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samedi, 13 avril 2019

Pacifique — X

 

 

Le mardi 13 avril 1999, à 12 h00 TU
Quarante-septième jour de mer depuis les Marquises,
par 15°43,4 Nord et 101°04,2 Ouest

à 93 milles nautiques d'Acapulco.

«...lorsque les hommes en voyage disputent des choses de l'esprit adossés en chemin à de très grandes jarres...»

lisant Saint-John Perse
Amitié du Prince, I,

 

quand proches s'annoncent les rivages d'Amérique.

 

jeudi, 11 avril 2019

Pacifique — IX

 

Le dimanche 11 avril 1999, à 7 h00 TU
Quarante-cinquième jour de mer depuis Hua Hauka,
par 13°38,00 Nord et 104°14,5 Ouest

à moins de 400 mn d'Acapulco.
Temps calme, longue houle.

Soudain, dans notre suet, à 11 h, rompant la ligne bleu de l'horizon, une tache blanche.
Notre troisième bateau !

Ce fut L'ATALANTE, l'un des navires français de l'IFREMER.

Atalante002.jpg

Quand nous nous fûmes identifiés, il se dérouta, nous offrit les cents litres de gazole qui nous assuraient les 400 milles nautiques restants, une photocopie qu'ils tirèrent de la carte marine de la baie d'Acapulco et surtout, surtout, les chaleureux sourires d'un équipage de marins et de chercheurs, quasi tous rassemblés sur le pont de l'Atalante, "amusés " par ces trois voileux Nantais en goguette entre les Marquises et le Mexique, qui arboraient à babord de leur catamaran le "Gwenn ha Du", ce bon vieux pavillon breton.
Cette rencontre, l'une des plus fortes, que nous aurons vécue, n'aura point fait mentir la devise des armes de notre ville de Nantes :


Neptunus favet eunti
Neptune favorise celui qui part.

mardi, 09 avril 2019

Pacifique 99 — VIII

 

 

Le vendredi 9 avril 1999, à 7 h00 TU
Quarante-troisième
jour de mer depuis les Marquises,                                                                           par 12°35,00 Nord et 106°39,4 Ouest

à 465 mn d'Acapulco,
à 2 377 mn des Marquises
à 3 120 mn de Tahiti.

Depuis Clipperton, nous sommes dans un chaudron à grains,
vents à plus de 20 nœuds, rafalesà 30. Le 7, la têtière de grand'voile s'est déchirée.
Météo plus calme depuis la veille.

Je ne sais plus quand le congélateur nous a lâché.
Ni depuis quel jour, les vivres sont comptées : un jour, graine de couscous avec sauce tomate à la Xavier;  le deuxième jour, riz avec sauce tomate à la Mathieu;  le troisième jour, pâtes avec sauce tomate à la Jacques; et ainsi jusqu'à....

Pour maîtriser "l'impatience du quai", lire et écrire comme par exemple : « L'absurde de s'imposer des tensions de quelque ordre qu'elles soient... Seul projet : vivre paisiblement, c'est-à-dire, chaque jour l'un après l'autre ».
Réflexion de sexagénaire ! Mes compagnons ont quarante ans de moins...

jeudi, 04 avril 2019

Pacifique 99 — VII

 

Le dimanche 4 avril 1999, à 9 h TU

Trentième-huitième jour de mer depuis les Marquises,                                                                           par 10°03 Nord et 109°35 Ouest                                                                                                            à 695 mn d'Acapulco.

... et à 20 mn dans le nord de Clipperton que nous ne verrons point.

Depuis le 27 mars, nous faisons donc route sur Acapulco.
Les 31 mars, 1er et 2 avril, des bancs de dauphins.
Lointains jusqu'à l'horizon, puis proches, si proches entre les deux coques du catamaran
que Xavier et Mathieu plongent parmi eux.

Temps bouché à grains.
À demi-nus pour intervenir dans la pluie et les vents.
Mathieu nous nomme  "les mercenaires des grains".

Nous serions le Dimanche de Pâques !

