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samedi, 13 avril 2019

Pacifique — X

 

 

Le mardi 13 avril 1999, à 12 h00 TU
Quarante-septième jour de mer depuis les Marquises,
par 15°43,4 Nord et 101°04,2 Ouest

à 93 milles nautiques d'Acapulco.

«...lorsque les hommes en voyage disputent des choses de l'esprit adossés en chemin à de très grandes jarres...»

lisant Saint-John Perse
Amitié du Prince, I,

 

quand proches s'annoncent les rivages d'Amérique.

 

jeudi, 11 avril 2019

Pacifique — IX

 

Le dimanche 11 avril 1999, à 7 h00 TU
Quarante-cinquième jour de mer depuis Hua Hauka,
par 13°38,00 Nord et 104°14,5 Ouest

à moins de 400 mn d'Acapulco.
Temps calme, longue houle.

Soudain, dans notre suet, à 11 h, rompant la ligne bleu de l'horizon, une tache blanche.
Notre troisième bateau !

Ce fut L'ATALANTE, l'un des navires français de l'IFREMER.

Atalante002.jpg

Quand nous nous fûmes identifiés, il se dérouta, nous offrit les cents litres de gazole qui nous assuraient les 400 milles nautiques restants, une photocopie qu'ils tirèrent de la carte marine de la baie d'Acapulco et surtout, surtout, les chaleureux sourires d'un équipage de marins et de chercheurs, quasi tous rassemblés sur le pont de l'Atalante, "amusés " par ces trois voileux Nantais en goguette entre les Marquises et le Mexique, qui arboraient à babord de leur catamaran le "Gwenn ha Du", ce bon vieux pavillon breton.
Cette rencontre, l'une des plus fortes, que nous aurons vécue, n'aura point fait mentir la devise des armes de notre ville de Nantes :


Neptunus favet eunti
Neptune favorise celui qui part.

mardi, 09 avril 2019

Pacifique 99 — VIII

 

 

Le vendredi 9 avril 1999, à 7 h00 TU
Quarante-troisième
jour de mer depuis les Marquises,                                                                           par 12°35,00 Nord et 106°39,4 Ouest

à 465 mn d'Acapulco,
à 2 377 mn des Marquises
à 3 120 mn de Tahiti.

Depuis Clipperton, nous sommes dans un chaudron à grains,
vents à plus de 20 nœuds, rafalesà 30. Le 7, la têtière de grand'voile s'est déchirée.
Météo plus calme depuis la veille.

Je ne sais plus quand le congélateur nous a lâché.
Ni depuis quel jour, les vivres sont comptées : un jour, graine de couscous avec sauce tomate à la Xavier;  le deuxième jour, riz avec sauce tomate à la Mathieu;  le troisième jour, pâtes avec sauce tomate à la Jacques; et ainsi jusqu'à....

Pour maîtriser "l'impatience du quai", lire et écrire comme par exemple : « L'absurde de s'imposer des tensions de quelque ordre qu'elles soient... Seul projet : vivre paisiblement, c'est-à-dire, chaque jour l'un après l'autre ».
Réflexion de sexagénaire ! Mes compagnons ont quarante ans de moins...

jeudi, 04 avril 2019

Pacifique 99 — VII

 

Le dimanche 4 avril 1999, à 9 h TU

Trentième-huitième jour de mer depuis les Marquises,                                                                           par 10°03 Nord et 109°35 Ouest                                                                                                            à 695 mn d'Acapulco.

... et à 20 mn dans le nord de Clipperton que nous ne verrons point.

Depuis le 27 mars, nous faisons donc route sur Acapulco.
Les 31 mars, 1er et 2 avril, des bancs de dauphins.
Lointains jusqu'à l'horizon, puis proches, si proches entre les deux coques du catamaran
que Xavier et Mathieu plongent parmi eux.

Temps bouché à grains.
À demi-nus pour intervenir dans la pluie et les vents.
Mathieu nous nomme  "les mercenaires des grains".

Nous serions le Dimanche de Pâques !

