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vendredi, 17 mai 2013

un dernier faux sonnet, celui de René Guy Cadou

 

Naguère — c'était à Nantes en 1999 — lors d'un colloque sur René Guy Cadou, un poète dans le siècle, Paule Plouvier, une universitaire de Montpellier III, présenta sa contribution sous le titre suivant Cadou, Char, alliances secrètes.
Belle audace !
En quarante-quatre ans de lecture de l'un et de l'autre, je n'avais jamais imaginé possibles ces alliances, tant les deux René étaient en moi, leur liseur, l'harmonie des contraires.
Paule Louvier les lient par l'enracinement dans leurs contrées natales, la terre provençale et le paysage nantais, baignées par leurs lumières singulières, habitées par leurs bestiaires et leurs propres floraisons végétales, mais contrées cependant "qui ouvrent à l'universel car ce sont (elles) qui, en modelant une sensibilité, permettent au sujet de forer au plus profond d'une recherche de la parole juste, susceptible de témoigner de la vérité de l'homme.."

J'y ajouterai les liens de l'amitié qui enlacent les recueils de l'un et l'autre et c'est ainsi que je parviens à l'un des rares textes de Cadou qui rejoint la forme de Remise, quand, en quatorze vers, Cadou, l'élégiaque au bord des larmes, évoque une soirée de solitude.


LA SOIRÉE DE DÉCEMBRE



Amis pleins de rumeurs où êtes-vous ce soir
Dans quel coin de ma vie longtemps désaffecté?
Oh! je voudrais pouvoir sans bruit vous faire entendre
Ce minutieux mouvement d'herbe de mes mains
Cherchant vos mains parmi l'opaque sous l'eau plate
D'une journée, le long des rives du destin!
Qu'ai-je fait pour vous retenir quand vous étiez
Dans les mornes eaux de ma tristesse, ensablés
Dans ce bief de douceur où rien ne compte plus
Que quelques gouttes d'une pluie très pure comme les larmes ?
Pardonnez-moi de vous aimer à travers moi
De vous perdre sans cesse dans la foule
O crieurs de journaux intimes, seuls prophètes
Seuls amis en ce monde et ailleurs!


René Guy CADOU
Hélène ou le Règne végétal (1950)

 

Ces trois notes sont à l'adresse de certain(e)s
qui hantent les parages de ce blogue
et cheminent depuis longtemps parfois
en forant à la recherche de la juste parole,
dans les textes de Michaux, de Char, de Cadou.

« ...seuls prophètes, Seuls amis...»

Je pense à l'un d'entre eux qui, l'hiver 2008,
m'adressa en commentaire cette Soirée de Décembre.

Mais dieux, c'est quoi un Sonnet ?

mercredi, 15 mai 2013

le faux sonnet de René Char

Ce n'est toujours pas un sonnet, mais les quatorze vers y sont, leur métrique est, pour la plupart d'entre eux, proche de l'alexandrin : douze pieds, — syllabes, disent désormais certains puristes. C'est un texte encore dans la quincaillerie surréaliste,— Char s'est récemmment séparé du mouvement, mais ne renie point son appartenance passée — avec des images superbes et un hermétisme certain, cette obscurité héraclitéenne, souvent revendiquée.


Le titre est, comme souvent chez Char en rapport subtil avec le texte, et même avec le recueil, Dehors la nuit est gouvernée. Il est le pénultième d'une mince brochure, parue en 1938, imprimée et rééditée bellement en 1949 par Guy Lévis Mano, augmentée d'un Placard pour un chemin des écoliers, dédié aux enfants d'Espagne.

Naguère, le lecteur était nu devant un tel écrit. C'était peut-être aussi bien pour la saisie émotionnelle. Désormais, les biographes se sont emparé du quotidien, jusqu'au plus trivial.
Entre 1936 et 1938, c'est la  la guerre d'Espagne, c'est le bond social et ambivalent du Front Populaire, c'est dans l'intime du poète une maladie grave et des soucis avec l'artisanat familial, c'est le pressentiment de ces annnées si sombres qui adviennent.
Les textes, hors Une Italienne de Corot et les casseurs de cailloux de Courbet, sont amers, tourmentés. Dans l'introduction qu'il écrit en 1948, Char le reconnaît :« J'étais parvenu à cette époque, avec mon tourment, sur ces crêtes où hauteur et profondeur n'échangent plus leur différence, sont inexorablement étales. »


Remise est donc bien le lieu écrit où, après un long et tortueux périple, on "laisse filer les guides" dans l'apaisement de la plaine et le lecteur crée le lien avec le premier vers.

