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dimanche, 20 mars 2011

quand meurt un poète

Soixante ans que Cadou est parti.

Plus de cinquante ans que je brasse mes mains, mes larmes, mes rires dans les mots de cet homme de même terre et de mêmes vents.

Ses rues furent mes rues, ses quais furent mes quais.

 

L'hiver, je quittais la maison sitôt déjeuner ; le soleil longeait nonchalamment les quais en vieil habitué et comme un authentique pêcheur de brochet le feutre un peu baissé sur les yeux, le fil de soie de la lumière sur l'index tendu.                   
J'allais me perdre quelque part derrière des chantiers de construction navale et des entrepôts de bois du Nord. J'avais onze ans le soleil était doux et je me sentais une envie de chanter. Je sortais, enfouie
dans la doublure de mon pardessus, une cigarette dérobée à mon père; assis sur une pierre plate, béatement; je fumais. Et lorsque je pense à des heures calmes, des heures d'intense quiétude, je revois un petit enclos plein de plantes desséchées, une barrière difficile, là-bas dans le quartier sud de la ville où c'est déjà l'aventure.
Rêveur, si je l'étais ! Je m'empourprais des joues, je dévalais l'unique pente semée de mâchefer et de seaux en émail qui menait au royaume interdit.

 

Mon enfance est à tout le monde, 1947

 

Peut-être l'ai-je rencontré — je n'étais qu'un petit garçon — dans les années 41-43, quand je hantais, à la recherche du rêve aventureux, les rues entre place Bretagne, quai Hoche et Cours Saint-Pierre, ce jeune homme au visage de lumière.

 

Mais ce jour du 20 mars 1951, c'est un compotier qui fait signe au rêveur.

 

PEUT-ÊTRE dans quelque maison basse de ville usée
Moi qui ai tant aimé les jardins
Lorsqu'il a plu dans la soirée
Et que parmi les myosotis pèse soudain
La lourde mamelle de la lune !
A bout de persuasion peut-être
Quand le filin du jour me glissera des doigts
Si je n'ai plus pouvoir d'orienter les fenêtres
Alors adieu garçon ! et que ce soit
Par un matin couleur de melon d'eau !
Tout dort
J'entends marcher au loin mille animaux
Et mon cœur doucement aura cessé de battre
A cause d'un compotier de pommes sur la table
Tandis qu'un coq et un sergent
Là-bas
Font respecter le règlement.




René Guy Cadou


Dur à vivre
Les biens de ce monde, 1951

samedi, 19 mars 2011

« à cause d'un compotier de pommes sur la table »

Il est dit que la veille au soir, le 19 mars 1951, Francis Caridel, le secrétaire de mairie de Louisfert, rendant visite à Hélène et René Guy Cadou dans leur "maison d'école", leur avait apporté un panier de pommes ;  elles furent déposées dans un compotier.

Le lendemain...

mardi, 08 mars 2011

pour vous, Femmes

Avancer modestement derrière le poème pour saluer celles à qui je dois tant.

 

UN soir de pauvreté comme il en est encore
Dans les rapports de mer et les hôtels meublés
Il arrive qu'on pense à des femmes capables
De vous grandir en un instant de vous lancer
Par-dessus le feston doré des balustrades
Vers un monde de rocs et de vaisseaux hantés
Les filles de la pluie sont douées si je hèle
A travers un brouillard infiniment glacé
Leur corps qui se refuse et la noire dentelle
Qui pend de leurs cheveux comme un oiseau blessé
Nous ne dormirons pas dans des chambres offertes
A la complicité nocturne des amants
Nous avons en commun dans les cryptes d'eau verte
Le hamac déchiré du même bâtiment
Et nous veillons sur nous comme on voit les pleureuses
Dans le temps d'un amour vêtu de cécité
A genoux dans la gloire obscure des veilleuses
Réchauffer de leurs mains le front prédestiné.