 

 

lundi, 01 avril 2019

Pacifique entre VI & VII

lisant de René CHAR, Partage formel

 

...une éternité de tenailles...
                    ...qui va nue sur ses pieds de roseaux sur ses pieds de caillou...
                                             ...en laines prolongées...
...en aurore artérielle...
                  le poète étend sa santé chaque jour
                                  ...ayant tes lèvres pour sagesse et mon sang pour rétable...
...orages pélerins...
                     ...le Visage de l'échange...
                                                 la pastorale des déserts


                                       l'exégèse des dieux puissants et fantasques
derrière cette persienne du sang brûle le cri


                                la voix de ses fontaines


               les clefs accourues dans sa main
                                                   tirer parti de l'éternité d'une olive
    Toute respiration propose un règne
              le retour éternel de l'entêté portefaix passeur de justice


                                                      cette fourche de vapeur qui tient dans l'air
...suivant l'allée de la vigne commune...
                               avec la Femme à son côté s'informant du raisin rare
                                                                 ...soleil et nuit dans un or identique
                                  ce n'est pas la mort université suspensive
      ...soucieux du recueil de l'azur
                                      ...l'aisance redoutable du sommeil
            ...jusqu'au soir qui complète l'amour


                                              ...ce rameau du premier soleil
... De ta fenêtre ardente...
                                    les lisses épargnants du sommeil
                                                           Ô urne de laurier dans un ventre d'aspic.


bribes de beauté recueillies
dans l'ouest de Clipperton,
par 9°18,2 de latitude Nord
et 111°53,12 de longitude Ouest

après plus de trente jours de mer.

jeudi, 28 mars 2019

Pacifique 99 - VI

 

Le  27 mars 1999, à 9 h TU

 Trentième jour de mer depuis les Marquises,                                                                                       par 5°00,00 Nord et 113°12,30 Ouest                                                                                                   à 1424 mn des Galapagos.

 À 14 H 00, notre deuxième cargo faisant route au sud-est

Vent léger d'est, si léger que nous décidons de faire cap au nordet, sur Acapulco, à un peu moins de 1 000 mn.

 Le soir, Xavier et Mathieu ont préparé un petit festin pour fêter mes 63 ans.

 

Trente ans plus tard,

je fête mes 83 ans, accompagné de Noémie, ma petite-fille qui, jour pour jour ce 27 mars 2019, célèbre ses 23 ans, en vivant la plus brève traversée maritime de ma vie de "voileux", - 1/4 d'heure de navette entre le quai Laubeuf du vieux port de Cannes et le débarcadère de la plus grande des deux îles de Lérins, Sainte-Marguerite... Léger regret de n'avoir point choisi Saint-Honorat et son monastère cistercien.

 

 

 

 

mardi, 26 mars 2019

Pacifique 99 - V

le 24 mars 1999, à 6 heures

Au vingt-septième jour de mer, par 0°5,05 Nord et 114°41,4 Ouest.

À la cape. La vieille, le génois s'est déchiré sous un grain en début de nuit. Xavier et Mathieu, paumelles en main,  aux coutures..

À 11 heures, on fait route au Nordet.

15 heures : les voileux siestent. À bâbord, une masse sombre, comme un écueil. Je me rapproche. À vingt mètres, par mon travers, "l'écueil" redresse sa tête : la tortue regarde avec une certaine insistance l'incongruité de cet engin qui la dépasse.

Nous sommes à plus de 1 400 mn des Galapagos. Les Marquises à plus de 2 000 mn dans notre Ouest.

Et là, lente et sereine, à quelques brasses, cette VIVANTE !

mercredi, 13 mars 2019

Pacifique 99 — III

 

Le 13 mars 1999, à midi

Seizième jour de mer depuis Ua Huka

Par 2°03,1 Sud et 120°00 Ouest
à 1 600 mn des Galapagos.

Nous venons de franchir le 120ème méridien Ouest
Calme plat.

pacific3003.jpg

Avions-nous vraiment gagné une heure sur notre vie ?

dimanche, 10 mars 2019

Pacifique 99 - II

 

Le 10 mars 1999, à 07 h 30

Treizième jour de mer depuis les Marquises
Par 3°23,77 Sud et 123°47,38 Ouest
à un peu moins de 1 900 mn des Galapagos

À 20 h 30, dans notre Suet, un cargo faisant cap au Nord-Ouest.