La sérénité et la chaleur du compagnonnage sont retrouvées  quoique demeurent les images menaçantes de dangers qui exigent vigilance et attention. D'un vers à son suivant, on mesure cette nécessité de l'alliance des contraires d'où surgit la beauté du texte.


REMISE



Laissez filer les guides maintenant c'est la plaine

Il gèle à la frontière chaque branche l'indique

Un tournant va surgir prompt comme une fumée

Où flottera bonjour arqué comme une écharde

L'angoisse de faiblir sous l'écorce respire

Le couvert sera mis autour de la margelle

Des êtres bienveillants se porteront vers nous

La main à votre front sera froide d'étoiles

Et pas un souvenir de couteau sur les herbes




Non le bruit de l'oubli là serait tel

Qu'il corromprait la vertu du sang et de la cendre

Ligués à mon chevet contre la pauvreté

Qui n'entend que son pas n'admire que sa vue

Dans l'eau morte de son ombre.

René CHAR

Dehors la nuit est gouvernée, 1938

 

Les cinq derniers vers me sont indéchiffrables. Je n'ai comme seul recours à une amorce de compréhension que ce dicton Halpulaar que je tiens d'un sage très âgé du village de  Sébou sur les rives du fleuve Sénégal :

Les yeux voient ce qu'ils ne veulent pas voir, mais les pieds ne vont que là où ils veulent aller.

Mais là, ne se rapproche-t-on pas plus de Michaux ?


Et Remise n'était donc point un sonnet. Par contre, dans Placard pour un chemin des écoliers, Char se rapproche de François Villon et d'un genre très ancien de notre langue, il écrit une très belle ballade, Compagnie de l'écolière.

 





* Remise  (in Trésor de la langue française informatisé)
1. Vieilli. Local couvert destiné à abriter des véhicules. Synon. entrepôt, garage, hangar. Les remises à voitures sont toujours rectangulaires; les remises à machines sont, ou rectangulaires, ou en forme de secteur de cercle, ou entièrement circulaires (BRICKA, Cours ch. de fer, t. 1, 1894, pp. 253-254). J'avais une chambre à moi; elle donnait sur la cour, face au bûcher, à la buanderie, à la remise qui enfermait, périmées comme d'anciens carrosses, une victoria et une berline (BEAUVOIR, Mém. j. fille, 1958, p. 82).

2. Dépendance, local où sont rangés des instruments, des objets. Remise aux outils. L'atelier de Labanne était si rempli de livres qu'on eût dit une remise de bouquiniste (A. FRANCE, Chat maigre, 1879, p. 217).

lundi, 13 mai 2013

...ne furent point "sonnettiers"

Je le regrette. Les trois hommes, René Guy Cadou, René Char, Henri Michaux, qui m'ouvrirent, dans les années cinquante, à la poésie contemporaine d'alors n'écrivirent pas un sonnet, ce poème en 14 vers —de la monosyllabe à l'alexandrin, répartis en 2 quatrains et  et 2 tercets aux rimes alternées ou embrassées

J'ai tenté avec le seul critère des quatorze vers de lire — élire — quelques rares textes de ces trois poètes qui, en vers libres et sans rimes, approchaient au plus près ce qu'est le sonnet.

Mais déjà, le premier d'entre les trois s'écartait de la règle des quatorze vers. La parole à Michaux.



EMPORTEZ-MOI

Emportez-moi dans une caravelle,
Dans une vieille et douce caravelle,
Dans l'étrave, ou si l'on veut, dans l'écume,
Et perdez-moi, au loin, au loin.

Dans l'attelage d'un autre âge.
Dans le velours trompeur de la neige.
Dans l'haleine de quelques chiens réunis.
Dans la troupe exténuée des feuilles mortes.

Emportez-moi sans me briser, dans les baisers,
Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent,
Sur les tapis des paumes et leur sourire,
Dans les corridors des os longs, et des articulations.

Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi.