 

René Guy Cadou

Femmes d'Ouessant,
Le diable et son train
Hélène ou le Règne végétal, 1952

 

 

dimanche, 25 juillet 2010

les biographies lézardent-elles l'œuvre ?

 

Je ne témoigne, ici, que de mes aventures dans les biographies. Et encore me faut-il préciser qu'il y a lecture de biographie  et lectures des biographies...!

Celles d'auteurs jusque là non lus et celles de ces auteurs que je fréquente depuis longtemps. Les premières ont souvent été des incitations à l'approche de l‘œuvre ; les secondes, certaines du moins, dans leur recherche d'archives privées, lettres, notes, je les ai vécues plus comme des enquêtes aux limites du voyeurisme, sinon de la fouille-merde...

Mais si le voyeur, c'était le lecteur. Moi donc !

 

Dernière mésaventure : avec Nicolas Bouvier, l'œil qui écrit d'un certain François Laut.

Devais avoir un certain pressentiment — j'avais noté dans l'exergue manuscrit qui marque la page de titre de toutes mes livresques acquisitions (ma manière d'ex libris) : « Bouvier ne me serait-il point assez évident ? »—.

 

Le mesquin du quotidien ébranlerait-il l'Usage du Monde ?

 Deux mésaventures précédentes, — un René Char par Laurent Greilsamer, Un Henri Michaux par Jean-Pierre Martin — ont paru ainsi dans la mémoire du lecteur ébranler la lecture de L'effroi, la Joie et d'Écuador.

"Paru ébranler" : un retour à l'œuvre atténue vite la lézarde.

 

Il n'en demeure pas moins que vive est la lecture vierge de tout commentaire, de toute recension, de toute critique, de toute notice biographique.

C'est le premier poème de Cadou lu sur un banc du Jardin des Plantes au sortir d'un oral catastrophique du bac 1e partie, c'est le premier aphorisme des Feuillets d'Hypnos, planqués derrière le Bailly, c'est le premier combat souterrain de Qui je fus, dissimulé dans le casier à chaussures...

 

 

Post-scriptum bibliographique :

• François LAUT, Nicolas Bouvier, L'œil qui écrit, Petites Bibliothèque Payot, 2010.

• Laurent GREILSAMER, L'éclair au front, la vie de René Char, Fayard, 2004.

• Jean-Pierre MARTIN, Henri Michaux, NRF Biographies, Gallimard 2003.

 

Second post-scriptum :

Aucune donnée biographique, ni bribe d'histoire littéraire ne m'ont soutenu dans la lecture de De l'Amour, les avatars amoureux de Henri Beyle, dit Stendhal : je me suis fait profondément chier. Et je pensais pallier mes manques ?

L'Amour fou des surréalistes était passé bien avant. Trop tard pour apprécier les "cristallisations" de monsieur le Consul.

 

 

Je retiendrai de François Laut ce précepte d'Asie centrale qui m'est une lueur dans ces pérégrinations littéraires :

 

« Garde-toi de demander le chemin à qui le connaît, tu risquerais de ne pas t'égarer. »

mardi, 18 mai 2010

« Le Verfügbar aux enfers »

 

Survivre, notre ultime sabotage.

 Germaine Tillion


 J'étais sceptique sur la représentation de ces écrits de résistance de Germaine Tillion. Elle aussi sans doute puisqu'elle a retardé, jusqu'à la dernière année  de sa vie, la décision de faire chanter.cette "opérette". Première réalisation pour la scène, en juin 2007 ,au Châtelet, que nous devons grâce à la mise à jour des airs par Nelly Forget, une "ancienne" des Centres sociaux éducatifs en Algérie — elle en fut l'une des premières, j'en fus un des derniers — qui accompagna les annnées ultimes de l'ethnologue des Aurès !

