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samedi, 24 octobre 2015

La Pléiade — ou presque — pour un vers ou deux

C'est le Cent-cinquante-sixième sonnet des Regrets.
Ne manque que Pontus de Tyard et la Pléiade serait au complet.

 Par ses vers téïens Belleau me fait aimer
Et le vin et l’amour ; Baïf, ta challemie
Me fait plus qu’une reine une rustique amie,
Et plus qu’une grand ville un village estimer.

Le docte Pelletier fait mes flancs emplumer,
Pour voler jusqu’au ciel avec son Uranie ;
Et par l’horrible effroi d’une étrange harmonie
Ronsard de pied en cap hardi me fait armer.

Mais je ne sais comment ce démon de Jodelle
- Démon est-il vraiment, car d’une voix mortelle
Ne sortent point ses vers - tout soudain que je l’oy,

M’aiguillonne, m’époint, m’épouvante, m’affole,
Et comme Apollon fait de sa prêtresse folle,
À moi-même m’ôtant, me ravit tout à soi.
 

Ce matin, lors de mon soin d'illutation - allongé nu sur un lit de boue végétale, vous êtes enduit aux chevilles, aux genoux, aux hanches, aux épaules et sous la nuque d'une épaisse couche de cette même boue si agréablement portée à la température de votre corps, maintenue un quart d'heure durant, grâce à une bâche légère qui vous recouvre, vous entraînant dans une régression prénatale propice à la mise en goule d´un sonnet par exemple, même de son seul commencement et de son rejet au second vers, que vous allez psamoldier à l'envie,comme ceci que vous avez découvert à votre entrée aux Thermes, parce que votre numéro de vestiaire est le 156.

...Par ses vers téïens Belleau me fait aimer
Et le vin et l’amour ....

La tiède douceur des boues,

...Par ses vers téïens Belleau me fait aimer
Et le vin et l’amour ....

La douce tièdeur des boues, comme la prêtresse folle d'Apollon, la Pythie, qui

M’aiguillonne, m’époint, m’épouvante, m’affole...
...À moi-même m’ôtant, me ravit tout à soi.

 
 
 
Note-Bene : le mot "téïens" se dit en trois syllabes  té / ï / ens. Il vient de la ville de Téos, d'où était originaire le poète Grec Anacréon (VIe siècle avant notre ère) ; Rémy Belleau en offrit une traduction..

mercredi, 21 octobre 2015

à Rome point de thermes (?) pour Joachim

L’entrée aux Thermes s’est faite, ce matin, par le n°545.
Joachim a clos ses Regrets, sur le cent-quatre-vingt onzième sonnet ; j’ai dû me contenter d’additionner les trois chiffres de mon vestiaire et je suis entré au sonnet XIV dans le vif du sujet : "de quoi" des vers servent-t-ils ? En ces temps de déprime, de harcèlement, de syndrome d’épuisement professionnel — je bannis le « burn-out », cet anglicisme si laid qui dans sa brièveté ne fait que s’amplifier dans la détresse — ces neuf raisons d’écrire des vers et leurs conséquences devraient pallier les antidépresseurs.

Sonnetisons donc. Ou plutôt, « touittons »  — je ne refuse point, ici, l’anglicisme refrancisé, puisqu’il s’agit bien, n’est-ce pas, d’un mot surgi d’une onomatopée !
Après ceux à Panjas et Bailleul, voici le "touitt" à Boucher

XIV

Si l’importunité d’un créditeur me fasche,
  Les vers m’ôtent l’ennui du fâcheux créditeur :
  Et si je suis fasché d’un fascheux serviteur,
  Dessus les vers, Boucher, soudain je me défasche.
Si quelqu’un dessus moi sa colère délasche,
  Sur les vers je vomis le venin de mon cœur :
  Et si mon faible esprit est recru du labeur,
  Les vers font que plus frais je retourne à ma tasche.
Les vers chassent de moy la molle oisiveté,
  Les vers me font aymer la douce liberté,
  Les vers chantent pour moi ce que dire je n’ose.
Si donc j’en recueillis tant de profits divers,
  Demandes-tu, Boucher, de quoi servent les vers,
  Et quel bien je reçois de ceux que je compose ?



Pour accéder au trente-cinquième sonnet, je n’ai que déposé mon peignoir et mes socs pour affronter un quart d’heure durant un tiède contre-courant à 35 °et achever mon parcours en descendant cinq marches qui me plongèrent dans une eau à 20° fort revigorante.

 XXXV

La nef qui longuement a voyagé, Dillier,
Dedans le sein du port à la fin on la serre :
Et le bœuf, qui longtemps a renversé la terre,
Le bouvier à la fin lui ôte le collier ;

Le vieux cheval se voit à la fin délier,
Pour ne perdre l’haleine ou quelque honte acquerre ;
Et pour se reposer du travail de la guerre,
Se retire à la fin le vieillard chevalier ; 

Mais moi, qui jusqu’ici n’ai prouvé que la peine,
La peine et le malheur d’une espérance vaine,
La douleur, le souci, les regrets, les ennuis,

Je vieillis peu à peu sur l’onde ausonienne,
Et si n’espère point, quelque bien qui m’advienne,
De sortir jamais hors des travaux où je suis.

 

Certains critiques — professeurs… certifiés…, agrégés…, autres… — prétendent que, dans les Regrets, Du Bellay n’est qu’un poète-stratège qui tient à capter la bienveillance du lecteur sur son pénible sort de larbin exilé ; en réthorique latine, ça aurait nom captatio benevolentiæ.
Mon droit de lecteur me fait lire son recueil comme une autobiographie et son expérience romaine très charnellement vécue dans la tristesse, la désespérance, l’ironie mordante, la rage parfois, ne fait que hausser le lyrisme de sa langue.