Henri MICHAUX
Mes Propriétés, 1929

 

L'ouverture au premier quatrain est une poignante élégie océane. Supplique adressée à ces divinités que par défaut nous nous inventons pour pallier les cieux désertiques.

Le quatrain suivant, Michaux revient à la terre invoquant en lieux de perte le minéral, l'animal et le végétal.
Faut-il pressentir l'amour — d'aucuns l'avancent — dans le dernier, comme une infinie douceur, précédant la dureté et le glissement rugueux dans les "lointains intérieurs"  et ce que j'entends comme un cri exigeant l'ultime délivrance :  

ou plutôt enfouissez-moi.

Ce presque sonnet rejoint ou annonce le lyrisme désespéré de Nausée ou c'est la mort qui vient, d'Amours, du Repos dans le malheur, de Sur le chemin de la mortDans la nuit et de Ma vie.

La révolte et ses contres, l'humour et ses rires ravageurs sont proches. Que se méfient les dieux et le Roi ! Dans Face aux verrous, sans implorer, sans supplier, il écrira :

Assez. J'ai passeport pour aller demain de par les mondes.

Adieux d'Anhimaharua.

Henri Michaux s'immobilisera enfin, le 19 octobre 1984. Incinéré avec quelque retard* : le crématorium du Père-Lachaise était en panne ! Même sans sonnet, Monsieur PLUME sera donc toujours parmi nous. Et sur ma table de lecture.

*Lu dans l'épaisse et très bonne biographie Henri MICHAUX, par Jean-Pierre Martin, Biographies, nrf, Gallimard, octobre 2003.

mercredi, 24 avril 2013

bâter un âne sur le flanc nord du Mundarrain


 Dans le quartier de BasseBourg*, à Itxassou, devant un verre d'Irouléguy 2008, accompagné d'un fromage de brebis de Kukululuia et d'un soupçon de confiture de cerises noires, lire un des rares sonnets de ce paisible et sensuel Françis Jammes, "mon" voisin d'Hasparren — tout cela fait plutôt folklore basque à touristes, mais c'est bon.

De ce pays, à venir encore deux sonnets d'Edmond Rostand et Paul-Jean Toulet. Et même un parmi les vingt-neuf de La Boétie, que, neuf années durant, l'ami Montaigne édita au chapitre XXI de ses Essais en les dédiant à la belle Corisande d'Andoins, riveraine de la Bidache proche. Le parcours de lecture inspiré par le parcours géographique autorise la traversée des siècles littéraires.

 

Bâte un âne qui porte une outre d'eau de roche,
   
à son flanc, car dans le pays des améthystes
   
qu'il te faut longuement traverser l'eau n'existe
  
pas, ni le pain que tu clôras en ta sacoche.


Or c'est à Bassora, dans la boutique, à gauche
   
de chez Aboul Hassan Ebn Taher le droguiste.
   
Devant le souk un dromadaire laisse triste-
   
ment pendre de sa lèvre une espèce de poche.


C'est là que Tristan Klingsor, l'enchanteur, compose
   
de doux lieds auprès d'un bassin. Et les roses
   
l'approuvent en penchant la tête, et son rebec


se plaint comme un vent doux et précieux avec
   
l'inflexion d'une jeune fille qui pose
   
sa main dessus son coeur pour un salamalec.


De l'Angelus de l'aube à l'Angelus du soir
(édition de 1913)



Francis Jammes prend ici de belles libertés avec les règles du sonnet et de l'alexandrin, mais je tiens à souligner ce que j'apprécie dans le second quatrain, ce rejet du  "-ment" du "triste-ment" au vers suivant pour obtenir la rime avec "le droguiste". Je ne pense point que les mânes de Joachim Du Bellay en frémissent. Il doit sourire, notre Angevin, de cette anarchie littéraire — licence, dirait le lettré.

L'âne bâté annonçait le Basque ou le Béarnais et voila que le poète nous emmène dans le chromo d'un orientalisme auquel rien ne manque, ni le souk et son droguiste, ni le dromadaire, ni le bassin et ses roses, ni la plainte du rebec. Le salamec nous ramène notre panthéiste barbu à ses songeries habitées de jeunes filles légères dans les brises adoucies.
Mais pourquoi Jammes a-t-il tenu à ajouter à la réédition de 1913 ce sonnet qui dénote un orientalisme dont il est peu coutumier ? Un tableau ? Un rêve ? une  lecture ?

