Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

jeudi, 31 janvier 2008

Chronique Portuaire de Nantes LXXIX

Période Révolutionnaire


1799. — CAPTURE DE L'ANGLAIS L' " ÉCHO ".
Le 20 février 1799, la population nantaise se portait toute entière sur le port pour accueillir un capitaine Corsaire de la ville qui ramenait le transport britannique l'ÉCHO, dont il s'était emparé à l'abordage, avec 15 marins seulement contre 75 soldats anglais (1).

LE CORSAIRE LE " NANTAIS ".

Le corsaire le Nantais, trois-mâts de 200 tx., 12 can. et 100 h., armateurs Savary et Cossin, et cap. Rozier, mettait à la voile le 8 mai 1799.
Surpris par une frégate anglaise, il prit chasse toutes voiles dehors, ses bonnettes hautes et basses déployées. Mais la brise était fraîche et la mer houleuse, et le malheureux navire sombra sous voiles, dans une rafale, avec tout son équipage.
Le Nantais avait accompli, durant sa carrière, de fructueuses campagnes ; c'est ainsi qu'en janvier 1798, sous les ordres du capitaine Nicolas-Herbert Pradeleau, il avait amariné l'Anglais le BORNHOLM, déguisé sous pavillon danois, et dont la vente avait produit la somme énorme de 3.324.944 fr. 70 c. (2).

LE CORSAIRE LE " VAUTOUR ".

Le Moniteur relatait, vers le milieu de mai, la dernière croisière du corsaire nantais le Vautour, cap. Jacques François. Tombé au milieu d'un convoi anglais escorté de frégates et de corsaires, il n'eut que le temps de masquer sa nationalité et son caractère pour éviter d'être pris. Ses sabords soigneusement fermés sur sa ceinture de canons aux gueules verdâtres ; son équipage dissimulé dans l'entrepont, sauf quelques rares matelots flânant sur le gaillard ; ses caronades de pont, ses coffres d'armes et ses grappins d'abordage cachés aux regards, il prit place dans le convoi, pavillon anglais battant à sa corne, avec les allures craintives d'un paisible navire marchand, trop heureux de voyager sous une si forte escorte.
Après avoir reconnu le convoi, il jeta son dévolu sur le trois-mâts le GRENVILLE, et manœuvra habilement pour se rapprocher, de lui. Pendant de longues heures, les deux navires cheminèrent paisiblement côte à côte ; puis, tout-à-coup, le Vautour se démasqua, et le bronze endormi de ses canons vint éclairer les Anglais sur son véritable caractère.
Le pavilon britannique fut hâlé avec joie sur le pont, et à sa place le tricolore se déploya au vent comme un immense oiseau qui prend son vol ; la longue ligne jaune marquant la place des sabords et des canons s'illumina d'éclairs et le corsaire nantais, lâchant sa bordée par le travers du brion du GRENVILLE, l'enleva à l'abordage. Avant que le reste du convoi et les navires d'escorte aient eu le temps de revenir de leur stupéfaction, le Nantais amarinait sa prise et s'éloignait avec elle ; deux frégates se lancèrent bien à sa poursuite, mais une brume favorable s'épaissit sur la mer et le déroba aux recherches de ses poursuivants. Quelques jours après, tandis que sa prise rentrait en France, le Vautour ayant fait fausse route tombait inopinément sur le même convoi et en profitait pour enlever le BAY de la même manière (3).
_____________________________________________________________________

(1) MELLINET, La Commune et la Milice de Nantes, t. X, p. 237.
(2) S. DE LA NICOLLIÈRE-TEIJEIRO, La Course et les Corsaires de Nantes, pp. 299-301.
(3) GALLOIS, Les Corsaires Français sous la République et l'Empire, t. II, p. 430.


RAPPEL

Ces chroniques sont tirées de
Marins et Corsaires Nantais
par Paul Legrand
Héron - J. Mesnier & C° - Éditeurs
7, Rue de Strasbourg - Nantes - 1908

Pages scannées par grapheus tis

vendredi, 25 janvier 2008

s'étend la paresse...