                                La douleur, le souci, les regrets, les ennuis

Dans les années 1550, l’avenir des retraites se poserait donc déjà  ? et Du Bellay ignore que lors de sa future installation au cloître de Notre-Dame de Paris, il bénéficiera de 3 000 francs et de menus (?) bénéfices ecclésiastiques.

 XI

Bien qu’aux arts d’Apollon le vulgaire n’aspire,
  Bien que de tels trésors l’avarice n’ait soin,
  Bien que de tels harnois le soldat n’ait besoin,
  Bien que l’ambition tels honneurs ne désire :
Bien que ce soit aux grands un argument de rire,
  Bien que les plus rusés s’en tiennent le plus loin,
  Et bien que Du Bellay soit suffisant témoin
  Combien est peu prisé le mestier de la lyre :
Bien qu’un art sans profit ne plaise au courtisan,
  Bien qu’on ne paye en vers l’œuvre d’un artisan,
  Bien que la Muse soit de pauvreté suyvie,
Si ne veux-je pourtant délaisser de chanter,
  Puisque le seul chant peut mes ennuis enchanter,
  Et qu’aux Muses je doy bien six ans de ma vie.


Le onzième sonnet qui n’est pour le lecteur que le hasard de la cabine pour douche pénétrante affirme à nouveau le projet d’écriture d’un homme sans illusions sur l’utilité de son art.

Mais pour soi, quel réconfort quand on est au fond du trou. Si loin du val de Loire, de Ronsard, de Baîf, de Belleau, de Magny, de Peletier, de son Olive angevine et sans doute plus secrètement de Marguerite.


lundi, 19 octobre 2015

des sonnets en cure thermale

Après plus de deux mois de silence qui furent de petites errances marines, de rêvasseries et surtout de paresse, mais qu'il me fallait bien rompre pour fêter les onze années de ce blogue.

 

À Barbotan, barbotons allègrement dans de bonnes eaux tièdes, barbotons dans de bonnes boues tout aussi tièdes, douces et molles. Et quand les premières gelées matinales étoilent le pare-brise, le barbotant que, trois semaines durant, je suis, depuis cinq jours, devenu, barbotera dans le bonheur.
Mais entre les six soins qui me sont proposés — douche sous immersion, piscine de mobilisation, couloir de marche, illutation* générale, douche pénétrante et bain actif — il faut passer le temps. J'ai donc mis en poche Les Regrets de mon Joachim Du Bellay et me suis aidé de cette abondante "numérotation" — et non numéralogie — à laquelle m'astreint mon parcours de soins : du vestiaire à la douche, barbotant et pataugeant dans eaux et boues, de la douche au bain, pataugeant et barbotant dans boues et eaux, et du bain au vestiaire, pour le choix des sonnets à lire ou... relire.

Mais dès ce commencement, mon inclination à la dissidence m'a fait rompre cette règle de numérotation et opter pour le Sonnet XV, manière de rendre hommage à ce pays d'accueil qu'est Barbotan-les Thermes en... Armagnac qui n'est point seulement terre d'eaux thermales, mais aussi de vins frais, de grasses nourritures et de bel alcool d'or.
Or, en grand "blogueur" de Renaissance qu'est Joachim, il adresse ce texte à un sien compagnon et ami, Jean de Pardeillan, dit "Panjas" qui est lui aussi poète, lui aussi secrétaire d'un cardinal, un certain Georges d'Armagnac. D'où ce quinzième sonnet pour inaugurer ma cure.
C'est Du Bellay l'intendant, l'économe, le trésorier, le secrétaire de l'ambassadeur du roi de France près du Saint-Siège, un cardinal qui est son oncle. Mais comment fait-il pour être aussi poète ?

XV

Panjas, veux-tu savoir quels sont mes passe-temps ?
  Je songe au lendemain, j’ai soin de la despense
  Qui se fait chacun jour, et si faut que je pense
  À rendre sans argent cent créditeurs contents.
Je vais, je viens, je cours, je ne perds point le temps,
  Je courtise un banquier, je prens argent d’avance :
  Quand j’ay despesché l’un, un autre recommence,
  Et ne fais pas le quart de ce que je prétends.
Qui me présente un compte, une lettre, un mémoire,
  Qui me dit que demain est jour de consistoire,
  Qui me rompt le cerveau de cent propos divers,
Qui se plaint, qui se deult, qui murmure, qui crie :
  Avecques tout cela, dis, Panjas, je te prie,
  Ne t’esbahis-tu point comment je fais des vers ?

 

 Le numéro 4 fut, ce matin, mon vestiaire d'entrée : donc

le IV

Je ne veux feuilleter les exemplaires Grecs,
Je ne veux retracer les beaux traits d’un Horace,
Et moins veux-je imiter d’un Pétrarque la grâce,
Ou la voix d’un Ronsard pour chanter mes regrets

Ceux qui sont de Phoebus vrais poètes sacrés,
Animeront leurs vers d’une plus grand’ audace :
Moy, qui suis agité d’une fureur plus basse,
Je n’entre si avant en si profonds secrets.

Je me contenteray de simplement escrire
Ce que la passion seulement me fait dire,
Sans rechercher ailleurs plus graves argumens.

Aussi n’ay-je entrepris d’imiter en ce livre
Ceux qui par leurs escrits se vantent de revivre
Et se tirer tout vifs dehors des monuments.

 Joachim entre dans son projet romain d'écriture ; modeste, très humble, il souhaite "simplement écrire" en choisissant une forme brève mais contrainte, comme un "touitt" d'une certaine corpulence en 14 vers — à l'époque, on aurait écrit "épître" ou "lettre" — avec un destinataire qui fréquemment sera un de ses pairs et que l'on entretient de ses humeurs, de ce vécu "étrange" qui est l'ailleurs romain et qui laisse sourdre la nostalgie.
Le sonnet IV comme un vestiaire littéraire !

La nostalgie ? Voilà le sonnet 30 qui précède le ...31, ce 31 qui fit et accompagne toujours et encore la gloire  de Joachim, de son petit Lyré, de son Loir gaulois, de la douceur angevine.
Comme un prélude...