 L'interprétation, à Nantes, par mes collègues de l'atelier d'interprétation vocale de l'Université permanente — vingt-huit femmes évoluant en chœur antique alentour d'un vaste bat-flanc à trois étages, tour à tour wagon de déportation et bat-flanc d'un bloc du camp  — fut d'une forte beauté, renforçant l'humour ravageur, la crudité des corps et l'imbécile cruauté du système nazi.

 

Merci à vous, Femmes.

 

Dans le hall de la salle Vasse, était affiché un texte de René Guy Cadou. L'avais-je oublié ?

 

A Ravensbruck en Allemagne
On torture on brûle les femmes

On leur a coupé les cheveux
Qui donnaient la lumière au monde

On les a couvertes de honte
Mais leur amour vaut ce qu'il veut

La nuit le gel tombent sur elles
La main qui porte son couteau

Elles voient des amis fidèles
Cachés dans les plis d'un drapeau

Elles voient Le bourreau qui veille
A peur soudain de ces regards

Eles sont loin dans le soleil
Et ont espoir en notre espoir.


Ravensbruck
Pleine poitrine

1944-1945

jeudi, 24 décembre 2009

fumée bleue dans la pluie froide

Aux proches,

aux amies, aux amis,

à l'étranger de passage,

aux inconnus qui suspendront leur heure pour lire ce poème.

 

Noémie et Célia sont là. Elles butinent sur la Toile. Elles me laissent quelques minutes, le temps d'une note et d'un poème, remonté de cette foi du charbonnier qui habitait un instituteur laïc nommé René Guy Cadou.

 

Fumée bleue dans la pluie froide. La bûche est dans la cheminée. Les vins blancs à la fraîcheur, chambrent les vins rouges.

 

En évitant les grand-routes
Et les agglomérations
On se moque des gendarmes
Des menées de la nation

Et l'on injurie Hérode
Le vénal le malappris
Qui confond c'est bien commode
Les parias et les brebis

Mais on marche dans la neige
Et soudain l'on aperçoit
Un brin de fumée qui trempe
Dans le vase bleu d'un toit

On pourrait qu'en dis-tu femme
S'arrêter là cette nuit
Une fois n'est pas coutume
De dormir dans un bon lit

L'ane rit l'âne respecte
La parole du patron
Cependant Marie inspecte
D'un coup d'œil les environs

Les voici devant l'auberge
L'aubergiste a beaucoup bu
II sent le rhum et l'absinthe
L'estomac les oignons crus

Quand ils furent dans l'étable
Que Joseph eût bien pleuré
A la plus grosse des poutres
Une étoile s'alluma

Et le ciel comme une terre
Qui longtemps a manqué d'eau
Aspira jusqu'à son centre
L'enfant-roi dans son maillot.

 

René Guy Cadou

Noël

L'aventure n'attend pas le destin


Enclave nocturne pour la paix !

 

samedi, 10 octobre 2009

cinq ans déjà ! ou de trop ?

Cinq ans à parsemer la Toile de petits cailloux, joyeux ou tristes, selon les vents, les pluies, les lectures, les pensers, un chant, des musiques, un regard.


Pour inaugurer cette sixième année — peut-être à suivre —, en voici trois :

• Μηδὲν ἄγαν σπεύδειν *

Théognis de Mégare, poète didactique et élégiaque, vers 540 avant notre ère.

 

Il aimait placer son bonheur dans le foulard parfumé d'une femme ou sous une pierre oubliée au bord du chemin.

Amin Zaoui, auteur algérien de La chambre de la vierge impure.**



• à René Guy Cadou


De bas brouillards tremblaient aux vallées de l'automne
Les chiens jappaient sans fin sur le bord des ruisseaux
On entendait rouiller leurs abois dans l'écho
A des lieues et des lieues, sur des pays sans borne.

Le vent sentait la pierre rêche et le gibier
II était dur et vif à nous trancher la gorge.
Nous nous hâtions vers quelque grange, dont le porche
Offrait déjà l'abri à des coqs qui chantaient

Lorsque, sur le revers d'un coteau, nous trouvâmes
La jaune apaisante caresse des raisins.
Bien à l'écart du vent, des grappes plein les mains
Nous bûmes longuement, renversés sur la flamme.