 

Post-scriptum : Nous étions encore dans l'option "cap sur les Galapagos".
C'était donc notre treizième jour de mer
et un premier bateau croisait notre route, venant du Chili (?) et allant sur Hawaï ou le Japon (?).

Toujours dans l'alternance de longues pluies et de calmes plats

lundi, 25 février 2019

Pacifique 99 — I

 

Le 25 février 1999, à 16 h 40,

de Ua Huka, aux Marquises,
baie de Vaipaee
, par 8°56,4 Sud et 139°34,3 Ouest,
à 3 746 mn de Panama,

nous larguions pour 48 jours de mer !

 

Vaipaee1.jpg

mardi, 22 juillet 2014

vieilles coques

 

aux vieux matelots du Marche-Avec
et aux quatre "poulies-coupées"
qui avaient embarqué.

 

Ce n'était point prévu quand ces jours, Dac'hlmat fit escale à Concarneau.
Fûmes invités par l'amitié sur le Marche-Avec, une belle "vieille coque" rapide et puissante qui jadis ramenait à la Criée la pêche des sardiniers qui chalutaient au large dans le Nord Gascogne.

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©Bernavanax

 Grand âge, nous voici. Rendez-vous pris, et de longtemps, avec cette heure de grand sens.

Le soir descend, et nous ramène avec nos prises de haute mer. Nulle dalle familiale où retentisse le pas d'homme. Nulle demeure à la ville ni cour pavée de roses de pierre sous les voûtes sonores.

Il est temps de brûler nos vieilles coques chargées d'algues. La Croix du Sud est sur la Douane ; la frégate-aigle a regagné les îles; l'aigle-harpie est dans la jungle avec le singe et le serpent-devin. Et l'estuaire est immense sous la charge du ciel.

Saint-John Perse
C
hronique, V.

 

mercredi, 14 mai 2014

Allant aux Asturies

Cette beauté farouche des falaises basques et dans leurs déchirures, les ports de pêche. Guetaria

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Ondarroa

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Leiketio

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Elantxobé

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Pour achever le sinueux périple dans l'estuaire du Rio Guernika, à Mundaka, la référence basque des surfeurs et autres bodyboarders.

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Le lendemain, à Bilbao, ville-poulpe, ce sera Ernesto Neto, ses exaltations femelles et mâles, ses exhalaisons poivrées et giroflées, ses trocs sensuels et les pieds nus des visiteurs qui font vibrer les formes.

samedi, 22 décembre 2012

quand va remonter la lumière

Roi Gradlon1.jpg

©Nicléane

Le solstice d'hiver approchait.
Nous sortions de l'estuaire de la Vilaine, la mer était déserte, la houle atténuée, le vent quasi nul, nous arrondissions le plateau des Mâts, cap au 270 sur la pointe de Grand'Mont. Surgi de la brume laiteuse et froide, le Roi Gradlon, le navire-baliseur de la baie, venait pour entretien relever la bouée cardinale Sud qui pare le plateau.

Il est passé en vitesse lente sur notre arrière. Nous avons salué ces hommes de dur labeur qui veillent en tout temps sur les rives et les chenaux de mer. Ils ont répondu à notre salut.

Ils ouvrent l'horizon de nos courses et nous sommes assurés de retours sereins.

Celui qui peint l'amer au front des plus hauts caps, celui qui marque d'une croix blanche la face des récifs ; celui qui lave d'un lait pauvre les grandes casemates d'ombre au pied des sémaphores, et c'est un lieu de cinéraires et de gravats pour la délectation du sage; celui qui prend logement, pour la saison des pluies, avec les gens de pilotage et de bornage — chez le gardien d'un temple mort à bout de péninsule (et c'est sur un éperon de pierre gris-bleu, ou sur la haute table de grès rouge); celui qu'enchaîne, sur les cartes, la course close des cyclones; pour qui s'éclairent, aux nuits d'hiver, les grandes pistes sidérales; ou qui démêle en songe bien d'autres lois de transhumance et de dérivation; celui qui quête, à bout de sonde, l'argile rouge des grands fonds pour modeler la face de son rêve; celui qui s'offre, dans les ports, à compenser les boussoles pour la marine de plaisance...