          
                        XXX

Quiconques, mon Bailleul, fait longuement séjour
Soubs un ciel incogneu, et quiconques endure
D’aller de port en port cherchant son adventure,
Et peut vivre estranger dessous un autre jour ;

Qui peut mettre en oubly de ses parens l’amour,
L’amour de sa maistresse, et l’amour que nature
Nous fait porter au lieu de nostre nourriture,
Et voyage tousjours sans penser au retour ;

Il est fils d’un rocher, ou d’une ourse cruelle,
Et digne que jadis ait sucé la mamelle
D’une tigre inhumaine : encor ne voit-on point

Que les fiers animaux en leurs forts ne retournent,
Et ceux qui parmy nous, domestiques, séjournent,
Tousjours de la maison le doux désir les poingt.



Le numéro 30 n'est pour moi, très trivialement, que mon emplacement pour la douche sous immersion : la poésie est quotidienne et roborative !

 

 

* Illutation : terme utilisé dans les Thermes, de l'ancien français lut « boue, fange ». En maçonnerie, action d'enduire un mur de boue, d'argile. Em médecine on illute un patient en l'enduisant de boue...

 

 

lundi, 27 juillet 2015

viatique pour une croisière

J'embarque pour une dernière croisière à bord de Dac'hlmat

Les Essais de MONTAIGNE

Arhtur RIMBAUD et ses Œuvres complètes

Les Amers de SAINT JOHN PERSE

Les Poèmes en archipel de René CHAR qui est une anthologie de ses textes

De BASHÔ, Seigneur ermite, l'intégrale de ses Haïkus.

 

S' y ajouteront, au gré des mouillages et des ports, les vents, les houles, les marées.

lundi, 08 juin 2015

Robert Desnos a cent-quinze ans

Il fut le rêveur éveillé des sommeils surréalistes, il fut le joueur des mots, il fut amoureux, il fut fraternel, il fut l'un de nos derniers fabulistes, il fut le cinquième des Quatre sans cou.
Il avait le regard ineffablement doux des myopes
Il fut homme de liberté et de résistance.

Il fut arrêté un jour de février 44.

Ce furent alors de sombres jours, avec des lueurs d'espérance entre avril et juin 1945.
....
Les survivants du convoi atteignirent à Terezine. Il y avait là un fort avec des casemates, des cellules, une chambre de torture, une cour pour les exécutions capitales, une chambre à gaz, un four crématoire.
On empila à coups de crosse les arrivants dans des casemates. Très vite, celles-ci furent pleines. On entassa ce qui restait dans les cellules à raison de vingt par cellule. On poussa l'excédent dans la chambre à gaz.
Parmi ceux des casemates, quelques-uns furent conduits au Revier (infirmerie). On leur ôta leurs loques que l'on remplaça par d'autres loques où grouillaient les poux.
Et ce fut le typhus.
Le 3 mai 1945, les SS s'enfuirent tandis que les forces russes et les partisans tchèques faisaient leur entrée dans la forteresse.
C'était la liberté.
Ce n'était pas encore la vie.

Les libérateurs amenaient avec eux des médecins et des infirmiers. Il s'agissait de faire vite, de sauver ceux que l'on pouvait encore sauver, d'adoucir les derniers jours des mourants.
Certains traînèrent longtemps. Plusieurs semaines après la libération, dans la nuit du
3 au 4 juin, l'étudiant tchèque Josef Stuna, fut exceptionnellement de service à la baraque n° 1. Joseph Stuna compulsa les listes de malades. 
Sur une des cartes, il lut : Robert Desnos, né en 1900, nationalité française. Or l'étudiant tchèque savait qui était Desnos, savait ce qu'était le Surréalisme, la poésie. Il avait lu les livres de Paul Eluard, d'André Breton... Il se souvint d'un portrait de Robert dans Nadja...

Le jour commençait de se lever et d'envahir le bloc. Josef Stuna chercha Robert Desnos parmi les 240 squelettes en- core vifs dont il avait la garde. Il s'arrêta devant l'un d'eux dont le regard presque éteint s'abritait derrière de grosses lunettes. Stuna s'approcha :
—  Est-ce que vous ne connaissez pas le poète français Robert Desnos ? demanda-t-il.
Les yeux du moribond furent alors indicibles. Malgré sa faiblesse extrême, l'homme essaya de se dresser. Puis il dit :
—  Le poète français... c'est moi.

Tout fut soudain inouï. Robert n'était plus seul. Un ami était là. Cet ami savait qui il était, connaissait sa poésie. Dès lors, il ne s'agissait plus de mourir. Josef Stuna alla chercher son amie, l'infirmière Alena Tesarova. Elle comprenait le français mieux que lui. Elle parla de longues heures avec le poète mourant.
Il était très fatigué. Les souffrances du dernier transport l'avaient épuisé. La fièvre ne descendait jamais au-dessous de 39,6. Josef Stuna et Alena Tesarova firent tout pour le
sauver.
Ces trois êtres, dont l'un était promis à la mort, parlèrent de tout : de Paris, de la Liberté, de la Fraternité, de la Poésie, des arbres, du vent, des océans. Desnos disait ce qu'avait été la Résistance française contre les Allemands et aussi ce qu'avait été le Surréalisme, cette résistance à l'obscurantisme du monde. Alena Tesarova lui apporta une fleur d'églantier. La fleur se fana très vite. Le poète la garda quand même près de lui.

Au bout de trois jours il entra dans le coma.

Le 8 juin à 5 heures du matin, il mourut.




Pierre Berger
Poètes d'aujourdhui n°16
Pierre Seghers éditeur, 1960

 

Il mourut donc libre.
Maintenant continuons de le lire.