Luc Bérimont, Le vin mordu***

 


* Les latins auraient écrit : "In medio stat virtus".

François de Sales aurait traduit : "La vertu se tient au milieu".

Le bon (?) sens populaire, au choix : "Point trop n'en faut !"  ou "Ni trop, ni trop peu !"

Et pour revenir aux Grecs qui ont l'art de la plus grande concision, ils font, parfois, sauter le "σπεύδειν" et vous livrent ainsi un bref "Μηδὲν ἄγαν".


 ** Une lecture de ces jours-ci.


*** Une lecture d'il y a plus de cinquante ans, quand je découvrais la poésie contemporaine d'alors, que je découpais des poèmes dans le Figaro littéraire (???), un poème relu dans Les Cahiers Cadou et de l'École de Rochefort-sur-Loire, parus dans l'été 2009, aux éditions du Petit Véhicule.

 

 


 

vendredi, 15 mai 2009

vous avez dit « Floralies » ?

à F instigatrice sans doute de l'incongruité postcitée

à A vieux copain d'adolescence qui m'accompagnait

 

Après avoir visité pour la première fois de ma vie de né Nantais, un lieu devenu une espèce de mondialisation de l'ikabéna, pratique florale certes honorable mais devenue logique universelle jardinière qui vous fait contempler comme une incongruité une modeste colline du val de Loire et quelques ceps de vigne, égarés sur une "planète" artificielle.

 

Toi dont la jambe traîne un peu comme une brume
D'été et comme si la douleur te tirait
Lentement vers la terre ô compagnon que j'ai
Choisi pour les yeux, enfin voici que s'allume

Toute ma vie et que je vois l’éternité
Pareille à ce pays mouvant où tu t'enfonces
Avec ta jambe un peu trop lasse dans l'été
Sous les sourcils trop bleus de la nuit qui se froncent

Ils marchent près de nous les amis de haut bord,
Grands couturiers de la saison, veneurs des villes
Eteintes, des couchants désolés, vers le port
Au pavillon de clair soleil inaccessible

Entre nous deux celle que j'aime et que tu prends
Pour un pommier sauvage, et toujours aussi belle
La poésie comme une graine dans le vent
Qui s'ouvre et se referme aux battements des ailes

Des maisons sont couchées sur des enfances basses
Pleines de géraniums et de bouquets chanteurs
Au creux de la vallée ce sont des trains qui passent
Et le convoi des solitudes sans chaleur

Mais près d'ici la bonne auberge, la tonnelle
Où volètent les mains fluviales les prénoms
Aimés ; et sur la table ronde qui chancelle
Un verre vide avec des larmes dans le fond.

 

René Guy CADOU

La Haie-Longue : 1 km

 

Le modeste jardinier et vieux matelot pour une quinzaine de jours,  s'en va vers le Sud. Ce n'est pas sûr qu'il y trouve la chaleur. Ce qui, d'ailleurs, n'a aucune importance.

mercredi, 24 décembre 2008

à la manière de Cadou, une espèce de Noël

à toutes et tous ami(e)s qui viendront
cette nuit ou ce lendemain lire ce blogue,
pour cette lumière au-dessus d'eux.