 

 

lundi, 01 avril 2019

Pacifique entre VI & VII

lisant de René CHAR, Partage formel

 

...une éternité de tenailles...
                    ...qui va nue sur ses pieds de roseaux sur ses pieds de caillou...
                                             ...en laines prolongées...
...en aurore artérielle...
                  le poète étend sa santé chaque jour
                                  ...ayant tes lèvres pour sagesse et mon sang pour rétable...
...orages pélerins...
                     ...le Visage de l'échange...
                                                 la pastorale des déserts


                                       l'exégèse des dieux puissants et fantasques
derrière cette persienne du sang brûle le cri


                                la voix de ses fontaines


               les clefs accourues dans sa main
                                                   tirer parti de l'éternité d'une olive
    Toute respiration propose un règne
              le retour éternel de l'entêté portefaix passeur de justice


                                                      cette fourche de vapeur qui tient dans l'air
...suivant l'allée de la vigne commune...
                               avec la Femme à son côté s'informant du raisin rare
                                                                 ...soleil et nuit dans un or identique
                                  ce n'est pas la mort université suspensive
      ...soucieux du recueil de l'azur
                                      ...l'aisance redoutable du sommeil
            ...jusqu'au soir qui complète l'amour


                                              ...ce rameau du premier soleil
... De ta fenêtre ardente...
                                    les lisses épargnants du sommeil
                                                           Ô urne de laurier dans un ventre d'aspic.


bribes de beauté recueillies
dans l'ouest de Clipperton,
par 9°18,2 de latitude Nord
et 111°53,12 de longitude Ouest

après plus de trente jours de mer.

jeudi, 28 mars 2019

Pacifique 99 - VI

 

Le  27 mars 1999, à 9 h TU

 Trentième jour de mer depuis les Marquises,                                                                                       par 5°00,00 Nord et 113°12,30 Ouest                                                                                                   à 1424 mn des Galapagos.

 À 14 H 00, notre deuxième cargo faisant route au sud-est

Vent léger d'est, si léger que nous décidons de faire cap au nordet, sur Acapulco, à un peu moins de 1 000 mn.

 Le soir, Xavier et Mathieu ont préparé un petit festin pour fêter mes 63 ans.

 

Trente ans plus tard,

je fête mes 83 ans, accompagné de Noémie, ma petite-fille qui, jour pour jour ce 27 mars 2019, célèbre ses 23 ans, en vivant la plus brève traversée maritime de ma vie de "voileux", - 1/4 d'heure de navette entre le quai Laubeuf du vieux port de Cannes et le débarcadère de la plus grande des deux îles de Lérins, Sainte-Marguerite... Léger regret de n'avoir point choisi Saint-Honorat et son monastère cistercien.

 

 

 

 

mardi, 26 mars 2019

Pacifique 99 - V

le 24 mars 1999, à 6 heures

Au vingt-septième jour de mer, par 0°5,05 Nord et 114°41,4 Ouest.

À la cape. La vieille, le génois s'est déchiré sous un grain en début de nuit. Xavier et Mathieu, paumelles en main,  aux coutures..

À 11 heures, on fait route au Nordet.

15 heures : les voileux siestent. À bâbord, une masse sombre, comme un écueil. Je me rapproche. À vingt mètres, par mon travers, "l'écueil" redresse sa tête : la tortue regarde avec une certaine insistance l'incongruité de cet engin qui la dépasse.

Nous sommes à plus de 1 400 mn des Galapagos. Les Marquises à plus de 2 000 mn dans notre Ouest.

Et là, lente et sereine, à quelques brasses, cette VIVANTE !

jeudi, 21 mars 2019

Pacifique 99 — IV

 

 Le 19 mars 1999, à 8 heures

Vingt-et-unième jour de mer depuis Ua Huka

Par 0°27,15 Sud et 115°28,9 Ouest
à 1 469 mn des Galapagos.

 

À 17 heures 55, nous franchissons l'Équateur,
par 0°00,00 et 115°16 Ouest
à 2 250  mn de Panama

Vent léger de Est-Sud-Est

 

dimanche, 17 mars 2019

Saluer un ouvrier typographe



Bruno Savin.


