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dimanche, 14 novembre 2010

quand revient le religieux dans mes petits matins

Les réveils matinaux entraînent des journées de réflexions et de lectures inattendues. Ce matin j'écoutais donc à mi-chemin de son émission, Abdelwahab Meddeb et ses cultures d'Islam.


La veille, j'avais refermé, fort marri, les propos de Pierre Michon sur la littérature, Le roi vient quand il veut ; les premières sondes m'avaient assuré d'un bon voisinage — Rimbaud, Giono, Borges et même Gracq — même si je suis plus éloigné de Balzac, de Flaubert, de Proust et de Faulkner.

Mais page 324, "La Bible est mon pays" m'a peiné. Plus, irrité parce qu'il renvoie en deux ou trois pages mes chers Grecs à leurs calendes, et ce, pour son aversion platonicienne et le je m'enfoutisme qu'il proclame à propos de "l'obsession méticuleuse des Grecs pour le demos". C'est le demos qui vous lit, cher Pierre Michon, même si ce n'est qu'une infime minorité de ce demos.

Plus souterrainement, je suspecte Michon d'avoir découvert sur le tard un penchant pour le sacré, sinon pour la spiritualité, et la plus religieuse* qui soit :

La Bible s'adresse à moi en direct. C'est une parole ad hominem. Il y a ce « Tu » qui m'enjoint d'entendre et de parler. Or, ce n'est pas un être grec qui peut proférer cette injonction, ni y répondre : ce n'est ni l'âme ni le corps de la philosophie grecque, c'est la chair et l'esprit de Paul, le «vif». Le texte d'Homère est très beau, indiscutablement, mais par le fait qu'il se suffit à lui-même, il est mort : on y croit autant qu'à l'intrigue de marionnettes siciliennes. Tout à l'inverse, le texte de la Bible est à vif, il ne se suffit pas. Il est en manque de moi. C'est une affaire d'énonciation. Et cela est au cœur de ce qui me précipite quelquefois à écrire. Si quelque chose de biblique se réveille en moi, c'est que la Bible me somme d'être vivant. Comment dire ? Oui, me somme d'être l'interlocuteur de Yahvé. Dans ce dialogue entre Dieu et le « Tu » à qui il s'adresse, je suis mis en demeure d'exister, de répondre présent, de répliquer par  ma propre voix. D'écrire donc. Et la seule réponse possible  est : Israël, c'est moi.

pp. 329-330

 

Et voilà Pierre Michon, en paulinien convaincu, de vivre son chemin de Damas ! Fichtre !

Nous avons fait sans doute le chemin inverse. Lui, il ouvre la Bible, à l'âge d'homme. Moi, c'est madame Nicolas qui me l'a lue dès la Maternelle.

Je la lis encore comme je lis l'Illiade et l'Odyssée — je trouve parfois plus sens dans les pérégrinations d'Ulysse pour éclairer mes sillages — mais j'avoue, la Bible, je ne l'ai point refermée. À preuve, ce matin, j'ai ouvert le Livre des Nombres (11,32). Pour retrouver la première Marie ou Miryâm ou Mériem, sœur de Moïse et d'Aarôn.

Et cette quête parce qu'au petit matin, un lecteur chrétien du Qoran — un comble  ! —  m'a paru ébranler vigoureusement les ineffables fadeurs mariales de la catholicité. Entre autres vérités évangéliques. Le "forçage étymologique" qui suit est salubre.

Marie est une des figures du nomadisme et de l’errance. Dousse procède à cette lecture après avoir été hafêz, après avoir appris par cœur le Coran dans sa langue originelle afin d’accueillir la résonance orale de cette parole inspirée qu’il lit en la mettant toujours en relation avec la Bible ; ainsi voit-il comment agit le dissemblable dans le ressemblant, comment opère le différent dans l’identique. Alors la parole coranique est reçue comme altérité et non comme altération. Parmi les audaces de cette interprétation, nous relevons le forçage étymologique qui ensource le mot arabe de masîh (qui désigne Jésus le Messie) non pas seulement dans la racine verbale M.S.H. (qui confirme le sens de l’oint) mais aussi dans S.^.H. qui ouvre sur l’errance (sâ’h), ce qui situe le nom même de messie au cœur de la tension entre temple et désert.

présentation de l'émission du 14.11.2010 sur France Cul

Ce Michel Dousse n'est pas qu'un étonnant récitant (hafêz) du Qoran. C'est un athlète de l'étymologie et il a quatre-vingt ans.

J'en ai oublié d'aller à la messe, mais ça fait plus de trente ans que c'est le même oubli, chaque dimanche que dieu ne fait point.

Je n'ai pas oublié mes deux douzaines d'huitres du Marais Breton.

 

 

* En ces temps de "spiritualité laïque", ce n'est point redondance.

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