyer à la mort souvent des innocents, Achiary encouragea l'exception pour conserver l'ordre.



Guelma 1945 n'était pas 1793-1794.
Achiary pensait se placer du côté de la violence comme «
conservatrice du droit » pour reprendre ici l'expression de Walter Benjamin, quitte à se mettre en dehors de la loi en n'exigeant plus par exemple de levée d'écrou écrite à la prison. En réalité, il instaurait comme norme le désordre.
Guelma se trouvait donc bien au paroxisme d'un état d'exception colonial, qui était dans les faits permanent, où la nécessité fondait la loi, en mai-juin 1945 avec encore plus de gravité qu'en temps normal. À Guelma, le droit de la police indiquait «
le point où l'État, soit par impuissance, soit en vertu de tout ordre juridique — colonial — ne peut plus garantir par les moyens de cet ordre les fins empiriques qu'il désire obtenir à tout prix » : la paix dans l'ordre colonial.



Cet État dont Guelma représente l'acmé de l'exception était bâti sur une Union sacrée de tous les Européens face au péril « indigène ». La colonisation et la défense  des intérêts coloniaux dépassaient les différences politiques.
D'où le soutien apporté après les faits à André Achiary et aux forces de l'ordre par tous, des communistes à la droite républicaine.



Jean Pierre Peyroulou, p. 112

 

 

Qui donc, en ce mai 1945, est vraiment HORS-LA-LOI ?

 

 

* La Guerre d'Algérie sous la direction de Mohammed Harbi et Benjamin Stora, aux Éditions Robert Laffont, 2004.

Manière de rendre hommage au vieil éditeur qui vient de disparaître.

Relire aussi

Massacres coloniaux, Yves Benot, préface de François Maspéro, La Découverte/poche, 2001.

et

Les Massacres de Guelma, Marcel Reggui, La Découverte, 2006.

mardi, 18 mai 2010

« Le Verfügbar aux enfers »

 

Survivre, notre ultime sabotage.

 Germaine Tillion


 J'étais sceptique sur la représentation de ces écrits de résistance de Germaine Tillion. Elle aussi sans doute puisqu'elle a retardé, jusqu'à la dernière année  de sa vie, la décision de faire chanter.cette "opérette". Première réalisation pour la scène, en juin 2007 ,au Châtelet, que nous devons grâce à la mise à jour des airs par Nelly Forget, une "ancienne" des Centres sociaux éducatifs en Algérie — elle en fut l'une des premières, j'en fus un des derniers — qui accompagna les annnées ultimes de l'ethnologue des Aurès !

 L'interprétation, à Nantes, par mes collègues de l'atelier d'interprétation vocale de l'Université permanente — vingt-huit femmes évoluant en chœur antique alentour d'un vaste bat-flanc à trois étages, tour à tour wagon de déportation et bat-flanc d'un bloc du camp  — fut d'une forte beauté, renforçant l'humour ravageur, la crudité des corps et l'imbécile cruauté du système nazi.

 

Merci à vous, Femmes.

 

Dans le hall de la salle Vasse, était affiché un texte de René Guy Cadou. L'avais-je oublié ?

 

A Ravensbruck en Allemagne
On torture on brûle les femmes

On leur a coupé les cheveux
Qui donnaient la lumière au monde

On les a couvertes de honte
Mais leur amour vaut ce qu'il veut

La nuit le gel tombent sur elles
La main qui porte son couteau

Elles voient des amis fidèles
Cachés dans les plis d'un drapeau

Elles voient Le bourreau qui veille
A peur soudain de ces regards

Eles sont loin dans le soleil
Et ont espoir en notre espoir.


Ravensbruck
Pleine poitrine

1944-1945

samedi, 15 mai 2010

palmes et murmure des "séguia"

Relisant paresseusement Le voyage en Algérie, voici, s'insinuant, la douce-amère nostagie — c'est très sain, énonce une dame dans le Monde Magazine de ce jour — je m'y "évaille" donc paisiblement :

 

Biskra, 30 novembre (1903)



Je rentre au cœur de ma jeunesse. Je remets mes pas dans mes pas. Voici les bords charmants de ce sentier que je suivais, ce premier jour où, faible encore, échappé de l'horreur de la mort, je sanglotai, ivre du simple étonnement d'être, du ravissement d'exister. Ah ! qu'à mes yeux encore fatigués l'ombre des palmes était calmante ! Douceur des ombres claires, murmures des jardins, parfums, je reconnais tout, arbres, choses... le seul méconnaissable, c'est moi.


... ce jardin que j'ai vu planter, est déjà feuillu, touffu, compliqué. Il s'assombrit d'ombrage et de mystère...


Qu'il ferait bon, s'il n'était tant de pauvres sur la terre, y deviser sans bruit, avec quelques amis, ce matin.

 

André GIDE

 

Moins de soixante ans après Gide, la palmeraie avait à peine frémi.

Mais aujourd'hui ?


Y retournerai-je jamais ?



 


samedi, 08 mai 2010

les écrits brûleront encore

 

« J'affirme que ce livre est interminable. »

 

À la page 319 de son Livres en feu*, voilà ce qu'écrit Polastron.

 

Il a déjà parcouru depuis 1358 avant notre ère toutes destructions et incendies des bibliothèques ; il vient d'évoquer l'invasion de l'Irak par les "Marines" en 2003 , les diverses bibliothèques de Bagdad, pillées ou incendiées, selon.

 

Il nous livre encore 224 pages pour évoquer les dommages de paix jusqu'aux embarras que sans doute suscitera "la connaissance ignifugée", en clair la numérisation des toutes les bibliothèques du Monde. Il ajoute postface, annexes (3), appendices incluant remerciements, chronologie sélective, bibliographie, notes et index.

 

Tout quoi ! de ce quoi doit être fait un livre.

Pour les liseurs, lecteurs, auteurs, écrivains, écrivants, éditeurs, libraires, bibliothécaires, instituteurs, professeurs, animateurs, acheteurs, vendeurs, tous les passionnés de ce support de nos écrits**.

 

Mon avis est qu'il aurait dû, chapeautant le colophon, répéter cette terrible phrase :

 

« J'affirme que ce livre est interminable. »

 

 

* Lucien X. POLASTRON, Livres en feu, Folio essais n°519, 2009.

** Ne pas oublier de féminiser tous ces usagers de l'objet. Peut-être sont-elles plus les nombreuses ?

 

Éventuellemnt relire les notes des 20 et 23 décembre 2009, sur des lectures dues au conseil érudit de Constantin Copronyme.