Saint-John Perse
Exil, VI.

jeudi, 27 novembre 2008

Les Corsaires - introduction à « Marins & Corsaires Nantais »

S'achèvent donc ici, en finissant par l'Introduction en cinq parties, ces chroniques portuaires de Nantes, publiées pour la première fois le 1er avril 2006, un peu par hasard, d'où cette fin qui en était le commencement. Avec les Corsaires Nantais, nous sommes loin des pirates et des forbans qui fréquentent les Caraïbes, la mer de Chine ou les côtes Somaliennes.
Le bon Paul Legrand dévoile — nous sommes pourtant en 1908 — son anglophobie ; mais je sais certains "vieux gréements" concarnois et douarnenistes qui aujourd'hui encore ne le désavoueraient point. Si les Anglais te mordent...!
Je pense entreprendre une publication sur Calaméo*, excellente plate-forme de publication qui permet de retrouver la forme de notre "codex", tellement plus familier à nos comportements de lecture que ces "ascenseurs" qui nous ont fait régresser au "volumen" antique.
Demeure un sacré labeur de re-mise en page qui prendra quelque temps. Mais quand on plante encore un arbre n'est-ce pas....

Cette dernière rubrique est dédiée aux marins du Marche-Avec, cotre sardinier de Concarneau, sacrés matelots et grands bouffeurs d'Anglais !



corsaires001.jpg

LES CORSAIRES


Que Nantes s'efforce de jeter un voile sur ses Négriers, faute de pouvoir les effacer de son histoire, c'est d'une très sage politique ; mais qu'elle englobe ses corsaires dans la même réprobation et cherche à les noyer dans le même oubli, ce n'est plus que de l'ingratitude en même temps que de la maladresse,

Et l'on comprend d'autant moins le mépris affecté par certains Nantais pour nos corsaires, que ce sont précisément leurs faits d'armes qui remplissent les pages les plus belles de notre histoire ; celles qui, seules, peuvent faire oublier nos hontes en les couvrant du rejaillissement de leur gloire.

Cette étrange et très commune manière de voir provient, le plus souvent, d'une fâcheuse confusion entre le corsaire et le pirate ou forban.

Ce dernier, véritable écumeur de mer, n'est, en somme, qu'un voleur de grand chemin sur les routes maritimes. Il n'a d'autre nationalité, d'autre loi que la sienne. Il opère en paix comme en guerre ; s'attaque à tous les navires qui passent à portée de ses canons ; et n'a d'autre secours à attendre que de lui-même ; il est mis hors la loi, forbanni, par toutes les puissances.

Tout autre est le corsaire. Muni d'une autorisation de son gouvernement, — d'une lettre de marque, — il porte le pavillon national; ne fait la Course qu'en temps de guerre, et seulement contre les navires des nations ennemies ou violant la neutralité. Ses actes, loin d'être abandonnés à son libre arbitre, sont minutieusement réglés par la loi et contrôlés par un Tribunal.

En somme, le corsaire est, ou plutôt était un navire privé, armé en guerre avec l'autorisation et sous le contrôle de l'Etat ; ayant pour mission d'inquiéter le commerce de l'ennemi, de menacer ses convois et ses colonies, et de défendre les côtes et les navires marchands du pays auquel il appartenait. Comme récompense de ses services, et pour dédommager l'annateur de ses dépenses et de ses risques, l'Etat lui abandonnait le montant de ses prises reconnues valables.

Le corsaire était généralement un navire de vitesse, fortement armé, monté par un équipage nombreux et résolu. Aux termes de l'Ordonnance de la Marine, tout corsaire d'au moins 60 tonneaux, devait avoir un aumônier ; ils avaient tous un chirurgien et un écrivain.