« Il est un temps pour aller à la pêche
et un temps pour laisser sècher les filets
»

dit un vieux sage Chinois.

Disons que ces temps-ci, je laisse sècher les filets.

jeudi, 24 janvier 2008

Chronique Portuaire de Nantes LXXVIII

À Anh, patron de l'ÉON VOR qui est mon ami


Période Révolutionnaire


1798.— COMBATS HÉROÏQUES ET PRISE DE LA "LOIRE".

La frégate la Loire, donnée à la République par le Commerce nantais, et mise à l'eau en 1796, faisait partie en 1798 d'une escadre commandée par le Chef de division Bompart, et le 10 septembre attaquait avec une autre frégate le vaisseau anglais I'ANSON et la frégate I'ÉTHALION.

Craignant d'attirer l'ennemi en forces supérieures aux siennes, Bompart ordonna aux deux frégates françaises de cesser le feu et de reprendre leur poste, et le brave Ségond qui commandait la Loire n'obéit à cet ordre trop prudent qu'en brisant de colère son porte-voix sur le pont de son navire. Le lendemain, la Loire attaquait le ROBUST de 74 can., échappait au vaisseau I'ANSON, sous les sabords duquel elle avait à passer, en simulant un bateau amariné, puis une fois la supercherie découverte, le canonnait de long en long. Le 11, la Loire prenait chasse devant un vaisseau de ligne cinglais, une frégate et une corvette, et les évitait pour tomber le 16, sous la chasse de deux frégates et de la corvette le KANGUROO qu'elle démâtait et mettait hors de combat.
Le 17, désemparée par ses combats précédents, la Loire était attaquée par la MERMAID, de 40 can., et supportait une canonnade furieuse. Voyant son navire démâté de ses trois mâts de hune et ne manœuvrant plus que sous ses deux basses voiles, Ségond ordonna de cesser tout-à-coup le feu ; puis, tandis que la MERMAID s'approchait confiante pour l'amariner, il lança son navire dans le vent, balayant le pont de l'Anglais d'une avalanche de boulets rames. La MERMAID épouvantée et craignant l'abordage, saisit l'occasion d'une légère brise pour s'échapper, tandis que la Loire, dégréée de toutes ses manœuvres, devait renoncer à la suivre.

Pendant le combat, un quartier-maître de Nantes, Mahé, avait eu le corps traversé d'un boulet, et malgré cette horrible blessure, ce brave marin avait eu le courage de se traîner jusqu'à la dunette pour prévenir-le capitaine qu'il allait mourir et qu'il fallait le remplacer à son poste.

Le 18, la Loire rencontrait de nouveau I'ANSON et le KANGUROO et bien qu'elle fût rasée comme un ponton et manœuvrant à peine, elle leur résista pendant plus d'une heure. Émerveillé de cette défense, le capitaine de I'ANSON cessa le feu, et hélant Ségond, lui cria qu'il avait assez fait pour sa gloire et qu'il ne pouvait plus lutter davantage. Ségond lui fit répondre à coups de canons et recommença la lutte. C'est alors qu'un de ses officiers, qui s'était d'ailleurs battu comme un lion, voyant toute l'inutilité de cette défense, se jeta sabre en main sur son capitaine en lui criant d'amener ; Ségond lui mit son pistolet sur la poitrine et lui répondit froidement : « Retourne à ton poste on je te tue ! »

Ségond voyant qu'il lui était impossible désormais de lutter plus longtemps prit à pleine main une mèche allumée, et se disposait à mettre le feu aux poudres lorsque l'un de ses officiers l'en dissuada, lui affirmant que le navire coulait bas. 11 se trompait, et la Loire, immatriculée sous ce nom dans la marine anglaise, devint l'un des plus terribles adversaires de nos corsaires.