Nous sommes son dernier Livre.
Nous, ces cinquante, soixante femmes et hommes qui, depuis trente ans, avions amassé, recueilli, transcrit des pans entiers de la vie d'une communauté de pêcheurs et de survenus, au bord de ce lac.

Nous certes, et aussi, nos compagnons du Centre de l'histoire du travail de Nantes qui nous proposaient, vingt ans après, la réédition de cet ouvrage À Grand-Lieu, un village de pêcheurs — Passay se raconte.


Depuis L'aubépine de mai en 1988 jusqu'à ce mai 2018, ce fut une belle tâche où, au bas de l'ultime page, s'inscrivait, dans la modestie coutumière qu'exige le labeur de l'imprimeur :

Typographie, traitement des images et mise en pages
no-et-no

Bruno Savin, Nolwen Couëtoux


Me reviennent toujours, lors des funérailles auxquelles je participe, les coutumes de ces Dogons du Mali qui, pour faire accéder le mort au statut d'ancêtre "vivant" brisent l'outil de travail du défûnt.

Pour Bruno, il eût été difficile de briser un bas-de-casse ou un clavier... 


Quand se refermaient sur une chanson de Georges Brassens, les portes qui allaient nous dissimuler Bruno, j'ai rêvé d'un aller sur le lac — nous lui avions promis de l'y emmener avec nos compagnons pêcheurs — emportant son "dernier livre", le nôtre, pour disperser au gré du vent et des eaux les deux-cent-quatre-vingt feuillets de son dernier labeur.

Mais ce n'était qu'un rêve.

 

IMG_4894.JPG

mercredi, 13 mars 2019

Pacifique 99 — III

 

Le 13 mars 1999, à midi

Seizième jour de mer depuis Ua Huka

Par 2°03,1 Sud et 120°00 Ouest
à 1 600 mn des Galapagos.

Nous venons de franchir le 120ème méridien Ouest
Calme plat.

pacific3003.jpg

Avions-nous vraiment gagné une heure sur notre vie ?

dimanche, 10 mars 2019

Pacifique 99 - II

 

Le 10 mars 1999, à 07 h 30

Treizième jour de mer depuis les Marquises
Par 3°23,77 Sud et 123°47,38 Ouest
à un peu moins de 1 900 mn des Galapagos

À 20 h 30, dans notre Suet, un cargo faisant cap au Nord-Ouest.

 

Post-scriptum : Nous étions encore dans l'option "cap sur les Galapagos".
C'était donc notre treizième jour de mer
et un premier bateau croisait notre route, venant du Chili (?) et allant sur Hawaï ou le Japon (?).

Toujours dans l'alternance de longues pluies et de calmes plats

lundi, 25 février 2019

Pacifique 99 — I

 

Le 25 février 1999, à 16 h 40,

de Ua Huka, aux Marquises,
baie de Vaipaee
, par 8°56,4 Sud et 139°34,3 Ouest,
à 3 746 mn de Panama,

nous larguions pour 48 jours de mer !

 

Vaipaee1.jpg

vendredi, 15 février 2019

sur des variations de Jean Sébastien Bach et d'Anton Webern



Avant qu'il n'apparaisse en Pléiade, j'amasse l'œuvre complet en format poche de mon "conscrit", Philippe Sollers, lâchement exempté de guerre d'Algérie. Le dernier paru, c'est Beauté qui suit — à remarquer la brièveté de plus en plus fréquente des titres — L'éclaircie, Fugues, Médium, Mouvements, Complots, Beauté donc qui précède le Folio espéré en 2019, Centre.

Dans ce folio, il y accumule Pindare, Holderlin, Aliénor d'Aquitaine, Bach, Jean Genet, le Chevalier de la Barre qui mutile les crucifix. Et Rimbaud, inévitablement,— mais serait-ce pour une ultime fois ? — dont il cite "j'ai vu l'enfer des femmes là-bas" qui serait une des dernières formules d'une Une Saison en enfer. Je n'ai pas encore vérifié, mais ce faisant, je tombe, dans une quasi antépénultième phrase, sur cette assertion : « Je hais maintenant les élans mystiques et les bizarreries de style ».