Coucher avec elle

Pour le sommeil côte à côte

Pour les rêves parallèles

Pour la double respiration

Coucher avec elle
Pour l’ombre unique et surprenante

Pour la même chaleur

Pour la même solitude


Coucher avec elle

Pour l’aurore partagée

Pour le minuit identique

Pour les mêmes fantômes


Coucher avec elle
Pour l’amour absolu

Pour le vice
Pour les baisers de toute espèce


Coucher avec elle

Pour un naufrage ineffable

Pour se prouver et prouver vraiment

Que jamais n’a pesé sur l’âme et le corps des amants

Le mensonge d’une tache originelle

 

Coucher avec elle
1942

 Vous avez le bonjour de Robert Desnos.

Desnos008 - copie.jpg

La photo de Robert Desnos, prise par Man Ray
et publiée dans Nadja d'André Breton
édition du Livre de Poche, 1964

 

Post-scriptum : En janvier 2005, il fut publié quelques notes sur ce blogue à propos du bouquin paru chez Seghers en 1960 ; je le tins entre mes mains sur le piton de Rhardous en mars 1961; il était alors, pour moi, cette lueur d'espoir comme seul, le Veilleur du Pont-au-Change,  le poète de The night of loveless nights, des Sans cou, du Brochet et du Pélican pouvait la dispenser.

mercredi, 27 mai 2015

le vrai Panthéon de Germaine

 

 

Germaine Tillion001.jpg

Son Panthéon, il est quelque part dans je ne sais quel désert, à moins qu'elle ne soit encore à deviser dans l'ombre d'une grotte aurèsienne pour "l'éternité... plus un jour", avec deux ou trois de ces Grands Vieux, les Imouqqranen, qui déjà lui attribuaient le statut de Grande Vieille.

Nous n'avons l'accès que d'un être humain — nous-même — et il est impossible d'inventorier les autres, si ce n'est par rapport à cet inventaire premier que nous ne pouvons trouver qu'en nous... Et oserais-je dire qu'on ne se connaît qu'à l'usage ?

Germaine Tillion
Fragments de vie, page 49.

 

Fondatrice des Centres Sociaux Éducatifs en Algérie, mon métier, je l'ai forgé en mettant mes pas dans les siens et elle fut l'une des plus fortes parmi mes "maîtres" de penser et d'agir.

 

 à visiter
Germaine Tillion

vendredi, 08 mai 2015

cette seule phrase pour cent Charlie Hebdos.

Je ne sais si  cette phrase sera citée par les commissaires — quel titre paradoxal ! — dans l'exposition de la Bibliothèque Nationale de France sur les Écritures de Roland Barthes.
Zazie n'aurait pas mieux écrit, sans doute l'aurait-elle dit plus crûment.

 

Le texte est (devrait être) cette personne désinvolte qui montre son derrière au Père Politique.

Le plaisir du texte, page 84.

mardi, 28 avril 2015

« ...n'étant de nul accrédités...»

Ce soir-là, je l'ai croisé dans l'ouvert de l'estuaire de Vilaine. Il allait toutes voiles offertes, vent arrière, cap sur la nuit.

FullSizeRender.jpg  ©Nicléane

Dac'hlmat achevait sa première navigation de printemps. Nous rentrions à terre. J'étais paisible, mais las. Je l'enviais, ce partant. Mais,  

 

 

 

De nul office n'avons-nous charge, n'étant de nul 
accrédités — ni princes ni légats d'Empire, 
à bout de péninsules, pour assister en mer l'Astre royal 
à son coucher ; mais seuls et libres, sans caution ni gage, 
et n'ayant part au témoignage... Une trirème d'or navigue, 
chaque soir, vers cette fosse de splendeur où l'on verse à l'oubli 
tout le bris de l'histoire et la vaisselle peinte des âges morts. 
Les dieux vont nus à leur ouvrage.
La mer aux torches innombrables  l
ève pour nous splendeur nouvelle,
comme de l'écaillé de poisson noir.

 

 

 

Saint-John Perse

Strophe, IX

Étroits sont les vaisseaux, VI

 

dimanche, 19 avril 2015

un Homme des livres : François Maspéro II

« Chaque ménagère doit apprendre à diriger l'État »

Lénine

C'est l'exergue que place Fadéla M'rabet en tête de son dernier chapitre la femme algérienne. C'est mon deuxième bouquin de "chez Maspéro".


Avril 1965. Le ciel s'obscurcit déjà. Les résolutions du Congrès de Tripoli (juin 1962) sur l'avenir des femmes algériennes demeurent dans l'ombre.L'auteure journaliste et animatrice d'un magazine féminin à Radio Alger Maspéro 2 - copie.jpgs'appuie sur les témoignages qu'elle recueille, dresse un tableau de la situation des femmes en 1965, affirme leurs souhaits, décrit les perspectives qu'il faudrait, enfin, envisager.
Sans complaisance, sans acrimonie, avec lucidité :« L'Algérienne est à inventer. »
Rabéa s'en est allée par delà les horizons de la Terre. Nous avions quitté le climat trop dur de Biskra pour la douceur marine d'Annaba. Je suis atrocement seul dans mes nuits algériennes.

Mais les jours sont habités par la douceur et l'amitié tendre de quelques-unes. Avec Zohra, Mériem, Nadja, nous relançons la bibliothèque de l'ancienne Maison des Jeunes et de la Culture saccagée en 61 par l'OAS ; c'était la seule d'Annaba avant l'implantation du Centre culturel français. À l'aide du Cours élémentaire de formation professionnelle édité par l'Association des Bibliothécaires Français, nous nous autoformons.

C'est le compagnonnage de ces jeunes femmes qui va enrichir l'inclination féministe que les longues et amoureuses confrontations nocturnes avaient fait sourdre dans la touffeur des nuits éburnéennes, puis dans la séche aridité des Aurès.

Le Harem et les cousins doit être en cours d'écriture et le Deuxième Sexe encore d'une lecture inconcevable.