 

* Traduction française édulcorée du Quartier "Basa Burru", selon mon logeur Basque, "Gueules de Sauvages".

samedi, 30 mars 2013

twitter et le sonnet

À propos de la Toile, interrogé sur les pratiques littéraires possibles, Michel Butor* répond :

« Naturellement ! Il n'y a que les poètes pour nous guider à l'intérieur de ces nouveaux territoires. Prenez Twitter. Cent-quarante caractères,  c'est une contrainte prosodique respectable, comme on a inventé celle du Sonnet au XVIe siècle. Évidemment très peu de gens sont capables d'entirer des choses intéressantes, de même que très peu ont été capables de créer des sonnets intéressants, sur les millions qui ont été écrits dans l'histoire de la littérature. »

Pessimiste, Butor. Et puis n'y auraient été créés que ceux de Du Bellay, Ronsard, Louise Labé, Marc Papillon de Lasphrise, Jean de Sponde, Abraham de Vermeil, Antoine Magne de Fiefmelin et d'autres et d'autres encore, et le sonnet d'Arvers, et le cher Gérard de Nerval, et Verlaine, et Rimbaud, sa Bohême, son Val et ses Voyelles, ces "très peu" sont encore fort nombreux : soixante-huit dénombrés dans Soleil du soleil, cette anthologie du sonnet français** de Marot à Malherbe, entre 1536 et 1630. Ajoutons toute l'effervescence du XVIIème  et la renaissance du XIXème, après l'assoupissement du XVIIIème et les prolongements contemporains, de Francis Jammes à Roubaud en passant par Apollinaire, Valéry, Aragon ou Pérec.

Twitter avec ses cent-quarante signes, n'autorisant l'écriture que d'un tercet de notre bien-aimé sonnet, serait plus dans la contrainte prosodique du haïku —bien que souvent très bref,

Fraîcheur
Au mur la plante de mes pieds nus
Sieste

 

             Basho

 

ou du tanka, cet autre poème japonais***,

Pour toi je suis sorti
Dans la lande printanière
Cueillir de jeunes fleurs
J'ai trempé mes manches
La neige tombait sans cesse

  Kôkô Tennô


Touittons donc et poètisons plus encore. Dès demain, relisons nos milliers de sonnets, le haïkou et le tenka touittés ou non !

 

 

 

*in L'invité, Télérama n°3296, du 16 au 21 mars 2013.
** en Poésie/Gallimard, édition de Jacques Roubaud.
*** Les tanka — ou brèves chansons — ont le rythme suivant : 5-7-5-7-7. Lire de Maurice Coyaud, TANKA HAIKU RENGA, Le triangle magique, architecture du verbe, aux Belles Lettres, 1996.

samedi, 22 décembre 2012

quand va remonter la lumière

Roi Gradlon1.jpg

©Nicléane

Le solstice d'hiver approchait.
Nous sortions de l'estuaire de la Vilaine, la mer était déserte, la houle atténuée, le vent quasi nul, nous arrondissions le plateau des Mâts, cap au 270 sur la pointe de Grand'Mont. Surgi de la brume laiteuse et froide, le Roi Gradlon, le navire-baliseur de la baie, venait pour entretien relever la bouée cardinale Sud qui pare le plateau.

Il est passé en vitesse lente sur notre arrière. Nous avons salué ces hommes de dur labeur qui veillent en tout temps sur les rives et les chenaux de mer. Ils ont répondu à notre salut.

Ils ouvrent l'horizon de nos courses et nous sommes assurés de retours sereins.

Celui qui peint l'amer au front des plus hauts caps, celui qui marque d'une croix blanche la face des récifs ; celui qui lave d'un lait pauvre les grandes casemates d'ombre au pied des sémaphores, et c'est un lieu de cinéraires et de gravats pour la délectation du sage; celui qui prend logement, pour la saison des pluies, avec les gens de pilotage et de bornage — chez le gardien d'un temple mort à bout de péninsule (et c'est sur un éperon de pierre gris-bleu, ou sur la haute table de grès rouge); celui qu'enchaîne, sur les cartes, la course close des cyclones; pour qui s'éclairent, aux nuits d'hiver, les grandes pistes sidérales; ou qui démêle en songe bien d'autres lois de transhumance et de dérivation; celui qui quête, à bout de sonde, l'argile rouge des grands fonds pour modeler la face de son rêve; celui qui s'offre, dans les ports, à compenser les boussoles pour la marine de plaisance...