Il se paume dans les constellations d'un ciel de printemps ; en deux pages, il doit énumérer toutes celles que nous offre en une carte céleste Stelvision, à l'heure précisée par lui-même, 21h30.
Il mentionne Paul de Tarse, l'épistolier fameux pour ses adresses aux Thessaloniciens et aux Corinthiens.

Et en basse continue depuis Pindare, les anciens Grecs, leurs dieux, leurs poètes, leurs philosophes, tel Empédocle à qui la déesse donne des yeux "infatigables".
Il écrit qu'il garde un secret sur la scène d'amour entre Athéna et Ulysse. C'est possible avec cet homme qui invente le verbe RÊVRER, rêver vrai. Il a lu Homère, le Chant VIII de l'Iliade et les versets 384-385* : avant de revêtir l'armure, Athéna laisse couler à terre sa robe. Un instant elle est Nue.

Le livre refermé, il suffit d'écouter Bach, Mozart, sa Sonate en la mineur K310 à moins que ce ne soit le 20e Concerto  en ré mineur, Anton Webern, ses Variations pour piano, op. 27.
Et de poursuivre le rêve vrai d'une Athéna Nue.

 

* le texte en grec ancien :

αὐτὰρ Ἀθηναίη κούρη Διὸς αἰγιόχοιο
πέπλον μὲν κατέχευεν ἑανὸν πατρὸς ἐπ᾽ οὔδει
ποικίλον

alors Athéna la fille de Zeus qui porte l'égide
sur le seuil de son père laissa couler
son somptueux péplum

mardi, 12 février 2019

Pour tardivement ouvrir 2019

Grall002.jpg
Ce soir d'hiver, retour de la baie de Concarneau dont il hanta les rivages, aux derniers jours de sa vie ...
Dans l'après-midi, la gueule ravagée d'un ange a éclaboussé ma mémoire : Xavier Grall, ses cinq filles et sa femme, l'homme des contre-chants, aux bronches lourdes de crachins, le nostalgique des oliviers, des argiles berbères, le célébrant des errances marines et des laminaires échouées.


L'une des cinq, Catherine, me fut belle compagne de labeur au service des lectures ouvrières. Elle m'offrit de son père, à mon départ, Cantique à Mélilla.

Ce soir donc, j'ouvre le Rituel breton à l'audacieuse dédicace :

"Pour Ulysse,
s'il revient en Armorique"


...j'ai pleuré sur la splendeur
des mers sarrazines désertées.
Et j'ai rêvé de toi, gardienne
de l'extrême Ouest.
Ah quand allierai-je à tes noroîts
le miel des aurores africaines ?
Ah quand allierai-je la vigueur de tes chênes
à la sensualité des figuiers ?

Et ceci sera mon testament
à mes parents je lègue ce rituel
résidence de ma poésie
et ceci sera mon testament
à mes parents je lègue ma souvenance
des navires trépassés
qui s'en venaient comme des filles
d'Islande ou de Mauritanie

Et ceci sera mon testament
à mes Berbères je lègue
les oiseaux des Glénan
et le sourire de Concarneau
à mes Berbères je lègue
l'allégresse des fontaines
et les printemps du pays Gallo

Et ceci sera mon testament
à mes amis je lègue
l'alliance de l'Ouest et du Sud
le mariage des dolmens
et des mosquées
et les fiançailles des roses
d'avec les oliviers.

samedi, 01 décembre 2018

le bateau d'Ulysse

 

cette traduction de Σχεδια :  bateau ou radeau ?
la traduction de « σχεδιἡν » (skedièn) par radeau m'a beaucoup interrogé.


