lundi, 17 octobre 2005

Serge ESSÉNINE

Ce qui m’a mis sur le chemin, c’est bien cette “Ode à Serge Essénine”, écrite par René Guy Cadou en 1949

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Un soir de lampes à pétrole
Et de tableaux mal effacés
Là-bas dans la petite école
À la limite du passé !
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Quelque temps auparavant peut-être y avait-il eu , cette Anthologie du même Cadou qui fut ma table d’orientation dans la poésie d’alors - je n’ose plus dire “aujourd’hui - c’était en 1955 !

Mais aussi mon Serge Essénine
Ce voyou qui s’assassina


C’est le n°65 de Poètes d’aujourd’hui. L’étude est signée Sophie Lafitte. L’achevé d’imprimé mentionne la date de février 1959. J’ai acheté le livre en septembre 1960, lors d’une permission au goût d’amour amer, entre deux opérations de commando de chasse, dans le djebel algérien.
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Depuis, pourquoi l’ai-je si peu lu ? Pourquoi ai-je tant tardé à rédiger cette présentation ? Ce livre est dans le sac marin et sur la table depuis juillet. L’Ode de Cadou n’a point suffi. Ou, plus justement, fut-elle suffisante pour que je n’ai plus de hâte à découvrir “ce voyou qui s’assassina” ?

En juillet quand j’ai entrepris une lecture d’Essénine parallèle à celle de Saint-John Perse, je pensais que ce contrepoint slave et rudement campagnard allait m’allèger des pompes maritimes et venteuses de l’Ambassadeur.
Hors une brève parenthèse amoureuse avec Dostoievski - Les Frères Karamazov - et , politique, avec Soljnenitsyne - Une journée d’Ivan Denissovitch-, il est vrai que je n’ai guère prolonger ma découverte de littérature russe. Question de connotations culturelles où cinéma et musiques ont eu une tout autre résonance.


L’auteur(e) de l’étude, Sophie Laffitte, semble être la première épouse du sénateur Pierre Laffitte, fondateur de Sophia-Antipolis, qui donna son nom à la place Sophie Laffitte ; née Glikman-Toumarkine (d'une famille noble russe), elle est décédée. Cette ascendance expliquerait la connaissance profonde que semble avoir l’auteur(e) de la culture russe traditionnelle. A-t-elle traduit elle-même “le choix des poèmes” proposé ? Nulle mention.

Son étude s’ouvre sur une chronologie ; le lecteur en aura grand besoin.
Suit une Introduction à “la poésie russe de la période révolutionnaire” : Maiakovski, Pasternak, Éssénine, évoqués en termes lyriques et admiratifs.

Quatre chapitres qui entremêlent données biographiques et citations de poèmes, rencontres littéraires et vie mondaine, événements de la Révolution russe et amours tumultueuses du poète.
Tumulte est le mot qui caractérise la vie poétique, sentimentale, politique de l’homme. Ce qui justifie l’étude assez chaotique de Sophie Laffitte qui mentionne orgies, scandales, rixes, allers et retours de sa campagne à Moscou, errances par les capitales européennes.

Il aima les femmes, il aima les alcools, il aima la révolution, il aima les voyages et il eut autant de haine à l’égard des voyages, de la révolution, des alcools et des femmes.

Cinq mariages dans sa courte vie, sans parler de ses autres rencontres :
en 1914, avec Anna Izriadnova, dont il aura un fils, Iouri ; en 1917, avec Zinaida Raikh, dont il aura une fille, Tatiana, et un fils, Constantin ; en 1922, avec Isadora Duncan ; en 1924, avec Galina Benislavskaya, celle qui publiera ses œuvres complètes ; en 1925, avec Sophie Tolstoï, la petite-fille de Léon Tolstoï.

Il aima sa langue, son pays natal, les bêtes, les arbres.

Je suis le dernier poète des villages,
Nul pont de bois dans les chants ne dit mot.
Seul je viens voir l'encensoir des feuillages
A la messe d'adieu des bouleaux.

Il brûle et croule en flammes d'or,
Le cierge dont mon corps est la cire.
Et la lune sur le cadran des arbres
Va me râler ma douzième heure.

Sur le sentier du champ bleu-ciel
Bientôt surgira l'hôte de fer.
L'avoine rouge où l'aube ruisselle,
Sa main noire va la saisir.

Paumes étrangères, paumes sans vie,
En votre ère mon chant ne peut naître!
Ils restent seuls, les coursiers-épis,
Pour regretter leur ancien maître.

Le vent sucera leur hennissement
En déployant la danse funéraire.
Bientôt, bientôt les bois sur leur cadran
Me râleront ma douzième heure.