Ma mère aux longs cheveux tu figures la Vierge
La Vierge un soir d’hiver en une salle d'auberge

II est des gens nombreux et comme au Moyen âge
On touche la servante et l'on brise les tasses

Ce tableau d'autrefois n'est dans aucun musée
Mais tu as les yeux bleus des riches épousées

Dans les faïences du vaisselier de noces tu te mires
Parmi les coqs tu mets les fleurs de ton sourire

Tu es toute tristesse pour les buveurs qui battent
Leurs chiens maigres à grands coups de savate

Et tu me montres à tous en t'excusant un peu
De promener cette lumière au-dessus d'eux

Les nuits d’hiver sont comme lampes à pétrole
Fumeuses et chargées d'un détestable alcool

Si bien qu'on ne voit plus les poils ni les rousseurs
D'un braconnier qui joue dans l'ombre au Donateur

Et qui mêle des doigts les valets et les reines
En balançant l'atout comme on lance la graine

Un soir de lents corbeaux dans un ciel plein de vent
Qu'elle vive à jamais dans le cœur de l'enfant !



René Guy Cadou

La femme à l'enfant
Le Cœur définitif

mercredi, 18 juin 2008

retour à Essénine

Ces temps-ci, il y a quelque activité dans les commentaires autour de ma note sur Sergueï Essénine, le 17 octobre 2005 ; il est vrai que Google répertorie grapheus tis en première page entre Wikipédia et Poézibao.
Je ne me fais aucune illusion sur la notoriété de mon blogue ; cette fréquentation, assidue — quand je consulte les mots-clés utilisés par mes visiteurs — et souvent chaleureuse, n’est due qu’à la rareté des écrits en langue française sur le poète russe. Et puis je ne faisais en cette note que rendre compte de ma fréquentation régulière d’un vieux bouquin (1959) de chez Seghers.

Je ne suis guère, ces jours, constant dans l’écriture du blogue. Les Rencontres du Fleuve et la préparation des petites errances marines de l’été, les expositions qui bouclent les activités annuelles des ateliers fréquentés par Nicléane et les soins exigés par un jardin qui jusqu’alors n’avait guère été aussi “cultivé” accaparent en le fatiguant légèrement le bonhomme qui rechigne au clavier du soir.

Mais ces deux ou trois commentaires sur la note d’Essénine m’incitent à remercier ces visiteurs en rendant doublement hommage et à René Guy Cadou qui m’amena au poète russe et à Essénine lui-même, en publiant l’intégrale de l’Ode à Serge Essénine que l’instituteur et poète nantais écrivit en 1949.

L’Ode est sans doute un peu longue pour une lecture sur blogue, bien au-delà des deux “écrans” que j’estime être le possible de lisibilité.
À dérouler le “volumen” vertical, donc, lentement au rythme nostalgique des quatrains.
Il y a tant d’affinités entre ces deux-là dans la sensualité des campagnes, le goût des boissons fortes et l’amitié des bêtes.


Ode à Serge Essénine

Qui se souvient des journaux de 1925 ?
Une feuille égarée fait rage dans la cour
Et l'automne l'automne démantelle les tours
Le poète Essénine s'est tué

À cinq ans j'appris à lire
Avec maman dans le journal
Oh sûrement j'ai lu mon Serge
L'annonce de ta mort brutale

Un soir de lampes à pétrole
Et de tableaux mal effacés
Là-bas dans la petite école
A la limite du passé !

Mon fils sera — noblesse oblige !
Instituteur dans un hameau
Qui reconnaît pas dans la neige
Saura dénouer liens du cerveau !

Ainsi parlait Père Essénine
Dans la Russie de Nicolas
Ignorant certes que Pouchkine
Sur son cheval menait son gars

À travers nuit gel et villages
Et dans le temps cerclé de fer
Vers un château de sept étages
Sous les mélèzes de l'enfer !

J'ai vécu comme toi parmi les hordes villageoises
Ô Serge et j'ai bien écouté
Les chiens qui boivent dans l'écuelle de la lune
À l'odeur d'églantine et de menthe coupée

Je t’apporte un printemps tout neuf ô mon Poète
Et tel que n'en connut la ferme de Riazan
Alors que ceint de cuir tu promenais tes bêtes
Le long d'un abreuvoir de lumière et de sang

Ah ! dis bonjour à cousin Serge cheval triste
Par ton amour au moins qu'il soit récompensé
D'avoir osé prétendre à la flamme des lys
Quand le jour s'est éteint sur des poissons séchés !