C'est au Chant V de l'Odyssée : Ulysse est retenu par Calypso, sur l'île de cette nymphe royale qui désire faire de l'errant son époux.
Alors que, dès les premiers versets de ce chant, quand Zeus expédie Hermès chez Calypso, pour conseiller avec insistance à celle-ci de "lâcher les cothurnes" du Grec, il précise bien à son messager qu'Ulysse, non sans peine certes, rentrera "sur un bateau bien jointoyé" (verset 33).
La nymphe obéit à l'injonction de Zeus et met tout en œuvre afin qu'Ulysse construise son bateau : elle le conduit sur le site où il trouvera les arbres nécessaires et lui fournit les outils. 
De l'abattage des arbres à la voile enfin prête à être hissée, s'énoncent 28 versets — de 233 à 261 — pour quatre jours de labeur. 
C'est entre les versets 249 et 257 qu'achoppent les traducteurs français, ignorant sans doute tout ou presque de l'architecture navale, et de l'antique et de l'actuelle.
Même, même Jean Cuisenier qui sur les traces de Victor Bérard, s'efforce de retracer le périple achoppe étonnamment sur le verbe τορνoώ (τορνώσεται dans le texte homérique) qu'il confond avec son voisin le précédant dans le Bailly et qui est τορνευω ; d'où son hypothèse qu'Ulysse mesure ses travaux à l'aide d'un compas de charpentier.

Ce passage n'en est pas moins difficile à interpréter, car le vocabulaire d'Homère peut se référer à deux états différents des techniques de construction. L'expression "ossoon tornôsetai", « les dimensions et le fond qu'il donne », peut se référer soit à l'usage du compas du charpentier pour fixer des mesures, soit à l'opération de « tourner »,« faire tourner le bordage d'une carène ».

Jean Cuisenier, le Périple d'Ulysse, p. 344.

Dans les outils fournis par Calypso, sont nommés la hache d'airain, la doloire, les tarières, les clous et chevilles, mais le point de compas de charpentier ; et bien peu claire, la description de cette opération qui consisterait à "faire tourner le bordage d'une carène".

 

Voici ces versets 249/257 :

ὅσσον τίς τ᾽ ἔδαφος νηὸς τορνώσεται ἀνὴρ
φορτίδος εὐρείης, ἐὺ εἰδὼς τεκτοσυνάων,
τόσσον ἔπ᾽ εὐρεῖαν σχεδίην ποιήσατ᾽ Ὀδυσσεύς.
ἴκρια δὲ στήσας, ἀραρὼν θαμέσι σταμίνεσσι,
ποίει: ἀτὰρ μακρῇσιν ἐπηγκενίδεσσι τελεύτα.
ἐν δ᾽ ἱστὸν ποίει καὶ ἐπίκριον ἄρμενον αὐτῷ:
πρὸς δ᾽ ἄρα πηδάλιον ποιήσατο, ὄφρ᾽ ἰθύνοι.
φράξε δέ μιν ῥίπεσσι διαμπερὲς οἰσυΐνῃσι
κύματος εἶλαρ ἔμεν: πολλὴν δ᾽ ἐπεχεύατο ὕλην.



Tel un homme expert en architecture navale
arrondit la carène d'un navire marchand

ainsi Ulysse se construisit un esquif de belle largeur

Dressant le tillac, en assemblant des membrures bien jointoyées,

il acheva de poser le long plancher du pont.

Il y dressa le mât tenu par des haubans
et y établit la vergue pour les voiles.

Pour barrer le bateau il fit un gouvernail. 

En guise de filières, il érigea un entrelacement de claies d'osier
se protégeant ainsi de la violence des flots.

Pour lester, il déposa au fond de la carène des billes de bois.



ou encore plus poétiquement

Les proportions que donnent à la carène d'un navire

de commerce quelque ouvrier maître en charpentes,

Ulysse les choisit pour son vaste bateau.

Pour dresser le gaillard, il bâtit un bordage étanche

de poutrelles, par des voliges en longueur.

Il disposa le mât et l'antenne du mât,

puis fabriqua la barre afin de pouvoir gouverner.

Enfin d'un bastingage en claies d'osier il protégea

son bateau de la houle et le lesta d'une charge de bois.

traduction de Philippe Jacottet,
Odyssée, Livre V, p. 91

 

Bref rappel lexical

 • τορνώσεται
3° personne singulier, indicatif futur moyen ou subjonctif aoriste moyen
- de τορνόομαι, donner une forme arrondie,
par le haut pour un tumulus de sépulture,
par le bas pour une carène de navire
ἔδαφος, fond, base
τεκτοσυνάων, de τεκτοσυνη, art de construire
• ικρια,
tillac, gaillard
ἔδαφος, fond, base
τεκτοσυνάων, de τεκτοσυνη, art de construire
• ικρια,
tillac, gaillard
• τεχνησατο ευ, tailla avec art
• τεχνηεντως  (verset 270), avec art,
  
racine commune à τεκτοσυνη (?).