En plus de l'équipage proprement dit, le corsaire comprenait des soldats, parfois appelés « flibustiers », recrutés un peu partout, bons ou mauvais, français ou étrangers, et chargés seulement de la partie militaire de la campagne, tandis que l'équipage s'occupait de la manœuvre du navire.

Si le corsaire rencontrait une voile et voulait la reconnaître, il devait hisser son pavillon et l'appuyer d'un coup de canon ; c'était le coup de semonce. Si le navire arborait pavillon ami ou neutre, le capitaine du corsaire se rendait à son bord pour inspecter sa cargaison et ses papiers, et constater qu'il n'y avait ni fraude dans les papiers du bord, ni contrebande de guerre dans la cale ; rôle extrêmement délicat, et qui nécessitait chez le capitaine de corsaire un flair remarquable. En cas de doute, il saisissait les papiers et faisait conduire le navire suspect au port le plus voisin, où sa situation était régularisée.

Que si, au contraire, le navire en vue arborait au coup de semonce un pavillon ennemi, c'était la lutte, le vainqueur s'emparait du vaincu, l'amarinait, pour employer une expression consacrée.

L'ennemi amariné, le corsaire y envoyait un capitaine et un équipage de prise pour le conduire au port le plus voisin. Il lui était interdit en principe de couler la prise après l'avoir enlevée, ou même de la relâcher contre rançon. Les motifs de cette prescription étaient des plus sages. Les juges de prises, ayant sous les yeux les papiers du bord, pouvant interroger les officiers ennemis et visiter le navire, étaient bien plus à même d'apprécier la validité ou la non-validité de la prise ; et ce contrôle obligé des actes des corsaires suffisait parfois à les empêcher de commettre des pillages ou des pirateries, qu'ils auraient été peut-être tentés de faire sans la crainte de cette enquête. Toutefois, dans certains cas, si la prise était en trop mauvais état, si l'équipage capteur était trop réduit par les prises précédentes pour fournir un nouvel équipage de prise, le corsaire était autorisé à l'abandonner en la désarmant, ou à la rançonner ; mais il devait toujours, dans ce cas, saisir les papiers et prendre deux de ses officiers pour figurer au procès de prise.

Dès que la prise arrivait au port, elle était jugée ; c'est-à-dire que l'Amirauté la déclarait valable ou non valable. Dans le premier cas, elle était vendue au bénéfice du capteur et de ses armateurs ; dans le second, ces derniers devaient au contraire indemnité aux armateurs du navire amariné ; la vente effectuée, le prix était réparti par parts entre l'équipage et l'armement,

Sans doute, toutes les nations maritimes pratiquèrent la Course, mais pas une peut-être n'y excella comme la nôtre. C'est ainsi, par exemple, que dans la seule période de 1793 à 1797, et d'après les registres du Lloyd, alors que nous étions en pleine Révolution et en guerre avec l'Europe entière, les Anglais nous enlevaient seulement 376 navires, tandis que nos corsaires amarinaient le chiffre fabuleux de 2.266 navires britanniques.

On comprend aisément alors l'acharnement que déploya l'Angleterre pour faire disparaître la Course qui la ruinait ; elle y parvint en 1856, et cette maladresse, issue d'une fausse idée d'humanitarisme,—comme tant de nos maladresses et de nos fautes,—fut accueillie en Angleterre avec un immense soulagement.

Toutefois, ne l'oublions pas, la Course fait encore partie de notre Code (1), et est susceptible toujours d'être loyalement employée contre les nations qui n'ont pas encore souscrit à son abolition (2).

Peut-être même faut-il aller plus loin, et dire qu'en dépit de la Déclaration de Paris de 1856, — on sait, par des exemples récents, ce que les nations belligérantes pensent des déclarations et des lois internationales, — la Course, conséquence du droit de guerre, renaîtrait logiquement, d'elle-même, au cours de n'importe quelle guerre maritime un peu longue.

Telle est du moins notre opinion, et nous dirons volontiers avec M. Gallois : « Si la guerre venait à se rallumer jamais entre la France et l'Angleterre, cette implacable ennemie d'autrefois, cette douteuse alliée d'aujourd'hui, le premier mot de cette guerre nouvelle devrait être la Course » (3).