L'Impératrice a beau sourire il faut qu'il chante
L'étable de famille et le monde écrasé
Sa tristesse d'enfant ses cheveux pleins de lentes
Alors que la nature est si belle à côté

Essénine Augustin ! le Serge du Grand Meaulnes
Lorsqu'il eut parcouru mille lieues avec toi
La bride sur le cou de son cheval fantôme
Se retrouva plus seul et plus pauvre à la fois

Mais là-bas quelque part en la Russie du rêve
Dans les salles du temps préparées pour un bal
Tu te dresses soudain et tu brises les verres
Comme un voyou d'enfant jette en passant des pierres
Un soir de nostalgie dans les vitraux du lac

Et tu ris sans cesser de pleurer sur toi-même
Voleur d'un astre d'or par le brouillard volé
Qui traînes tout au long des nuits et des semaines
Le regret d'un pays et d'un cœur embaumé

Maints crapauds chantent sous la lune
On dirait un piano cassé
Un morceau de songe qui flotte
Au bord d'un ciel tout rapiécé

Père Essénine pense à Serge
Quand il était encor gamin
Entortillé de bonne serge
Que mère tailla de sa main

Où est-il ce pauvret bizarre
Qui délaissant bœuf et cheval
S'agenouillait au bord des mares
Comme un atteint du cérébral ?

Les uns disent qu'il se promène
Dans la grand'ville en chapeau rond
Avec des femmes pas honnêtes
Qui lui auront tripe et rognons !

Mais Serge a mal de vivre ainsi Le grand poète
Se souvient de la ferme adorée et du prêtre
Qui officiait tous les dimanches au hameau
Où son passé est frais comme un cœur de bouleau

II est ivre il a pris un fiacre sans un sou
II se sent l'âme négligée et dans la chambre
Titubant de douleur il se jette à genoux
Devant l'icône pâle et le bougeoir à branches

« Mon Dieu ! Mon bon copain ! Petit Père ! Ô mon Dieu !
Quelle nuit ! Quelle nuit ! Je meurs si je m'accuse
Ferme sur mon présent l'herbe bleue de tes yeux
Je suis damné ! Mais si tu crois que je m'amuse !

Rengagé du destin dans la gare du doute
Sur la banquette étroite et glacée du matin
J'attends de voir paraître au détour de la route
Comme un ballon de rhum la lanterne du train

J'arrive dans le jeu de quilles du village
Ah ! pauvre pauvre chien ! Tel qui songe à des os
Trouve un croûton de lune amère qui surnage
Sur la coupe d'un ciel immanquablement beau

II a neigé durant trois ans
Sur le visage de ma mère
Et ses cheveux sont aussi blancs
Que les cailloux du cimetière

Ayez pitié d'un faux aveugle
Qui délaissant mère et maison
S'en est allé veule et tout seul
Frapper à l'huis des horizons

J'ai connu Moscou la cruelle
Et les matins en troïka
Lampe à gaz ne vaut point chandelle
Quand elle brûle tout là-bas

Au bord du monde entre deux saules
Et que dans l'aube pour mourir
Elle se penche sur l'épaule
D'un enfant en mal de dormir !

Adieu charmante Isadora
Qui dansait comme on tord un linge
Serge mort tu le danseras
Devant un parterre de singes

Tu diras à l'Américain
Pourvoyeur de destins illustres
Que j'ai soufflé un beau matin
Les vingt-neuf bougies de mon lustre

Que je suis mort d'avoir aimé
La beauté mon pays natal
Pauvre homme d'ange fourvoyé
Parmi les enfants de la balle ! »

 

VIII, 1949
in Hélène ou le règne végétal (1960)



Post-scriptum :
Le lundi 26 mai de cette année, ARTE a diffusé un documentaire sur le dernier (?) grand amour de Essénine : Isadora Duncan : je n'ai fait que danser ma vie. En fin d'émission, une trop brève allusion à la passion de la chorégraphe et et du poète.

jeudi, 15 novembre 2007

premières gelées

Comme chaque automne avec les premières gelées, ce n'est pas René Char, c'est René Guy Cadou qui revient à mes lèvres avec son Chant de solitude. Parce qu'il y a ce vers qui évoque le dahlia dont les tiges s'inclinent alourdies des pétales brutalement fanées par cette première nuit de gel.