 

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Dernière tâche dans l'armement du bateau : la voilerie. Calypso y participe, apportant elle-même des toiles et Ulysse confectionnera les voiles lui-même. Revient dans un verset le terme τεχνησατο ευ, de la même racine τεχν — il tailla bien. 
Triplement maître dans l'art de l'architecture naval : concevoir et réaliser une carène de bateau, réaliser un gréement de voilier, couper les voiles. Cet homme est un homme d'océan possédant tous les savoirs marins, et loin d'être un naufragé s'affolant dans l'assemblage hâtif de troncs d'arbres ou... de planches qu'est un radeau.


τόφρα δὲ φάρε᾽ ἔνεικε Καλυψώ, δῖα θεάων,
ἱστία ποιήσασθαι· ὁ δ᾽ εὖ τεχνήσατο καὶ τά.
ἐν δ᾽ ὑπέρας τε κάλους τε πόδας τ᾽ ἐνέδησεν ἐν αὐτῇ,

μοχλοῖσιν δ᾽ ἄρα τήν γε κατείρυσεν εἰς ἅλα δῖαν.

Et pendant ce temps-là, Calypso, cette toute divine

lui apporta la toile dans quoi il tailla de bonnes voiles
dont il ralingua têtière, bordure et chutes, il gréa
les drisses pour hisser et les écoutes pour border,
enfin sur des rouleaux il mit le voilier à l'eau.


bateau d'Ulysse.jpg

 

Parmi la vingtaine de traducteurs français depuis cinq siècles, — l'unique traductrice Anne Dacier incluse, — seuls, Du Bois de Rochefort en 1781 et, de nos jours, Philippe Jaccottet traduisent ce σχεδιἡν par "vaisseau", pour le premier et, par "bateau" pour le second ; les traducteurs des XIXᵉ et XXᵉ s'obstinent sur la facilité du "radeau". 

Le tragique du radeau de la Méduse les a-t-il influencé si fortement au point de confondre engin flottant de survie à fond plat, livré à tous les aléas des vents et des courants, impossible à gouverner et l'esquif, certes construit à la hâte, mais avec une coque creuse — donc l'arrondi inversé d'un tumulus de sépulture — au fond de laquelle on peut déposer en guise de lest des troncs d'arbres.

Et puis pourquoi un tillac ? un plancher ? Comment pourrait-on lester le fond plat d'un radeau ?

Aux deux traductions précédentes, il me faudrait ajouter la justesse du dessin de Lob et Pichard dans leur fastueuse et sensuelle bande dessinée parue en 1974.

ulysse - copie.jpg


Demeure un étonnement : ce sont les quatre jours qui accaparent Ulysse à la construction de ce bateau. S'il y a énigme, c'est bien cette brièveté.
Amusante remarque à propos de celle-ci : Lob et Pichard imaginent, eux, un androïde, ANDROS, qui, clandestinement, prête main forte à notre Errant. Tout merveilleux semblant possible sur l'île de la tant belle Déesse qui, de plus, vous offre l'immortalité, pourquoi pas aussi ce miracle de jours sans référence à la durée du jour dans nos vies de mortels ?

Le bateau achevé, Calypso subviendra à l'avitaillement :

ἐν δέ οἱ ἀσκὸν ἔθηκε θεὰ μέλανος οἴνοιο
τὸν ἕτερον, ἕτερον δ᾽ ὕδατος μέγαν, ἐν δὲ καὶ ᾖα
κωρύκῳ: ἐν δέ οἱ ὄψα τίθει μενοεικέα πολλά:
οὖρον δὲ προέηκεν ἀπήμονά τε λιαρόν τε.