Ces quelques lignes d'explication nous semblaient nécessaires au début de cette étude sur la Marine Nantaise.

Nantes, en effet, a été l'un des plus célèbres ports de corsaires de la France ; son histoire est faite de celle de leurs navires et de leurs combats ; sa gloire et ses héros sont empruntés à leurs faits d'armes et à leurs capitaines ; et si, trop souvent, gloire et héros sont méconnus et méprisés, c'est que beaucoup de Nantais encore ignorent ce qu'était la Course et ce que furent les corsaires.


(1) Code de Commerce, art. 217.
(2) Les Etats-Unis, le Mexique et l'Espagne.
(3) GALLOIS, Les Corsaires Français sous la République et l'Empire, t. II, p. 464.

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RAPPEL

Introduction à
Marins et Corsaires Nantais
par Paul Legrand
Héron - J. Mesnier & C° - Éditeurs
7, Rue de Strasbourg - Nantes - 1908

Pages scannées par grapheus tis.

* Découvert grâce à FB qui pour son site éditorial publie.net utilise l'outil.

jeudi, 20 novembre 2008

Les Négriers - Introduction à « Corsaires et Marins Nantais »

négriers.jpgLES NÉGRIERS

Il faut bien l'avouer,— quelque pénible qu'en puisse être l'aveu,— c'est dans la Traite des Nègres, dans le Commerce du bois d'ébène, que Nantes a trouvé la source première de sa prospérité, a développé son esprit d'entreprise et d'initiative, et a puisé sa fortune et celle de ses habitants.

Nous n'avons nullement l'intention de défendre ce trafic, pas plus d'ailleurs que celle de l'attaquer ; la défense en est impossible, quant à l'attaque, elle a été trop copieusement faite pour que l'on puisse lui fournir des armes nouvelles. Nous dirons donc simplement que la Traite des Nègres était légale ; pratiquée par toutes les nations possédant des colonies ; réglementée par les Ordonnances et les Édits ; et, bien plus, ouvertement encouragée par les Rois, qui tantôt accordaient une prime par tête de nègre débarqué aux colonies (arrêt du 27 septembre 1720), et tantôt envoyaient aux Traitants des témoignages non équivoques de leur satisfaction : « Sa Majesté, — voyons-nous dans une Déclaration Royale en date du 11 octobre 1722 et relative au commerce des Nègres, — a vu avec satisfaction les efforts que les négociants de la Ville de Nantes ont fait pour étendre ce commerce autant qu'il était possible...»

L'origine de la Traite des Nègres est des plus simples. Les colonies nouvelles d'Amérique manquaient de bras ; d'autre part, les Blancs ne pouvaient encore supporter leur climat débilitant ; toutes les puissances se tournèrent alors vers l'Afrique, où l'on savait qu'un grand nombre de nègres étaient vendus ou mis à mort à la suite des batailles incessantes que se livraient ces peuplades sauvages.

Puisqu'il existait déjà un marché de nègres, les gouvernements européens songèrent tous à s'y approvisionner de travailleurs ; bien plus, et c'est ce qui explique pourquoi la Traite fut acceptée par tous, les philosophes et les moralistes du temps la déclarèrent bonne et humaine, parce qu'elle arrachait les nègres à la mort, ou du moins substituait un esclavage acceptable à un esclavage épouvantable.
À ces idées s'ajouta celle du prosélytisme religieux ; les nations catholiques y virent un moyen d'arracher à l'erreur une multitude d'êtres humains, et cette préoccupation est constante dans les Ordonnances des Rois, qui prescrivent le baptême pour tous les esclaves importés aux colonies.