.................................................
Les fumures du Temps sur le ciel répandues
Et le dernier dahlia dans un jardin perdu !
Dédaignez ce parent bénin et maudissez son Lied !
.................................................



C'est à cause de ce vers que chaque printemps, je plante un parterre de dahlias et que chaque automne, je maintiens le plus tard en novembre un "dernier dahlia" comme témoin nostalgique de l'été...

samedi, 15 septembre 2007

avec Cadou et Max Jacob

à la mémoire d'Étienne ITHURRIA
pour nos découvertes adolescentes de la poésie contemporaine d'alors.


Décidant — enfin ! — de renouer avec une pratique quasi quotidienne, le téléfilm d'hier soir, émouvant, Monsieur Max de G. Aghion m'a conduit à feuilleter l'ami Cadou.

CORNET D'ADIEU
Jésus a dit

« II n'y aura pas de printemps cette année
Parce que Max s'en est allé
Emportant les chevaux les vergers et les ailes
Parce que sur la croix le bon Saint Matorel
A lâché les oiseaux vers un pays glacé »
Et c'est vrai. Les bourgeons se taisent. Les poitrines
Voient se faner leurs seins. Tout au fond des vitrines
Une enfance à genoux se suicide et le ciel
Épuise en un regard ses réserves de miel
II fait froid maintenant que tu n'es plus
Beau masque de douleur
Maintenant que tes mains ont trouvé sous la terre
Enfin le battement initial de ton cœur
J'entends ta voix pareille aux chants du monastère
Et tandis qu'on te fait place dans la lumière
Les hommes prient pour toi à Saint-Benoît-sur-Loire
Tu étais sur tous les quais de toutes les foires
Au pain d'épice
On te trouvait dans les coulisses
Des bals champêtres
Tu discutais avec les prêtres
Souvent tu m'écrivais et c'était chaque fois
Des bavardages de bergères et de rois
Tu m’écriras encore
J’attends tes reportages sur la mort
Le Nom vernal
O Max
Et l’élixir du laboratoire central
J’attends que soit connue la décision de l’ange
Que Dieu prenne parti pour toi et qu’il t’arrange
Une vie dans le cœur de tes amis natals.


Pleine poitrine, 1944-1945

recueil dédié
 À la mémoire de mon ami
Max Jacob
assassiné

 

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Max Jacob, évoqué au moins deux autres fois, par Cadou,
dans L'Aventure n'attend pas le destin , Encore une lettre à Max,
et dans Le diable et son train, En liaison avec Max.

dimanche, 24 décembre 2006

un noël en demi- teinte

...en demi-teinte, bien accordé à ce noël du monde de cet an.

Et maintenant que toute action de la Justice est éteinte
Achève ta truite ! va ! mène à bien ton péché
Ignoble au bonnet d'aubergiste
En ce soir de Nativité !
Mais vous bergers
Je vous donne rendez-vous sur le plus ancien mail
Dans la plus vieille mégisserie du monde
Oh ! quelle odeur ont cette nuit
Les lys tourmentés de la neige
À travers bois
À travers des couloirs trop longs
Des lits détruits
Voici que s'en vient un cortège
De rois et de gens ennemis
Qui sans lampions sceptres ni cierges
À la clarté de leur esprit
S'accordent à trouver au Fils
Même sourire qu'à la Vierge.