On raconte qu'un jour Napoléon, voyant les gravures représentant les combats de la Loire, demanda au ministre Decrès : « Qui a soutenu ces combats ? »— « Sire, — répondit Decrès, importuné des demandes de Ségond. qui réclamait trop vivement peut-être des récompenses pour l'équipage de la Loire, — un fou qui déclame contre Votre Majesté. Il y a, si vous voulez bien le permettre, une place pour lui à Charenton !.... » — « Non, Decrès, — répondit l'Empereur, — laissez-le mourir honorablement ; ceci est magnifique. Plût à Dieu, que j'eusse beaucoup de fous comme celui-là dans ma marine » (1).
___________________________________________________________________

(1) VATTIER d'AMBROYSE, Le Littoral de la France. - Côtes Vendéennes, pp. 423, 437.8.
LÉON GUÉRIN, Histoire Maritime de la France, t. V, pp. 134-140.
JAL, Scènes de la Vie Maritime.

lundi, 21 janvier 2008

Les mots de l’un pour saluer le retour de l’autre

Il a achevé un périple, devenu commun, mais qu’il a rendu par sa ténacité, sa modestie, son intelligence des éléments, pour une fois encore hors du commun.
Il ne me déplaît point d’apprendre qu’après avoir franchi la “Ligne” entre les Fillettes et le Petit-Minou, Francis Joyon a choisi de passer sa dernière nuit au mouillage de Roscanvel, seul.
Après cinquante-sept jours de bonheurs et d’enfers, de bruits et de fureurs, ce nécessaire face-à-face enfin silencieux avec soi-même dans ce drôle d’engin qu’est un voilier devenu son corps second, ses mains, ses bras, ses jambes, son ventre, son cul !

De passage ici, cette fin de semaine, ÉL m’a offert le livre d’un homme que je ne connaissais pas : un bénédictin de Ligugé* qui va en mer. Il a écrit Pélagiques :

La mer existe depuis toujours, et ce toujours de la mer existe toujours dans les hommes ; dans la tête des hommes ; dans le cœur des hommes ; dans les yeux des hommes ; dans les mains des hommes. Dans les couilles des hommes...........................................................
................ la mer tout à l’entour certifie le regard. Mer paupière elle-même, mer pupille. Étant là tout exprès pour s’ouvrir, pour s’offrir à la plus respectueuse rapacité de l’homme —celle du regard —, la mer magistrale apprend à l’homme, non pas seulement à se servir de ses yeux, mais à les servir. Car, amariné, l’œil est roi.


Je sais aussi d’autres êtres humains qui n’ont pas de couilles, mais qui ont un ventre autrement fécond : les Femmes de mer !

* François Cassingena-Trévedy, PÉLAGIQUES, éditions du Gerfaut, 2007

samedi, 19 janvier 2008

pour une libre circulation

... des femmes, des hommes, des enfants, des idées
et contre les centres de rétention d'ici et d'ailleurs.

Qu'ils voyagent comme j'ai pu, moi, cinquante ans durant, voyager !


Etranges étrangers


Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel
hommes de pays loin
cobayes des colonies
doux petits musiciens
soleils adolescents de la porte d'Italie
Boumians de la porte de Saint-Ouen
Apatrides d'Aubervilliers
brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied
au beau milieu des rues
Tunisiens de Grenelle
embauchés débauchés
manoeuvres désoeuvrés
Polaks du Marais du Temple des Rosiers
Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone
pêcheurs des Baléares ou du cap Finistère
rescapés de Franco
et déportés de France et de Navarre
pour avoir défendu en souvenir de la vôtre
la liberté des autres

Esclaves noirs de Fréjus
tiraillés et parqués
au bord d'une petite mer
où peu vous vous baignez
Esclaves noirs de Fréjus
qui évoquez chaque soir
dans les locaux disciplinaires
avec une vieille boite à cigares
et quelques bouts de fil de fer
tous les échos de vos villages
tous les oiseaux de vos forêts
et ne venez dans la capitale
que pour fêter au pas cadencé
la prise de la Bastille le quatorze juillet

Enfants du Sénégal
départriés expatriés et naturalisés

Enfants indochinois
jongleurs aux innocents couteaux
qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés
de jolis dragons d'or faits de papier plié
Enfants trop tôt grandis et si vite en allés
qui dormez aujourd'hui de retour au pays
le visage dans la terre
et des bombes incendiaires labourant vos rizières
On vous a renvoyé
la monnaie de vos papiers dorés
on vous a retourné
vos petits couteaux dans le dos

Étranges étrangers

Vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez, même si vous en mourez
.