Sans doute, l'on ne tarda pas à comprendre toute la fausseté et l'inanité de ces sophismes. La source première de la Traite : les nègres déjà esclaves, les prisonniers de guerre et les condamnés à mort manquèrent bientôt complètement, et c'est alors que les traitants, ou du moins leurs fournisseurs, les petits Rois Africains, organisèrent de véritables chasses à l'homme, des razzias de plus en plus fréquentes, dans lesquelles des villages entiers ; hommes, femmes et enfants, étaient arrachés à la liberté, conduits en troupeaux humains jusque sur les côtes, et parqués pêle-mêle, en attendant qu'un navire d'Europe vienne les emporter à destination des Antilles. Mais, à ce moment, la Traite était tellement entrée dans les mœurs qu'il était impossible de la supprimer ; l'intérêt général des États, l'intérêt particulier des traitants et des armateurs étouffèrent le cri de la conscience, et l'horrible et inhumain commerce du bois d'ébène fut définitivement admis et pratiqué par toutes les nations européennes,

En France, la Traite ne fut réglementée qu'en 1664, lors des Édits royaux suscités par Colbert. Elle fut tantôt monopolisée, c'est-à-dire exclusivement permise à certaines grandes Compagnies de Commerce ; et tantôt libre, c'est-à-dire abandonnée à tous les particuliers sous le contrôle de l'État.

Nantes fut, sans contredit, de tous les ports de France et du monde, celui qui se livra le plus activement à ce commerce. Ce fut Nantes qui défendit le plus énergiquement la Traite chaque fois qu'elle fut menacée ; Nantes qui réclama toujours la liberté de la Traite lorsqu'elle fut monopolisée ; Nantes à qui les rois et les ministres s'adressèrent toujours avant d'en modifier les règlements, prenant rarement une décision avant d'avoir consulté ses députés ; Nantes, enfin, qui refusa le plus longtemps de se soumettre à la suppression de la Traite, et qui posséda peut-être les derniers Négriers.

Cette triste supériorité de Nantes sur les autres ports du royaume s'explique d'ailleurs très aisément. De tous les ports de France, Nantes était de beaucoup celui qui trafiquait le plus avec nos possessions d'Amérique, et qui y avait engagé les plus gros capitaux. II était donc naturel à nos navires, alimentant déjà les Antilles de denrées et de produits manufacturés, de les alimenter également de cette autre marchandise, le bois d'ébène ; comme il était naturel à nos armateurs, souffrant du manque de bras, de songer les premiers à fournir de nègres leurs plantations de cannes à sucre, source la plus importante de leur commerce et de leur richesse,

Les Négriers nantais accomplissaient ce que l'on appelait des voyages circuiteux. Partant de Nantes avec une cargaison de cotonnades voyantes, fusils, perles et poteries fabriquées spécialement pour ce commerce, ils l'échangeaient sur les côtes d'Afrique contre une cargaison de nègres, la transportaient aux Antilles, et en revenaient avec une troisième cargaison, composée le plus souvent de balles de sucre. Ces marchandises ne payaient que la moitié des droits d'entrée dans tous les ports de France, de telle sorte que les armateurs, pour pouvoir soutenir la concurrence, se voyaient forcés, s'ils commerçaient avec les Antilles, de se livrer à la Traite ainsi favorisée par le Pouvoir royal.

Pendant plus d'un demi-siècle, les Négriers nantais débarquèrent annuellement aux colonies de dix à douze mille nègres en moyenne ; et les bénéfices que les armateurs retiraient de ce commerce oscillaient entre 30 et 40 millions. L'unité de nègre, la pièce d'Inde, comme on disait alors, c'est-à-dire un noir de 15 à 30 ans, sain, robuste, bien fait, et qui a toutes ses dents, valait de 600 à 1.000 francs, suivant la provenance, les besoins des colonies et l'époque.

Au commerce du bois d'ébène, les Nantais empruntèrent cet esprit d'initiative, ce goût des aventures qu'ils développèrent ensuite dans la guerre de Course, Souhaitons que ces ressorts d'énergie, appliqués à de plus louables entreprises que la Traite, permettent à Nantes de reprendre le rang qu'elle occupait jadis parmi les ports de France et du monde.

Note du scanneur
Des extraits de cette rubrique et des notes concernant l'esclavage et la traite furent déjà publiés, les 9 et 11 mai 2006, puis le 12 avril 2007 pour la commémoration de l'abolition de l'esclavage. Des commentaires fort pertinents furent ajoutés par Alain et patbdm (accéder à leurs blogues en cliquant dans la rubrique de droite" Les fréquantations")