Le 13 mai 1968 — quelle date et quelle année ! — l'Algérie est quittée et dans le tohu bohu fécond des années post-soixante-huitardes,  Maspéro va beaucoup éditer.
En 1970, paraît le numéro 54-55 de PARTISANS, Libération des Femmes annnée zéro. Extrait de feminisme001.jpgl'introduction à la première édition :

Nous avons pris conscience qu'à l'exemple de tous les groupes opprimés, c'était à nous de prendre en charge notre propre libération. En effet, si désintéressés soient-ils, les hommes ne sont pas directement concernés et retirent objectivement des avantages de leur situation d'oppresseurs. Seule l'opprimée peut analyser et théoriser son oppression et par conséquent choisir les moyens de la lutte.

La lecure de ce gant de crin est rude.
Mais s'affirme un ancrage — est-il achevé, quarante-cinq ans plus tard ? — dans certains comportements féminisés.
Le lecteur est déjà engagé aux côtés des Femmes, dans le Planning Familial où militent — quels que soient les avantages de leur situation d'oppresseurs (!) — un nombre certain de "mecs".

 

Deuxième merci à l'Éditeur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

jeudi, 16 avril 2015

un Homme des livres : François Maspéro I

 Je ne sais si l'autobiographie du lecteur qui n'est qu'une liasse d'une quinzaine de feuillets sera un jour un écrit ; ces notes du blogue jetées en vrac sur la Toile sont sans doute les traces toujours vives de cette nécessité du lire. 

La mort de François Maspéro provoque un retour sur cette charnière de vie qui est la libération des obligations militaires - et quelles obligations : trente mois de guerre - et le retour au métier sur les lieux mêmes de cette guerre, l'Algérie.

Ce seront avant le cessez-le-feu du 19 mars 62, La Révolution Algérienne par les textes d'André Mandouze, Maspéro 1 - copie.jpgemprunté dans la bibliothèque de Jobic ou de Christian, et puis passé l'enthousiasme de l'indépendance, quasi à sa parution, en novembre, le 7 exactement, acheté à cette si précieuse petite librairie de la place Ben M'hidi,  anciennement place Béchut, Les damnés de la Terre de Frantz Fanon. La lecture de Fanon achèvera le grand lessivage inauguré dans les entretiens parfois vifs avec mes deux amis et la relation amoureuse avec Rabéa. Je découvrais alors la pensée politique des Français dits “libéraux” qui  accompagnaient la lutte de libération. Se soulevait tout un univers inconnu de pensées, de points de vue, d’actes, se découvrait toute ma méconnaissance du mouvement de libération algérien. Je m’étonnais, m’irritais, défendais la victoire militaire française ; la rencontre dans le maquis des Aurès avait poursuivi le rinçage et l'essorage. L'enthousiasme de l'indépendance ouvrait l'horizon et, de Fanon, je prenais ma première leçon politique :

Nous ne voulons rattraper personne. Mais nous voulons marcher tout le temps, la nuit et le jour, en compagnie de l'homme, de tous les hommes... Il s'agit pour le Tiers-Monde de recommencer une histoire de l'homme...

J'y étais. Il aura fallu sept ans au jeune occidental qui, en octobre 55, s'en allait en rêvant enseigner les "petits noirs", pour accéder à ce nouveau monde. Curieusement, ce n'était pas la préface de Sartre — elle me laissait dubitatif — ce furent  les quelques citations des poètes que je fréquentais depuis la fin de mon adolescence qui m'ancraient dans la pensée nouvelle : René Depestre, Aimé Césaire et... René Char. La lecture littéraire  comme soubassement de la lecture politique et de l'action à engager.

 Le poème émerge d'une imposition subjective et d'un choix objectif.
Le poème est une assemblée en mouvement de valeurs originales déterminantes en relations contemporaines avec quelqu'un que cette circonstance fait premier.

René Char
Partage formel

Premier merci à l'Éditeur.

 

 

 

 

 

samedi, 04 avril 2015

Lisant Michel Zinc

Et si les "road movies" de notre temps n'étaient que les chevaliers errants de jadis ? 

Le chevalier Calogrenant se prenant par exemple pour un Pierrot le Fou, et JeanLuc Godard pour un Chrétien  de Troyes ?

 Il avint, près a de VI ans,
Que je, seus comme païsan
Aloie qu'érant aventures
Armé de toutes armeüres
Si come chevaliers doit estre
Et trouvai un chemin à destre
Par mi une forest espesse

C'est la forêt de Paimpont de mon enfance. C'est encore l'aventure.
Ou une nouvelle Odyssée... 
À propos comment dirait-on pour une "road movie" océane ?

 

mercredi, 18 mars 2015

au hasard d'un marché, un poète gascon

un poète gascon lu
trois cents ans plus tard
par un breton de souche linguistique gallèse,

mâtiné d'un quart de bas-poitevin,
manière de marquer la semaine de la Francophonie en 2015

 

Il suffit d'une flèche de signalisation, pour que se remue la curiosité. Ainsi, à la mi-février, au marché d'Aiguillon, petite ville au confluent de Garonne et du Lot : elle n'était pour moi jusqu'alors que la ville de naissance d'un certain duc d'Aiguillon, lieutenant général de Bretagne nommé par Louis XV pour mater les Bretons et envahir l'Angleterre, et dont les démêlés avec le vice-amiral de Conflans et les marins de ladite province ne furent pas pour rien dans le désastre de la bataille navale des Cardinaux en 1759.

Une simple signalétique urbaine donc, lettres blanches sur fond bleu, "salle Théophile de Viau" ! Vague mémoire d'un poète baroque qui "sonnettisa", entre Mathurin Régnier, Racan, D'Urfé et Saint-Amand.
Je néglige l'office du Tourisme et plonge dans la Toile avec ma tablette —mon iPad, comme on disait naguère "mon frigidaire" ——, j'y apprends qu'il est né à Boussères. Je chercherai et sur la rive gauche du Lot et sur la rive droite de Garonne, car il y a deux Boussères  et les "connaisseurs" s'affrontent, les uns pour celui de Clairac, les autres pour d'Aiguillon (ou de Port-Sainte-Marie ?).