Jacques Prévert. 1955

vendredi, 18 janvier 2008

ce n'est pas moi

Bien muet ! Assez las !
J'ai quitté, allégé, les lectures de Linda LÊ et de Chloé DELAUME.
Je reviendrai cependant à cette dernière que j'avais voulu méchamment réduire, après avoir lu Les mouflettes d'Atropos, à un tiers d'elle-même, un tiers de Christine Angot et un dernier tiers de Virginie Despentes. Mais non, elle est bien au-delà : plutôt entre Kate Millet et Simone de Beauvoir, mâtinée de Artaud, une jeune guerrière qui bricole ses armes, déjantée et douloureuse !
Je "rentre" dans Olivier ROLIN, pour une rencontre à la fin du mois ; de lui, je n'ai que Paysages originels et des lectures de Borgès, Michaux et Hémingway en commun. J'ai acquis ses conférences que F publie sur la Toile ; mon second achat depuis la Grammaire du Français contemporain et plus de dix ans sur cette Toile ; j'ai de la frilosité dans mon "panier" !

À la page 8 du Monde des Livres de ce jour, dans la rubrique APARTÉ, c'est sûr, ce n'est pas moi. Qu'est-ce que je pourrais bien foutre dans cette page, quand je ne parviens point à comprendre deux phrases de suite alignées par un psychanalyste ?

jeudi, 17 janvier 2008

Chronique Portuaire de Nantes LXXVII

Période révolutionnaire


1798.— FÊTE MARITIME DU 10 AOUT.

En 1798, la fête annuelle du 10 août fut remplacée par une petite guerre maritime sur la Fosse. On fit le « simulacre de la prise de Malthe » figurée par l'île Videment, défendue par de pseudo-maltais : fantassins en uniformes verts et hussards en rouge, et garnie de six batteries de pièces de quatre et de pavillons maltais qui « donnaient à cette isle un air aussi pittoresque que guerrier ».
Au signal d'embarquement, et devant un public énorme, — « plus cent navires, stationnaires étaient remplis de spectateurs », — les assaillants attaquèrent l'île, et après un combat acharné « au feu et à l'arme blanche », le drapeau maltais fut amené et le drapeau national hissé, « tandis que les pavillons de diverses nations flottoient sur les bâtiments neutres, et sembi oient saluer le pavillon tricolore » (1).
Les esprits étaient en effet tournés en ce moment vers les choses maritimes, et quelques jours auparavant un député de Nantes, le citoyen Boulay-Paty avait lu au Conseil des Cinq-Cents un remarquable mémoire sur la nécessité de relever notre marine (2).


MORT HÉROÏQUE DU CAPITAINE JEAN FABER.

Le 19 août 1798, le capitaine de vaisseau Jean Faber, de Nantes, soutenait avec un seul vaisseau une lutte de seize heures contre une flotte anglaise, en vue de Guernesey,
Resté seul avec son fils de tout l'équipage, et cerné de tous côtés, il lui donna l'ordre de mettre le feu à la Sainte-Barbe, et criant fièrement aux Anglais : « Vous n'aurez ni le vaisseau, ni le capitaine. Vive la République ! » se fit sauter, entraînant avec lui six de ses antagonistes (3).

LES ANGLAIS À L'EMBOUCHURE DE LA LOIRE.

Au commencement de janvier, les frégates la Loire, la Fraternité et la Sémillante, et la corvette la Société-Populaire sortaient de la Loire pour donner la chasse aux Anglais qui se montraient depuis plusieurs jours à l'entrée de la rivière. Elles ne réussirent pasd'ailleurs à les écarter, car leurs vaisseaux continuèrent à se montrer en vue des côtes et à s'emparer des petits caboteurs passant à leur portée.