Nous saurons tout, et plus encore, des origines populaires de Éssénine, de l’influence qu’auront sur lui des poètes, comme Alexandre Blok, comme les hommes du mouvement populiste Koltzov, Gorodetzki, Kliouev, où se mêlent les influences symbolistes, paysannes, folkloriques, religieuses, dans un brassage mystique et révolutionnaire.

Terrible aboiement des cloches de la Russie —
C’est que pleurent les murs du Kremlin.
À présent sur les pics des étoiles,
Je te soulève, terre!

Je n’aurai pas peur de la mort
Ni des lances, ni de pluies de flèches,
C’est ainsi que d’après la Bible
Parle Serge Essénine le prophète.

Mon temps est venu
Je ne crains pas le sifflement du fouet,
Et le corps, le corps du Christ
Je le recrache de ma bouche

Je ne veux pas devoir le salut
À ses souffrances et à sa croix...

J’ai vu un nouvel avènement
Où la mort ne danse pas au-dessus de la foi...

Je m’étendrai jusqu’à l’invisible cité,
Je déchirerai le drap de la Voie Lactée,
Même à Dieu j’arracherai la barbe
Avec les dents de mon rictus.

J’empoignerai sa blanche crinière
Et lui crierai d’une voix de tempête :
Je ferai de toi un autre, Seigneur,
Pour que mûrisse le champ de mon verbe!

Je maudis le souffle de Kitèje
Et tous les vallons de ses routes.
Et je veux que sur des gouffres
Nous érigions un palais.

Je lècherai toutes les icônes,
Les faces de martyrs et de saints,
Je vous promets la cité d’Inone
Où vit le dieu même des vivants.

Réjouis-toi, Sion
Déverse ta lumière !
A mûri à l’horizon
Un nouveau Nazareth.
Un nouveau Sauveur
Vient vers nous sur sa jument.
Notre foi est dans la force,
Notre vérité est en nous.


L’Inonie, fragments
1918


Il y sera beaucoup question, au hasard des pages, de son enfance paysanne , de la campagne.

J’aime immensément ma Russie.
Bien qu’en elle la rouille de la tristesse se penche en saule
Elles me sont douceur, la gueule sale des cochons
Et dans la paix des nuits la voix sonore des crapauds.
Je suis tendrement malade de souvenirs d’enfance.
La torpeur, la moiteur des soirs d’avril hantent mes songes.

On dirait que notre érable pour se chauffer
S’accroupit devant le brasier de l’aube.
O quantes fois aux branches grimpé j’ai
Pour dénicher ou la pie ou le geai !
Est-il toujours le même, le chef tout en verdure ?
Et son écorce comme jadis est-elle dure ?

Et toi, mon ami,
Mon fidèle chien tacheté ?
La vieillesse t’a fait glapissant, aveugle,
Et tu traînes par la cour, tirant ta queue pendante
Et le flair oublieux des portes et de l’étable.
Oh ! qu’ils me sont chers tous nos jeux de gamins :
À ma mère je volais un quignon de pain
Et nous y mordions tous les deux tour à tour
Sans jamais nous dégoûter l’un de l’autre !

Je n’ai pas changé.
Comme cœur je n’ai pas changé.
En bleuets dans les blés mes yeux fleurissent dans mon visage
Étalant, paille dorée, la natte de mes poèmes...


La Confession d’un voyou, Extraits
1920



Très vite, dès ses premiers textes, affleure le tragique à venir

Le retour à la maison du père,
histoire de me consoler,
par une verte soirée, à ma manche,
sous la fenêtre je me pendrai.

Lors, attendris, les rameaux gris
pencheront la tête à la haie.
Tandis que sans eau lustrale
on m’enterrera au cri d’un chien.


Son exil moscovite, parce que pour être célèbre - et il le désirait avec fureur - il faut bien vivre dans la capitale, ne fera qu’aggraver et sa nostalgie et le pressentiment d’une mort proche.

J'ai quitté mes steppes natales ;
C'est fini, fini sans retour,
Les feuilles des grands tilleuls pâles
Ne tinteront plus sur mes jours.

Oui, la maison sans moi se tasse,
Depuis longtemps, mon vieux chien dort ;
Dans les rues de Moscou, la mort,
Je le sais, me suit à la trace.

J'aime cette ville pourtant,
Si décrépite, s'embourbant,
Ville où l'antique Asie somnole
Comme étalée sur ses coupoles.

Quand le croissant me paraît trop
Lumineux, et qu'il m'ensorcelle,
Mes pas s'en vont vers mon bistrot
Toujours par la même ruelle.

Dans ce repaire, quel fracas !
Je bois, la nuit, dans les buées,
Avec des bandits la vodka,
Lis mes vers aux prostituées.