À lire Théophile, j'opterai pour celui de Garonne ; il tint fort à y convier Cloris, sa Belle d'alors.

Si tu fais ce voyage, et mon amour te prie
D'y ramener tes yeux, car c'est là ma patrie :
Là tu verras un fonds où le paysan moissonne
Mes petits revenus sur le bord de Garonne
Le fleuve de Garonne où des petits ruisseaux
Au travers de mes prez vont apporter leurs eaux,
Où des saules espais ; leurs rameaux verd abaissent
Pleins d’ombre et de frescheur sur mes troupeaux qui paissent.
Cloris, si tu venais dans ce petit logis
Combien qu'à te l'offrir de si loin je rougis
Si cette occasion permet que tu l'approches,
Tu le verras assis entre un fleuve et des roches,
Où sans doute il fallait que l'Amour habitât
avant que pour le ciel la terre il ne quittât
Dans ce petit espace une assez bonne terre
Si je puis la sauver du butin de la guerre,
Nous fourniras des fruits aussi délicieux
Qui sauraient contenter ou ton goût ou tes yeux.
Mais afin que mon bien d'aucun fard ne se voile,
Mes plats y sont d'estain et mes rideaux de toile ;
Un petit pavillon dont le vieux bastiment
Fut massonné de brique et de mauvais ciment,
Monstre assez qu’il n’est pas orgueilleux de nos tiltres
Ses chambres n’ont plancher, toict, ny porte, ny vitre,
Par où les vents d’hyver s’introduisans un peu,
Ne puissent venir voir si nous avons du feu...

Élégie II
"Souverain qui régis l’influence des vers"

 

La vie de Théophile de Viau est pour moi innénarable: ce premier quart du XVIIe siècle était plutôt tumultueux. Viau fut de ceux qu'on nomma "libertins", de mœurs et de langue. J'aime bien qu'il y ait en lui du Joachim Du Bellay dans l'attachement à son terroir natal, du Pierre de Ronsard en ses amours, du Michel de Montaigne en ses amitiés ; il ne suivit pas  Malherbe, mais ne le dénigra point non plus.
Fut calomnié, amoureux, sans doute bisexuel et sodomite, ne se fiant ni à dieu ni à diable, dénoncé par des jaloux et condamné au bûcher pour ses licences, fausses ou avérées, ne fut brûlé qu'en effigie, mais vécu vingt-trois mois de cachot, à la Conciergerie entre autres lieux, si ardes qu'il commença l'an 1724 par une grève de la faim — c'est bien la première dont j'ai connaissance.

Ses textes : des odes, des stances, des élégies, une tragédie, des lettres en vers, en prose et en latin.

 Je veux faire des vers qui ne soient pas contraints,
Promener mon esprit par de petits desseins,
Chercher des lieux secrets où rien ne me déplaise,
Méditer à loisir, rêver tout à mon aise,
Employer toute une heure à me mirer dans l’eau,
Ouïr comme en songeant la course d’un ruisseau,
Écrire dans les bois, m’interrompre, me taire,
Composer un quatrain, sans songer à le faire.
Après m’être égayé par cette douce erreur,
Je veux qu’un grand dessein réchauffe ma fureur,
Qu’un œuvre de dix ans me tienne à la contrainte,
De quelque beau Poème, où vous serez dépeinte :
Là si mes volontés ne manquent de pouvoir,
J’aurai bien de la peine en ce plaisant devoir.
En si haute entreprise où mon esprit s’engage,
Il faudrait inventer quelque nouveau langage,
Prendre un esprit nouveau, penser et dire mieux
Que n’ont jamais pensé les hommes et les Dieux.

Élégie à une Dame


Dans Première journée, récit mêlé de nombreuses digressions à la manière de Montaigne, il proclame également son exigence d’écrire à la moderne.

Il faut que le discours soit ferme, que le sens y soit naturel et facile, le langage exprès et signifiant ; les afféteries ne sont que mollesse et qu’artifice, qui ne se trouve jamais sans effort et sans confusion. Ces larcins qu’on appelle imitation des Auteurs anciens se doivent dire des ornements qui ne sont point à notre mode. Il faut écrire à la moderne ; Démosthène et Virgile n’ont point écrit en notre temps, et nous ne saurions écrire en leur siècle ; leurs livres quand ils les firent étaient nouveaux, et nous en faisons tous les jours de vieux.

Et puis des sonnets, s'immisçant entre Élégies et Odes, ce premier quand la guerre ravage son terroir natal :

Sacrés murs du Soleil où j'adorais Philis,
Doux séjour où mon âme était jadis charmée,
Qui n'est plus aujourd'hui sous nos toits démolis
Que le sanglant butin d'une orgueilleuse armée;

Ornements de l'autel qui n'êtes que fumée,
Grand temple ruiné, mystères abolis,
Effroyables objets d'une ville allumée,
Palais, hommes, chevaux ensemble ensevelis;

Fossés larges et creux tout comblés de murailles,
Spectacles de frayeur, de cris, de funérailles,
Fleuve par où le sang ne cesse de courir,

Charniers où les corbeaux et loups vont tous repaître,
Clairac, pour une fois que vous m'avez fait naître,
Hélas  ! combien de fois me faites-vous mourir  !

 

et cet autre, étrange, quand la femme aimée, Phyllis, remonte des enfers. Mais qui donc fut cette Phyllis ?

Je songeais que Philis des enfers revenue,
Belle comme elle était à la clarté du jour,
Voulait que son fantôme encore fît l'amour
Et que comme Ixion j'embrassasse une nue.

Son ombre dans mon lit se glissa toute nue
Et me dit : " Cher Tircis, me voici de retour,
Je n'ai fait qu'embellir en ce triste séjour
Où depuis ton départ le sort m'a retenue.