 


RenéGuy CADOU
Les biens de ce monde, 1949-1950

vendredi, 12 mai 2006

Une fois encore sur un air de blues

Alors ! "Notre"Louïse Labé ne serait pas Louïse. Juste une Louïse de papier. Heureusement qu'Ipoustéguy l'a dressée, haute et fière dans le bronze. Enfin, c'est une dame Huchon qui nous dévoile plus de quatre siècles de supercherie.
Et monsieur Fumaroli de remuer le couteau dans la plaie des modernes amants de la Belle Cordière.
Ces maux de mots ne seraient donc point de brûlante chair de femme.
De quoi avoir un léger blues !

Mais Cadou chante la "gwerz" des descendants d'esclaves. Un dernier salut pour l'Abolition !

LE BLUES DU MANGEUR DE CITRON

Le blues que je chante n'est pas fait pour les gens de la ville
Le blues que je chante n'est pas fait pour les gens de la ville
Les gens de la ville ne comprennent que les choses écrites

Le blues que je chante je le chante pour les mangeurs de citron
Le blues que j'ai fait pour les mangeurs de citron
C'est en pleurant que je le chante

Car manger du citron est bien amer
Quand on ne partage pas avec l'épouse
Car manger du citron est bien amer
Quand on a traversé la mer

Le blues que je chante n'est pas fait pour les gens de la ville
Mais pour les grands singes de la forêt
Et s'il couvre tous les bruits de fouets et de machines
C'est que je le chante tout bas à mes fils

Le blues que j'ai fait pour les mangeurs de citron
J'en réserve un pépin amer
Le blues que j'ai fait pour les mangeurs de citron
Je ne suis pas seul à le chanter.



René Guy Cadou
Les biens de ce monde
in Hélène ou le règne végétal

mardi, 09 mai 2006

Traite, négriers, Nègres

Une enfance nantaise se confronte un jour ou l’autre à ces mots : esclavage, traite, négriers...
Ma mère m’a souvent dit :
« À Nantes, mon petit Jacques, il y a des murs qui suintent le sang des Noirs ! »
Je pense volontiers que le petit peuple nantais, et à fortiori celui venu récemment des campagnes, n’appréciait guère ces familles de grands bourgeois qui avaient construit leur fortune sur la Traite.
Mais que cette anecdote ne dissimule point la suivante que voici : ma grand’mère nous préparait un délicieux gâteau de semoule, qu’elle nappait de chocolat chaud : nous appelions ce dessert, la Tête de nègre. Sic !

René Guy Cadou qui fut aussi un adolescent des berges de Loire se souvient de ce drame inhumain et de ses séquelles qui blessent encore les mémoires.


SI C'EST CELA QU’ON FAIT AU BOIS VERT

 

Si c'est cela qu'on fait au Roi des Juifs
Que fera-t-on au Pauvre Nègre ?
L'un brillait avec les planètes
L'autre n'a qu'une chandelle de suif
Encor l'a-t-il volée ! Et c'est cela justement qu'on lui reproche
De s'éclairer avec les quarante sous des autres sous un porche
Et le flic qui habite une chambre cossue
Dans la six cent soixante sixième avenue
S'est arrangé pour le surprendre et pour le pendre
À un bec électrique
À ce moment où la lumière du jour se fait plus tendre
Joseph d'Arimathie était bien bon qui dans l'aube sévère
Coucha Jésus comme un enfant dans un morceau de serpillière
Mais qui reprendra ce corps doublement calciné par la Race et par la Souffrance
Et qui bat là comme un volet mal fermé sur la bouche de l'Espérance
Oh ! dites ménagères en pilou et vous jeunes gens du petit matin
Enroulés dans les fourrures du sommeil et dans la buée chantante d'un refrain
Aurez-vous pas pitié de ce cadavre balancé au milieu de la rue
Et dont la tête contre les murs est bien le plus redoutable angélus ?



René Guy Cadou
Les biens de ce monde
in Hélène ou le règne végétal