Le 27 mai, sept de leurs corsaires et une frégate chassaient un convoi de barques chargées de vin et d'eau-de-vie pour le compte de la République, el les forçaient à s'échouer sous la protection des canons du Croisic ; et le lendemain ils obligeaient également un chasse-marée à s'échouer sous les batteries de Saint-Gilles. Sur ces deux points les habitants de la côte s'unirent bravement aux canonniers pour empêcher les canots armés anglais de venir incendier ces navires. Quelques jours après, les Anglais amarinaient dans la baie de Pornic trois barques de sel ; et le 29 juin, une division de trois frégates se présentait à l'entrée de la Loire et envoyait cinq embarcations armées d'obusiers amariner quelques navires le long des côtes. Un détachement du 27e fut aussitôt envoyé de Nantes pour empêcher tout débarquement (4),
______________________________________________________________
(1) Publicateur de Nantes, n° du 27 thermidor.
(2) MELLINET, La Commune ef la Milice de Nantes, pp. 209-10.
(3) L. BRUNSCHWIG, Éphémérides Nantaises du Centenaire de la Révolution.
(4) LOUIS GUILLET, Il y a cent ans ! 1798-1898, pp. 409.105-128.

RAPPEL

Ces chroniques sont tirées de
Marins et Corsaires Nantais
par Paul Legrand
Héron - J. Mesnier & C° - Éditeurs
7, Rue de Strasbourg - Nantes - 1908

dimanche, 13 janvier 2008

tout est question de géographie

J'ai laissé passer vendredi parce que ce que j'avais entendu, salle Paul-Fort, à propos de Gracq me paraissait plutôt convenu.
On peut être un grand, un bon, un piètre auteur, être né Nantais ou ailleurs, avoir habité ou habiter encore Nantes, être ou avoir été lecteur de Gracq et ne pas être à la "hauteur" quand un animateur très convenu vous demande vos premières lectures du disparu et ce que vous en gardez aujourd'hui.
Pour le moment je ne retiens que les grognements de vieux ronchon poète de Michel Chaillou et les naïvetés (?) souriantes de Pierre Michon. Ce sont "mes" grands... Le jeune Tanguy Viel a fait une étonnante ouverture sur Gracq et la phénoménologie, mais dans la mélée de ces "ego" écrivants, l'idée fut vite enterrée...

Le samedi, je fus embrumé dans les vaines approches d'une grippe qui ignorait que j'avais été vacciné.
Il y eut cependant cette image qui annonçait la mort de Edmund Hillary, avec Tensing, premier vainqueur de l'Everest en mai 1953 :

ea50bc32a8bd1bea0f64a2311b603a7b.jpg

et c'est une de ces lecture de fin d'enfance — ou de début d'adolescence — qui me revint ; je suis allé cd300b2de8dc435b6d45adf823f90707.jpgchercher dans la "chambre des filles", ce bouquin que je reçus comme premier prix d'excellence en classe de cinquième.
Je ne rêvais pas encore d'océan — il était trop proche sans doute — les pôles et la montagne étaient mon exotisme et me fascinaient. Edmund Hillary et Tensing, en 1953, tinrent tout un mois notre jeunesse en haleine ; mais, tout autant que Pierre Closterman et son Grand Cirque, Fridtjof Nansen et Vers le Pôle, Charcot et le Pourquoi-Pas, Monod et ses Méharées — déjà, se profilaient les terres africaines —, Mallory et ses compagnons de l'expédition himalayenne de 1924 m'avaient fait rêver.

La grande question demeure : Mallory et Irvine ont-ils atteint le sommet ?
Quand Odell les vit pour la dernière fois, ils avaient un retard considérable. Il était 12 h. 50, et ils étaient alors à deux cent cinquante mètres au moins, peut-être trois cents, du sommet. Odell n'est pas absolument certain du point exact où il les a vus. il n'en eut qu'une vision rapide dans une déchirure des brumes houleuses; et, sur le tranchant irrégulier d'une arête accidentée, il n'esl pas facile de déterminer une position avec certitude...