Dans le bateau, elle posa une outre de vin noir 

et une autre plus grande d'eau, puis dans une besace
les vivres et d'autres mets en suffisance.
Elle fit se lever un vent inoffensif et doux

Et notre errant, qui refusa et l'immortalité et la si torride passion de son hôtesse, d'ouvrir ses voiles :

γηθόσυνος δ᾽ οὔρῳ πέτασ᾽ ἱστία δῖος Ὀδυσσεύς.
αὐτὰρ ὁ πηδαλίῳ ἰθύνετο τεχνηέντως    
ἥμενος, οὐδέ οἱ ὕπνος ἐπὶ βλεφάροισιν ἔπιπτεν
Πληιάδας τ᾽ ἐσορῶντι καὶ ὀψὲ δύοντα Βοώτην
Ἄρκτον θ᾽, ἣν καὶ ἄμαξαν ἐπίκλησιν καλέουσιν,
ἥ τ᾽ αὐτοῦ στρέφεται καί τ᾽ Ὠρίωνα δοκεύει,
 οἴη δ᾽ ἄμμορός ἐστι λοετρῶν Ὠκεανοῖο·
τὴν γὰρ δή μιν ἄνωγε Καλυψώ, δῖα θεάων,
ποντοπορευέμεναι ἐπ᾽ ἀριστερὰ χειρὸς ἔχοντα.
ἑπτὰ δὲ καὶ δέκα μὲν πλέεν ἤματα ποντοπορεύων.

Ulysse jubilant ouvrit ses voiles au vent favorable.
Il s'installa et prit la barre, en véritable homme de mer qu'il était,
jamais  le sommeil ne tomba sur ses paupières;
il contemplait les Pléiades, le Bouvier tard couché,
et l'Ourse, qu'on appelle aussi le Chariot,
qui tourne sur place en guettant Orion
et, seule des constellations, ne se baigne point dans l'Océan.
Calypso, divine entre les déesses, lui avait bien recommandé
de naviguer au large, gardant toujours l'Ourse à main gauche.
Dix-sept jours durant, il cingla ainsi en haute mer.

 

Et ce n'est point avec un radeau qu'il eût pu naviguer vers l'Est ces dix-sept jours, durant.


Si l'on n'oublie pas, — ce que permet de préciser en s'appuyant sur l'hypothèse des deux astronomes américains* qui datent le retour à Ithaque, au vu des événements astronomiques donnés par Homère, après le séjour en mystérieuse Phéacie,  — qu'il quitte Calypso au milieu du printemps, c'est l'époque où se lèvent tout le long des rivages sud — la côte du futur Maghreb — les brises thermique soufflant le jour du noroît au suet, et inversement du suet au noroît la nuit, autorisant donc une navigation entre allures au portant et au travers, de trois à cinq nœuds, soit 100 milles nautiques par jour, soit un parcours en 17 jours d'environ 1 700 milles nautiques, qui mènent l'excellent barreur qu'est Ulysse aux rivages mythiques de l'île des Phéaciens, laquelle, figée plus tard en rocher par la colère de Poseidon, n'est sans doute dans le rêve du lecteur de l'Odyssée point si lointaine... d'Ithaque.

L'Errant n'est plus dans la durée des "jours et des nuits", nuits d"amour, jours de nostalgie et de labeur, de la terre de Calypso l'immortelle. Il est revenu dans le temps immuable des clepsydres et des sabliers. Ce n'est pas encore le temps des horloges, ...des montres connectées et des smartphones.

Notre "barreur jubilant" affrontera encore quelques épreuves météorologiques, identitaires et institutionnelles avant d'enfin s'étendre tendrement près de Pénélope sur le lit qu'il avait fabriqué naguère avec l'art d'un "designer" antique, tout aussi talentueux que l'architecte naval, maître des carènes, des gréements et des voiles.

 

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Datation Odyssée - copie.jpg


Pour consulter le texte en grec ancien :

Le site anglophone PERSEUS

• le site HODOÏ de l'Université de Louvain

 

 Bibliographie

Histoire du voilier, Björn Landström, Albin Michel, 1969
Dictionnaire de la Marine à voile, Bonnefoux & Paris, éditions de la Fontaine au Roi, Paris 1987
ULYSSE, Homère,Lob, Pichard, éditions Dargaud 1974, pui Glénat, 1981