Saint-John Perse
Exil, VI.

samedi, 15 décembre 2012

en quête d'une citation

Je reçois un message.
D'où ils viennent, souvent ils sont énigmatiques. Comme des éclats. Mais je les comprends

« Écrire c’est un geste du coude.
Il paraît que c'est René Char qui l'a dit. Tu confirmes ? Et où ? »
 
 
Je me mets en quête. 
Sous ma casquette amarante ne me délivre rien. Trois coups sous les arbres me semblent vides.
Je reviens aux tout premiers. Poèmes militants. Les yeux glissent. Isolent des titres, des mots. Comme  lus pour la première fois. Moulin Premier. Toujours neufs. Tirés de quels silences ?
 
...Sur vous passera indéfiniment le frisson des fougères
des cuisses embaumées...
 
Seuls aux fenêtres des fleuves
Les grands visages éclairés
Rêvent qu'il n'y a rien de périssable
Les observateurs et les rêveurs

 
Les grands chemins
Dorment à l'ombre de ses mains.
À l'horizon remarquable

Nomade elle s'endort allongée sur ma bouche
Singulier

Je n'ai pas encore trouvé l'écrire qui serait un geste du coude.
 
Le livre ouvert sur les genoux d'Artine était seulement lisible les jours sombres.
Artine

Un andante de Mozart entre deux grains sauvages qui balaient les vitres.
Dans une heure ? Cette nuit ? Demain, me remettre en quête de ce geste ?

mercredi, 12 décembre 2012

l'intime, le lyrique et l'élégiaque

Il est dit que le lyrique, c'est un cri devenu chant.
Peut-on dire que l'élégie, c'est une plainte devenue chant ?

L'un et l'autre émergeant de l'intime. 

Écoutant un andante de Mozart, lisant un poème de Cadou, je retourne aux profondeurs de l'intime.

... le lyrisme se conçoit parfaitement la tête froide. Je veux dire qu'il ne s'échauffe point au récit ou à la vision des reliefs de la fête, mais porte en lui une fête — ou bien une défaite bien autrement exaltante et surtout bien autrement contagieuse.
On pourrait épiloguer longtemps sur le lyrisme contemporain qui peut paraître au prime abord un contre-lyrisme. C'est qu'il fait fi justement des grandes périodes, de toute rhétorique comme de tout développement. On peut le confondre avec le style en ce sens qu'il est une respiration adéquate de l'âme et pour cela propre à chaque individu. Bien plus qu'un contre-lyrisme je vois dans notre époqueles signes d'un lyrisme à rebours, éminemment cruel certes, mais tellement plus vrai, tellement plus circonscrit à l'objet même de la poésie.

René Guy Cadou,
12 décembre 1948.
Notes inédites.
Œuvres poétiques complètes, p. 433.

 

Et l'élégie ?

...La parole m'a été accordée par sucroît, afin de retransmettre quelques-unes de ces étonnantes vibrations, quelques-unes de ces mystérieuses palabres qu'il nous est donné d'intercepter, parfois, dans les couloirs de la détresse...
...Je ne cèle point que ces poèmes m’arrivent de bien plus loin que moi-même et que, vous autres, je vous entretiens d’un monde fugace, inaccessible comme un feu d’herbes et tout environné de maléfice...

du même
Préface à Hélène ou le règne végétal.


jeudi, 06 décembre 2012

interligne à poème


Seuil de son corps murmurant
                                           ce livre
à la lampe je le dédie

 à la lampe c'est-à-dire à la nuit
même dôme et même clarté
même indifférence et même
intimité vindicative
lampe et nuit insondables et proches
de la question que le calme infini
de dehors chuchote en l'étouffant
comme on se détourne d'un crime

ce livre je le casse en vous regardant
choses nues
                malgré l'amarre souterraine
malgré le pas mortel
inaccoutumé

L'embrasure.
Jacques Dupin

 

Voilà qui satisfait l'œil du lecteur.