...l'enfant demeure songeur devant l'aridité de sa version latine !

jeudi, 10 janvier 2008

Chronique Portuaire de Nantes LXXVI

Période Révolutionnaire


1798. — SURCOUF À NANTES.

Durant l'année 1798, le hardi Corsaire malouin Robert Surcouf commanda le navire nantais la Clarisse, de 14 can. et 140 h., armé en Course par Félix Cossin, et fit à bord de ce navire plusieurs croisières très fructueuses, avec son frère Nicolas Surcouf, comme second (1).


LE CORSAIRE LE “CHÉRI”.

Le 5 janvier 1798 vit la perte de l'un de nos plus célèbres corsaires nantais, le trois-mâts le Chéri, de 600 tx., 22 can., 10 pier. et 14 espingoles, monté par 193 h. d'équipage, et commandé par Jean-Simon Chassin, de l'Ile-d'Yeu, aïeul de l'historien de la Vendée Révolutionnaire. À la suite d'un épouvantable combat de plus d'une heure et demie avec la frégate anglaise la POMONE, de 64 can., le Chéri, écrasé par les forces de beaucoup supérieures de son adversaire, avait dû amener pavillon ; mais, au moment où les Anglais en prenaient possession, il coula à pic, entraînant avec lui les quelques survivants de cette lutte inégale. Le capitaine Chassin avait été tué sur son banc de quart.
Le Chéri qui disparaissait ainsi sous les flots avait été lancé à Nantes en 1789, sous le nom de la Fleur-Royale, qu'il avait abandonné lors de la Révolution.
Indépendamment de ses brillantes campagnes de Course, il avait accompli deux croisières avec la qualité de corvette de l'Etat ; une première sous Chassin, provisoirement promu au grade de lieutenant de vaisseau ; puis une seconde sous Pillet, capitaine de vaisseau, qui devint membre du Conseil des Cinq-Cents en 1799 (2).


CORSAIRES NANTAIS EN 1798.

En janvier 1798, le corsaire le Nantais, de 200 tx., 12 can. et 100 h,, cap, Pradeleau, amarinait l'Anglais le BORNHOLM.
En février, le corsaire nantais l'Adonis, armateur Renou, cap. Fouché, s’emparait de l'Anglais le PRINCE-EDOUARD, de 120 tx. et 6 can.
Le même mois, les Anglais amarinaient notre corsaire le Volage, de 22 can, et 195 h.
Enfin, en avril, le corsaire nantais la Confiance, armateur Cossin, cap. Quirouard, s'emparait de l'Anglais la JUNON (3).

LE CORSAIRE LE “VAUTOUR”.

Le Moniteur du 28 germinal, an VI, rapporte le fait suivant : « Le corsaire de Nantes, le Vautour, cap. Jacques François, s'est emparé d'un navire portugais de 600 tx. et armé de 16 can. de gros calibre, qu'il a conduit à Sainte-Croix de Teneriffe où il a été vendu deux jours après son arrivée 450.000 livres, en gourdes. Avant de pouvoir amariner ce bâtiment, le Vautour a soutenu deux combats, l'un d'une heure et demie et l'autre de trois heures et demie. Le Portugais a eu 16 blessés et plusieurs morts, et il ne s'est rendu qu'à la vue des dispositions d'abordage. II y avait à bord six passagers moines, parmi lesquels il y en eut un de tué et deux grièvement blessés. L'acharnement avec lequel ces moines se sont battus, et le fanatisme dont ils avaient électrisé l'équipage, ont été cause que le navire ne s'est pas rendu plus tôt » (4).

LE CORSAIRE L’ “HYDRE”.