Je viens pour rebaiser le plus beau des amants,
Je viens pour remourir dans tes embrassements. "
Alors, quand cette idole eut abusé ma flamme

Elle me dit : " Adieu, je m'en vais chez les morts.
Comme tu t'es vanté d'avoir foutu mon corps,
Tu pourras te vanter d'avoir foutu mon âme. "

 

Plus rustique en amours, cette chanson dialoguée allègrement troussée. Mais est-elle de "notre" Théophile ?

 Demande
Quelle fièvre avez-vous, Pâquette,
Qui vous rend le teint si défait  ?
 Répons
C'est le désir d'une brayette
Dont je ne puis avoir l'effet.

 Demande
Certes vous êtes maigre et jaune,
Je ne sais pas que demandez.
 Répons
Un gros vit long comme un quart d'aune.
Prêtez-le moi si vous l'avez.

 Demande
Mais quoi  ? vous n'êtes point honteuse
De dire ainsi votre appétit  ?
 Répons
Homme goulu, femme fouteuse,
Ne désirent rien de petit.

 Demande
Si vous voyez quelque vit mince,
Voudriez-vous pas bien l'approcher  ?
 Répons
Quand ce serait celui d'un prince
Je ne voudrais pas le toucher.

 Demande
De quelque valet l'accointance
Serait-ce bien votre désir?
 Répons
Oui s'il le fait d'obéissance
Et le refait pour le plaisir.

 Demande
Vous avez la fesse soudaine
Alors qu'on vous presse le flanc  ?
 Répons
Le cul sans cesse me démène
Comme l'aiguille d'un cadran.

 Demande
Qui vous voit la mine si froide
Ne vous croit point le cul si chaud.
 Répons
C'est au cul qu'il faut un vit roide,
Ce n'est point au front qu'il le faut.

Chanson tirée de
Œuvres Poétiques. Appendice.
Poésies de Théophile
ou qui lui ont été attribuées
et qu'il n'a pas recueillies dans ses œuvres

 

D'aucuns écrivent qu'il influença La Fontaine et Nerval. C'est sûr, il séduisit Théophile Gautier. Et très près de nous, il inspira à Michel Chaillou un très savoureux chapitre libertaire, La Compagnie Théophile dans le Petit guide pédestre de la littérature française au XVIIe siècle".

Et comme belle épitaphe,

Il faudra qu'on me laisse vivre
Après m'avoir fait tant mourir.

 

Pour le lire,

• en Poésie/Gallimard, Après m'avoir fait tant mourir, œuvres choisies, édition de J.P. Chauveau. 2002.
Ce ne sont point œuvres complètes, mais on peut y parcourir cent pages d'un dossier bien touffu, sur vie et textes de Théophile.

• Les familiers des bouquins numérisés peuvent importer sur leur disque dur ou leur mémoire-flash :
Œuvres poétiques - Théophile de Viau, une œuvre du domaine public - ©2011 Norph-Nop  Editions, d'où est tirée la Chanson. C'est diffusé gratuitement par ...Amazon ; ça paraît édité à la "va comme j'te pousse", mis en page à la diable à la limite de l'illisible et format Kindle... Consulter la critique d'un client de ces éditions ??? À charger pour voir et puis supprimer, selon !

 

 

lundi, 23 février 2015

Inutile de chercher l'intrus

Pour le périple aux rives de Garonne, j'avais glissé dans ma besace de lecture deux "poches : d'Assia Djebar, L'Amour, la fantasia, pour une relecturede Pascal  Quignard, Les désarçonnés, pour la continuité plutôt ardue d'une lecture entamée au printemps 2014.
En ex-libris sur la page de garde où je note depuis plus de soixante ans le lieu et la date d'achat, j'avais ajouté après lecture du chapitre I, "Irai-je jusqu'au terme de ce dernier royaume ?" J'y suis encore... tanguant entre répulsion pour les moments de cruauté sur l'avant de ma barque et fascination toujours étonnée pour l'érudition gréco-latine sur ma poupe.

Voila que Le Monde des Livres m'a titillé avec La naissance de la philosophie par un italien qui m'était inconnu, Giorgio Colli. Abruptement, ce qu'il décrit et argumente est ceci : quand naît la philosophie "écrite" avec un certain Platon, s'efface l'oralité de la sagesse - oser écrire la sagesse oraculaire ? - des Héraclite, Empédocle et autre Parménide.

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Et puis voici, comme un retour à l'envoyeur, que Noémie ouvre la curiosité de son aïeul, lui confiant son plaisir de lire l'Eldorado de Laurent Gaudé. Les réticences de l'aïeul à propos des romanciers d'aujourd'hui s'atténuent.
Faut-il encore faire le bon choix ? dans les invites de la table du libraire agenais s'affirmera sans hésitation Pour seul cortège parce que c'est la mort d'Alexandre, l'empire qui se fissure, les reines éventrées, le retour incertain du cadavre vers la mer Égée, la cohorte des pleureuses et parmi elles, Dryptéis, celle qui fut l'amante de Héphaistion et sans doute d'Alexandre. Courent tout au long des pages les noms des lieutenants d'Alexandre : Ptolémée, Lysimaque, Kleistos, Antigone, Léonnatos, Néarque, le nom des reines et des filles de roi, Sisygambis, Roxane, Stateira.

Du fond de son corps monte un nouveau spasme, plus terrible que les précédents. Ses muscles se figent. Il ne peut plus respirer. Il sent la douleur rayonner dans chaque nerf. Il est en feu. Il se renverse en arrière, le dos cabré, le visage blême et il cède. Il est temps de mourir.

Les pleureuses s'avancent lentement dans leur robe de deuil et Dryptéis maintiendra le souffle de l'empire.