Merci à C.C.

une nouvelle note ? pas sûr

 

tant que ce foutu problème d'interligne qui n'autorise que cette publication de poèmes avec un interlignage de paragraphe, je ne l'aurai point résolu, je ne publie pas.... topographiquement, ça m'est hideux.

 

Saluer, même avec plus d'un mois de retard, la disparition de Jacques Dupin en publiant de cette façon un de ses textes, ainsi :

Seuil de son corps murmurant

ce livre

à la lampe je le dédie

 

à la lampe c'est-à-dire à la nuit

même dôme et même clarté

même indifférence et même

intimité vindicative

lampe et nuit insondables et proches

de la question que le calme infini

de dehors chuchote en l'étouffant

comme on se détourne d'un crime

 

ce livre je le casse en vous regardant

choses nues

malgré l'amarre souterraine

malgré le pas mortel

inaccoutumé

 

L'embrasure.


C'est laid, non ?, pour la beauté du poème.

Et ma chère plate-forme Hautetfort n'a pas daigné répondre encore à mon courriel d'assistance technique.


lire Aragon

 Ça commence par une chanson : "Il n'y a pas d'amour heureux". C'est donc avec Brassens que tout commence entre Aragon et le lecteur. En 54 ou 55. Le poème d'Aragon est chanté sur le même air que la Prière de Jammes. Ou l'inverse si j'en crois l'ordre de parution de mes "45 tours" : Aragon est sur le n° 1,  Jammes sur le n°3. Il y a trois ans quasi jour pour jour je me posais la même question. Qu'importe !

J'ai dû fredonner la Prière d'abord, j'étais bon chrétien et les communistes étaient très mal vus dans la famille. Alors Aragon ? Mais l'hiver 1960, il y eut une nuit, un départ en "opé", dans le brinquebalement du GMC sur la petite route de Miliana à Levacher qui contourne le Zaccar par le sud-ouest, comme une irrépressible nostagie et la mélodie de Brassens m'est venue aux lèvres, fredonnée jusqu'au petit matin et les mots — tous les mots d'Aragon, un à un, murmurés, mâchés, remâchés — comme brûlure. C'était sur la même mélodie. Ce n'était plus Jammes, c'était Aragon.

 

Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu'on avait habillés pour un autre destin 
À quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu'on retrouve au soir désœuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes

 

 

 

 

samedi, 20 octobre 2012

orphique, biblique

Une nuit de la semaine qui s'achève. Un mitan de cette nuit, une voix qui avoue "son livre de chevet", la Bible, mais reconnait modestement qu'il ne peut écrire ni "orphique"ni "biblique"; et la voix, devinée admirative, de nommer Pierre Emmanuel, Jean-Claude Renard, Jean Grosjean. C'est la voix de Robert Sabatier dont je n'ai jamais lu une seule page et dont sans doute je ne lirai pas, non plus, une seule phrase. Mais les trois cités, je les ai fréquentés dans un temps où je ne m'interrogeais guère sur les dieux — ils avaient été  ! — et sur dieu — il était encore !

Au matin je les ai, tous trois réouverts.

Emmanuel et son Tombeau d'Orphée, Renard et sa litanique incantation de Père voici que l'homme, lus dans l'intensité de la douleur, de l'absence irréversible pour l'un, dans la foi fissurée et le doute s'insinuant, pour le second. Toujours en quelque étagère à portée de la main, mais trop peu fréquemment ouverts.

Jean Grosjean, lui, avec son Apocalypse, ses Élégies, son Hiver, ses Parvis, ne m'a plus quitté.

L'eau qui affleure entre les saules invente un abîme d'étoiles. L'espace à y rêver je le déploie et il m'obsède.

Peut-être me parle-t-il à travers ce grand charroi de terre, d'arbres, de fleurs et de fruits, de ces dieux ou de ce dieu qui s'inventeront dans ce chaos où s'enchevêtrent ses mots et ses silences, la chevelure de la femme et l'abondance des pluies.

 

Orages qui passâtes au loin la nuit sur vos chars de ferraille, vous dispensez après vous des jours d'infinie bruine, et les toits luisants de larmes s'accoudent contre le ciel aveugle.