« On écrit de Nantes, — mentionne le Moniteur du 1er prairial, an VI, — que le corsaire l'Hydre, est rentré dans ce port faute de vivres, après avoir été chassé pendant 24 heures par la division anglaise, de laquelle il s'est sauvé par la supériorité de sa marche. Il a fait huit prises, dont trois ont été coulées par lui ; les cinq autres ont été expédiées mais on n'en a point encore de nouvelles... » (5).
______________________________________________________________________
(1) A. PÉJU, La Course à Nantes au XVIIe siècle et au commencement du XVIIIe siècle, p. 71.
(2) S. DE LA NICOLLIÈRE-TEIJEIRO, La Course et les Corsaires de Nantes, p. 264 et suiv.
(3) LOUIS GUILLET, II y a cent ans ! 1798-1898, pp. 29, 33 et 62.
(4) Moniteur, n° du 28 germinal, an VI.
(5) Moniteur, n° du 1er prairial, an VI.

mercredi, 09 janvier 2008

les heureuses juxtaposition de la "librairie" : Jouve encore

Les bouquins de Pierre Jean Jouve jouxtent sur la même étagère ceux de Victor Segalen. Pour moi, c'était fortuit, mais en relisant l'essai de René Micha, je tombe sur une brève notule qui m'avait échappée jusqu'à ce jour :

« C'est d'ailleurs vers ce moment qu'il (Jouve) connaissait l'œuvre de Victor Segalen, et par un mouvement assez généreux contribuait, plus que tout autre, à "sauver" cette œuvre de l'oubli à quoi elle semblait condamnée. »

Est-ce pour cette fréquentation et ce "sauvetage" que l'on retrouve chez Jouve, dans Ode ou Langue des versets qui paraissent si proches du rythme de l'Ode segalienne , de Thibet ou de Stèles.

Étrangère, vaste beauté, plus familière que ma larme
Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vois ton visage aux plus anciens cils
C'est d'années de siècles de temps ;
Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'abîme où souriante tu vas fuir
Referme sa porte en mon cœur, un bruit de vantail discordant !
Ce n'est pas d'ici que tu plonges, ce n'est pas d'ici mais d'avant, que douce et aimée jouissante
Tu enfonces l'ongle rouge dans l'immense durée de jour qui jamais ne sera présente.

Ma bien aimée Étrangère
Chaque figure douce de Toi occupant la scène tour à tour
Toutes sont ce buisson de vieil or d'amour, toi l'Étrangère,
Et toutes sont aimées sans vêtements dans un unique voyage au fond des terres de l'étranger.

La page blanche, in ODE


Post-scriptum :
• Avant-hier, ma bibliographie était une biblio du "pauvre", des "poches" pour maigres bourses et nous savons depuis hier soir... que le "pouvoir d'achat" est un élément négligeable.
Me faut-il alors conseiller les deux tomes de l'œuvre complet, établi par Jean Starobinski, au Mercure de France, en 1987, année du centenaire de Jouve ? Hors les écrits critiques, le lecteur y retrouve toutes les proses, les poèmes, les traductions, les ouvrages reniés d'avant 1925, jusqu'aux inédits Beaux Masques, feuillets sulfureux, obscènes et délicieux !
Et faudrait-il citer encore ce qui est peut-être la première biographie de Jouve, — mais je n'ai pas encore lu — le Pierre Jean JOUVE de Béatrice Bonhomme aux éditions ADEN.
• Ce soir, mais c'est de la faute à Jouve, je sèche le premier cour de littérature contemporaine au Lieu Unique sur Linda LÊ ; j'irai la semaine prochaine, la dame y sera et il y aura le "regard" de Chloé Delaume !!! Ça m'ira !

lundi, 07 janvier 2008

Pierre Jean JOUVE

À l’ouverture, l’anthologie de Cadou

Jouve ! c’est mieux que Monsieur Nietzsche
Une effraie étudiant la niche

"A", l’amoureuse du temps de guerre, plus tard délaissée, me parle de ce poète qui côtoie les parages de la psychanalyse... J’ai longtemps été ignorant de cette démarche. Aujourd’hui encore, je n’en saisis pas clairement les entrelacs.
Mais le ton unique, étrange, de Jouve va d’emblée me séduire : le sang, la chevelure, le sexe s’affirment aux premières lectures.
La mort surgira, trop réelle, plus tard.
La couverture est de sang et Cadou n’a point tort : le crâne chauve les grandes lunettes rondes donnent au visage de Jouve un caractère d’oiseau nocturne.