Le retour aux lectures d'enfance se fit, hier, lors d'une foire aux Livres à Buzet-sur-Baïse. De tout : La semaine de Suzette, Bécassine, Dubout, les Talliandier avec les Delly et les Max du Vieuzit, jusqu'à la Bibliothèque Rose Illustrée : Le général Dourakine m'a été cédé pour 5 euros.
De suite j'ai vérifié. Je n'avais rien oublié de la fessée subie par Madame Papofski

lundi, 09 février 2015

poursuivre le chant de Fatima Zohra Imalayen

en merci à Gérard, Noëlle, Bénédicte

 

Dans le soleil, dans les nappes de sang, dans le gémissement de la femme violée, dans la plainte de l'exilée, dans le sourire tenace de l'écrivaine, continuer de faire entendre le Chant d'Assia Djebar.

 

Un garde sous les cerisiers
regarde
Le soir qui descend dans la sombre vallée


Des faces derrière du fil barbelé
s'effacent
Dans le sable que chasse midi de juillet


Un sanglot entre deux barreaux d'acier
longe
Le songe de nos longs jours d'été


Un cri dans les flammes de la forêt
a lui
Dans la nuit aux lueurs étoilées


Les douves dans les ruines d'un palais doré
recouvrent
Le chant d'un homme écartelé


L'anémone et la fleur d'amandier
parent
Le front d'un masque ensanglanté


Un garde décapité
regarde
Le soir qui descend dans  la sombre vallée.

SOUS LES CERISIERS
1964

dimanche, 08 février 2015

merci à Fatima Zohra Imalayen dite "Assia Djebar".

Comme un silence blanc autour des textes
de cette Femme

et en ligne d'horizon proche
Mouloud Feraoun, Kateb Yacine,
dans un plus lointain
Taos Amrouche, Jean Sénac,
Boualem Sansal,
Albert Camus

 

Ma poésie n'est que murmures
Voix de rouge-gorge ou son de cuivre
Fuient mon masque arabe troué
Même quand je tisse quelques mots français
Je retrouve mon langage étranger.

1967.

 

Cet extrait des Corps enlacés
comme une vaste métaphore
de mon entrée dans une "algérianité" que j'ai l'audace de revendiquer.

 

   Est-ce au cours de cette descente vers la mer ou le lendemain, dans un des camions du convoi, sous la pluie..., qu'un certain Bernard se confie à celui qui fera le récit de ces jours d'El Aroub, et évoque ce qu'il n'oubliera plus?...

  La veille du départ, en pleine nuit, Bernard sans armes rampe sur les genoux et les coudes, passe dans le noir entre deux sentinelles, progresse, tâtonne dans le village, jusqu'à ce qu'il trouve une ferme au toit à moitié effondré, à la porte presque entièrement arrachée.

  — Là, avoue-t-il, dans la journée, une jolie Fatma m'avait souri ! Il se glisse sans frapper. Il doit être une heure trente du matin. Il hésite dans le noir, puis gratte une allumette : devant lui, une assistance féminine, recroquevillée en cercle, le regarde ; presque toutes sont de vieilles femmes ou le paraissent. Elles sont serrées les unes contre les autres ; leurs yeux luisent d'effroi et de surprise...
   Le Français sort de ses poches des provisions en vrac, qu'il distribue hâtivement. Il va et vient, il rallume une allumette; ses yeux qui cherchaient rencontrent enfin « la jolie Fatma » qui avait souri. Il la saisit aussitôt par la main, la redresse.
   Le noir est revenu. Le couple se dirige au fond de l'immense pièce, là où l'ombre est de suie. Le cercle des vieilles n'a pas bougé, compagnes accroupies, sœurs du silence, aux pupilles obscurcies fixant le présent préservé : le lac du bonheur existerait-il?...
   Le Français s'est déshabillé. « Je me serais cru chez moi », avouera-t-il. Il presse contre lui la jeune fille qui frémit, qui le serre, qui se met à le caresser.
   « Si l'une des vieilles allait se lever et venir me planter un couteau dans le dos ? » songe-t-il.
   Soudain, deux bras frêles lui entourent le cou, une voix commence un discours de mots haletants, de mots chevauchés, de mots inconnus mais tendres, mais chauds, mais chuchotés. Ils coulent droit au fond de son oreille, ces mots, arabes ou berbères, de l'inconnue ardente.
   « Elle m'embrassait de toutes ses lèvres, comme une jeune fille. Imagine un peu ! Je n'avais jamais vu ça!... A ce point-là! Elle m'embrassait! Tu te rends compte?... M'embrasser ! C'est ce petit geste insensé surtout que je ne pourrai oublier ! »

  Bernard est retourné au camp vers trois heures du matin. A peine endormi, il sera réveillé en sursaut : il faut quitter le village à jamais.


   Vingt ans après, je vous rapporte la scène, à vous les veuves, pour qu'à votre tour vous regardiez, pour qu'à votre tour, vous vous taisiez. Et les vieilles immobilisées écoutent la villageoise inconnue qui se donne.
   Silence chevauchant les nuits de passion et les mots refroidis, silence des voyeuses qui accompagne, au cœur d'un hameau ruiné, le frémissement des baisers.

 

Troisième partie : LES VOIX ENSEVELIES
Quatrième Mouvement
Les voyeuses
   Corps enlacés
pp. 293-295.

 

 

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J'ai libéré le jour
de sa cage d'émeraude
comme une source vive
il glissa de mes doigts.

J'ai libéré la nuit
de la tombe de l'onde
comme un manteau de pluie
elle retomba sur moi.

J'ai libéré le ciel
de son lit d'amarantes
dans un éclair d'orgueil
il s'envola en roi.

J'ai lancé le soleil
sur la scène du monde
l'ombre était si profonde
qu'il devint hors-la-loi.

POÈME AU SOLEIL
1956

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 et aux confins
Ibn Khaldoun

 

 Post-scriptum : Les deux poèmes sont  tirés  de « poèmes pour l'algérie heureuse", un mince recueil édité par la Société Nationale d'Édition et de Diffusion d'Alger, acquis dans une librairie à Bou Saada, le 2 novembre 1977.