Un coquelicot crie dans l'orge bleue. Les bourdons, ci et là, plus lourds d'humidité que de pollen. De jeunes pommes ont le ventre qui gonfle. Comme tu te voiles le visage!

Et tout le jour procédèrent de grandes averses, défaisant les gloires d'églantiers, couchant sur le talus la sauge, échevelant les saules du ru. A peine entre le bruissement des robes si le soleil montra son égide.

Dans le soir calmé l'ombre des arbres s'égoutte sur les prêles, un rossignol mouillé bégaie, la plus haute feuille du tremble chuchote. Salut pâles jambes des avoines comme à l'heure où le faucheur affûte.

Marbrures des nuées dans le ciel. La roue montre un instant sur les forêts sa jante rouge. Les majestés égalitaires n'ont plus part qu'à l'étoile trifide.

Ma vue baisse n'était encore quelque ardente onde sous les aulnes. Au loin dialoguent avec la brise voix céleste et cor anglais. Déjà la lune hausse sur le toit sa face balafrée de vapeurs.

La pleine lune sur les arbres, son lait sur la noire giroflée dans une conspiration d'arômes. Telle est la paix exaspérée des rôles, un bonheur hanté par la voyelle de la hulotte.

Ta hanche je la sens nue, prête à tourner, m'appuyant la drupe de ton sein. Derrière tes yeux effrayants l'âme en extase, l'âme qu'on ne détourne plus. Les dieux qui ne sont pas toi passaient.

La Vehme à l'œuvre, Apocalypse


De Jean Grosjean, je maintiens au creux du corps vieillissant comme une incision douce et cruelle :

J'aurais aimé avoir longtemps vingt ans comme un busard qui plane.

 

 

 

mercredi, 29 août 2012

collision sur l'écran du lecteur

en écho à certain ministre assurant, ces jours, dans la presse locale, que certaine industrie "est une filière d'avenir" :

Face à l'énergie nucléaire, la lampe d'argile du poète suffira-t-elle à son propos ?
— Oui, si d'argile se souvient l'homme.
 
 

Saint-John Perse
Allocution au Banquet Nobel du 10 décembre 1960

mercredi, 08 août 2012

déserté à nouveau le jardin


« ...Et les pluies sont passées de nul interrogées. Leurs longs trains de présages s'en sont allés, derrière les dunes, dénouer leurs attelages. Les hommes pleins de nuit désertent les sillons. De lourdes bêtes conjuguées s'orientent seules vers la mer.

Et qu'on nous tance, ô mer, si nous n'avons aussi tourné la tête... La pluie salée nous vient de haute mer. Et c'est une clarté d'eau verte sur la terre...

(Et, là, que voulions-nous dire, que nous n'avons su dire ?)

 

Saint-John Perse, Amers, VI

mercredi, 01 août 2012

au bord des sables comme des bribes d'or



pour Abderrhamane Boulkour
vieux travailleur émigré et lutteur insensé
qui, quelque part dans Nantes,
sur un lit d'hôpital, tente de ne pas mourir

 

cette glane de mots tracés par ses "sœurs" et ses "frères" de terre natale, recueillie par vent arrière entre Houat et Belle-Île.

 


À la saignée des bras les oiseaux viennent boire

Anne Gréki, Algérie capitale Alger


 

...le sang verset de la lumière

Nabile Farès, Absence des sources


 

              ...à l'écoute des fontaines si rares


Mais si belles que les jasmins et les roses
Rescapés de miracle nous tissent d'impossibles aurores

M'Hamed Aoune, Après les grottes


 

...d'ile en île
Nous osons la calligraphie inquiète

Jamel-Eddine Bencheikh, Le conte immergé



la mer comme un couteau dans la mémoire

Abdelmajid Kaouah, Par quelle main retenir le vent




Il dit

Seigneur
Je vous rapporte
Intacte

Ma part de haine
Comptez !
Je n'ai rien dépensé.

 


Mourad Bourboune , Le Pélerinage païen




Je cherche l'encrier des siècles


Hamid Skif, Poèmes d'El Asnam et d'autres lieux

 

 

à bout de mémoire
et accablée d'îles


Mohamed Dib, Femme par chance



Quand la nuit se brise, anthologie de la Poésie Algérienne, éditions Points, février 2012