Mon cœur bat fort, mon mal s'aggrave...
M'oubliant, je dis pour finir :
"Comme vous, je suis une épave,
Sur mes pas pourquoi revenir !"

Oui, la maison sans moi se tasse,
Depuis longtemps mon vieux chien dort ;
Dans les rues de Moscou, la mort,
Je le sais, me suit à la trace...


Son périple à travers l’Europe et l’Amérique en compagnie d’Isidora Duncan l’enfonce dans l’alcoolisme, le désespoir.

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À son retour, il pense être oublié,

La langue de mes concitoyens n’est plus la mienne,
Dans mon pays, je suis un étranger


Il tente de reprend pied dans le mouvement révolutionnaire, il craint de ne plus être à la hauteur.

Fleurissez, jeunes hommes ! Devenez forts !
Vous avez une autre vie, vous avez d’autres refrains.
Et moi j’irai tout seul vers des confins inconnus
Ayant dompté pour toujours mon âme rebelle.

Mais alors même,
Quand sur toute la planète
La haine sera révolue,
Disparus mensonges et tristesses,
Je continuerai de chanter
De toutes mes forces de poète
Cette sixième partie du monde
Qui porte le bref nom de Russ’.


La Russie des Soviets, fragments
1924


Il revient à sa terre, à sa mère

Tu vis encore, ma vieille mère ?
Moi aussi. Salut, salut à toi !
Pourvu que coule sur ton isba
Cette lueur du soir que nul n'a pu décrire !

On m'écrit que, cachant ton angoisse,
Tu t'es grossi le cœur très fort à mon sujet,
Que tu t'en vas sur la route bien des fois
Dans ton vieux caraco démodé

Et que souvent dans les premières ténèbres bleues
Tu vois une seule chose, toujours la même:
C'est comme si quelqu'un me poignardait au cœur
Au fond d'un cabaret dans une querelle.

Ce n'est rien, petite mère. Calme-toi.
Ce n'est rien qu'un pénible délire.
Je ne suis pas encore un pochard assez dur
Pour me laisser mourir sans te revoir.

Je suis resté, comme autrefois, pas méchant
Et ne rêve jamais qu'une seule chose:
Au plus vite quitter cette révolte, ce tourment,
Pour retourner dans notre maison basse.

Je reviendrai le jour où docile au printemps
Notre jardin candide aura tendu ses branches.
Seulement ne me réveille plus à l'aube blanche,
Ne me réveille plus comme il y a huit ans.

N'éveille pas ce qu'un rêve m'a pris !
Ne touche pas ce qui n'a pas réussi !
Elles sont trop précoces la perte et la fatigue
Qu'il m'est échu d'éprouver en ma vie.

Et ne m'apprends pas à prier. Pas la peine !
Il n'y a plus pour moi de retour au passé;
Toi seule es pour moi aide et fête,
Toi seule es la lueur dont nul n'a su parler.

Il te faut donc oublier ton angoisse;
Ne grossis plus ton cœur si fort à mon sujet
Et ne va plus sur la route tant de fois
Dans ton vieux caraco démodé.


Lettre à sa mère, 1924


Mais il a tant flambé sa vie, la maladie le mine, il hallucine.

Mon ami, mon ami,
Je suis malade à en crever.
Mais cette douleur d’où me vient-elle ?
Est-ce le vent qui siffle
Sur les champs déserts, désolés,
Ou bien, comme les bois en septembre,
C’est l’alcool qui effeuille ma cervelle...

Ma tête agite ses oreilles,
Tel un oiseau ses ailes,
Elle n’a plus la force de se balancer
Sur le coût trépied.
Un homme noir,
Un homme noir, tout noir,
Au pied de mon lit
Vient s’asseoir,
Un homme noir
M’empêche de dormir la nuit.

Et l’homme noir
Glisse son doigt sur un livre infâme ;
Nasillant au-dessus de moi,
Comme sur un mort un moine,
L’homme noir me lit la vie
D’une fripouille et d’un pochard,
En m’imbibant de peur et d’angoisse
Jusqu’au fond de l’âme,
Cet homme noir, tout noir !

La lune est morte,
L’aube bleuit la fenêtre.
O nuit, Nuit, que m’as-tu donc conté ?
Je suis là, en haut-de-forme,
Et à part moi, personne,
je suis seul.
Et mon miroir est brisé.


L’Homme noir, extrait
novembre 1925

Derniers sursauts de doux lyrisme végétal :

Mon érable sans feuille, érable au dos de glace,
Que fais-tu là, voûté, sous la blanche bourrasque ?

Que viens-tu donc de voir ? Que viens-tu d'écouter ?
Tu m'as l'air d'être allé courir bien loin des haies.

Et, comme un gardien saoul, glissant hors de la route,
Tu t'es pris dans un trou laissant geler ta patte.

Hélas ! moi-même aussi je ne vais plus très ferme.
J'ai trop bu pour savoir retourner à ma ferme.

Vers moi s'avance un saule, je viens de voir un pin ;
Sous la bourrasque blanche je leur chante juin.

Moi-même il m'a semblé que j'étais cet érable,
Seulement jeune encore, avec tout mon feuillage ;

Et, perdant ma pudeur, devenu bois sauvage,
Pour lui faire l'amour j'ai pressé ses branchages.



On raconte, que dans la chambre d’hôtel de Léningrad, où il s’était isolé, il écrivit son ultime texte avec son sang :

Au revoir, mon ami, au revoir,
Mon cher ami, tu es là dans ma poitrine.
Cette séparation prédestinée
Nous promet de futures retrouvailles.

Au revoir, mon ami, sans poignées de main, ni paroles,
ne t’attriste pas, ne fronce pas les sourcils,
Dans cette vie, il n’est guère nouveau de mourir.
mais vivre n’est certes pas plus nouveau !

le 27 décembre 1925



.......Mon Serge Essénine
ce voyou qui s’assassina


René Guy Cadou



Livres disponibles :
Journal d'un poète, édtion La Différence.
ll semble qu'il n'y ait guère de livres disponibles actuellement en France.
Traductions :
Je n'ai pas hésité, la plupart des textes cités ont été traduits par Armand Robin.
À écouter
Essénine sera lu parmi d'autres poètes russes, au Café Littéraire du Musée d'Orsay, ce jeudi 20 octobre à 13 heures.
Les Parisiens ont quelques chances !

Commentaires

J'ai dû acheter le "P.A." à couverture jaune à la fin des années soixante. Il y a très longtemps que je n'avais pas relu de textes d'Essénine. J'aimais surtout "La Confession d'un voyou" :
"Tout le monde ne sait pas chanter.
Il n'est pas donné à tout le monde
De rouler comme une pomme à vos pieds..."
Il me semble que, dans ces années-là, un groupe qu'on entendait au "Club des poètes" — les "Poémiens ? — récitait ce texte de façon assez convaincante...
C.C.

Écrit par : C.C. | jeudi, 20 octobre 2005

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SOS!


Bonjour ,

Je voudrais citer quelques ligne du poème de Serge Essenine dans un manuscrit en préparation.
Il s'agit du poème, qu'aimait réciter les larmes aux yeu, un de mes amis, à Téhérandans lequel le poète dit en substance "Je n'appelle plus, je ne me plains plus, je ne pleure plus ....,
Je n'ai plus le parfum du miel sur ta main....
Je voudrais retrouver le titre et le texte exact dans sa traduction en Français.
si vous connaissez ce texte merci pour votre aide.
meilleures salutations
alexandre grioriantz

Écrit par : grigoriantz | mercredi, 25 octobre 2006

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Je vais chercher, Alexandre !

Écrit par : grapheus tis | mercredi, 25 octobre 2006

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Bonjour,
Je souhaiterai savoir qui a traduit l'extrait de poème La Russie des Soviets (Fragments 1924) que Grapheus Tis mentionne dans son blog. J'ai trouvé d'autres traductions de ce poème mais pas aussi élégante. Renseignement pris ce n'est pas Armand Robin a priori. Mais alors qui ?
Je souhaiterai demander les droits de reproduction au traducteur.
En vous remerciant
E. Lambert-Chaperon

Écrit par : Lambert-Chaperon | jeudi, 12 juin 2008

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La table des matières du livre sur Serge Essénine, dont je rends compte dans ma note ci-dessus, mentionne bien le nom de l'auteur(e) de la présentation du poète : Sophie Laffitte qui a choisi et traduit les poèmes figurant dans la seconde partie du livre de chez Seghers.
Quand j'ai rédigé cette note, je n'avais pas relu avec attention cette table des matières qui mentionne donc clairement "Choix des textes" et en dessous "Poèmes traduits par Sophie Laffitte".

Écrit par : grapheus tis | samedi, 14 juin 2008

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Ne cirez pas ! La belle affaire !
Je ne vends plus de mots, c'est dit !
Je sens, rejetée en arrière,
Ma tête en or qui s'alourdit...

N'aimant plus village, ni ville,
Comment la porter jusqu'au bout ?
Que ma barbe pousse tranquille,
Je me fais vagabond, c'est tout !

Adieu les livres, les poèmes !
Je vais partir, le sac au dos...
Les vagabonds, le vent les aime,
Et de ses chants leur fait cadeau.

A bientôt. Un jour je citerai cette belle page. Bravo !

Écrit par : jmhc | mardi, 17 juin 2008

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