7bfcdd118edc332cedbbcc83d4f71620.jpg


La présentation est de René Micha ; il n’est pas très facile de situer la qualité du rédacteur, la collection Seghers n’ayant pas pour usage de livrer les compétences de l’auteur qui légitimerait son autorité près du lecteur.
Micha a rencontré Jouve dans les années 1940 ; ils ont passé quelques semaines ensemble à Dieulefit, entre Dauphiné et Provence, où réside alors le poète. L’étude est publiée en 1956, Jouve meurt en 1976.
René Micha participera avec Jean Starobinski et Catherine Jouve à l’édition de l’Œuvre complet de Jouve en 1987. L’on peut être assuré que cette proximité avec l’homme et ses écrits est garante de la connaissance. Que Jouve ait confié son manuscrit des Beaux Masques à Micha y ajoute encore.

Dans la partie VII qui clôt l’étude, Micha précise bien sa démarche critique :
« Sans sacrifier tout à fait à la chronologie des œuvres ou à la courbe personnelle d’une vie, je me suis efforcé de fixer l’ouvrage de Jouve par les nœuds d’une existence en quelque sorte idéale : convaincu que le visage poétique coïncide avec l’être essentiel, le témoignage avec le temps. »

Nous voici conviés à la traversée oppressante de chambres aux tentures de sang, aux féminines odeurs, que hantent des jeunes femmes exsangues et demi nues, au regard halluciné et qui portent trop souvent leur main à la fourche velue de leur entre-cuisses. Elles ont hanches larges et seins menus.
Les paysages sont aigus, arides et bleus. Le soleil a des éclats brutaux qui lacèrent l’âme. Il est des nuages rouges qui passent dans l’esprit des hommes

Je cherche un homme-tombeau. Je ne lui dirai d’ailleurs qu’un petit morceau de l’histoire. Voulez-vous être cet homme-là ?


C’est Paulina, c’est Baladine, c’est Catherine, longtemps Catherine, le temps de quatre romans, c’est brièvement Marie, c’est Dorothée qui devient Gravida, c’est enfin Hélène, Hélène de Sannis, « Hélène chevelue, Hélène tremblante, Hélène panique ».

Elle me dit à la tombée de la nuit :
« Viens ce soir, et je me donnerai à toi cette fois. »
Tout était préparé, comme la première nuit, dans une atmopshère de fête éclatante. C’était elle qui m’attendait lorsque j’entrai sous la lumière des bougies. Les bougies étaient nombreuses.
Le costume d’Hélène était autre. Elle portait une grande robe de soie à manches de couleur claire qui s’ouvrait par devant sur son corps; La robe légère tombait comme un péplum. Mais aux pieds elle avait toujours les souliers dorés. J’étais confus de ne pas la retrouver pareille. De la sentit plus grandiose. Je m’agenoullai contre elle et je posais ma tête à la hauteur de son ventre.
Quand je pense à ce mouvement et à la durée qu’il eut.
Notre fureur commençait.


Micha ne s’attardera pas à la période post-symboliste et unanimiste de Jouve — avant 1925 — qui d’ailleurs rejettera tous les écrits datant de ces années. Ceux-ci ne seront à nouveau publiés dans l’Œuvre qu’en 1986, Jouve étant mort depuis dix ans.

La lumière pluvieuse déflore
le silence beau de ta chair bleue
plus qu’emplie des innombrables yeux
sur le ventre des crotales d’or.

Il monte en nos étoffes nubiles
un verre terreux de son désir
pâle d’ogive translucide.
L’Avril


C’est très symboliste et ça sent son Vielé-Griffin, son René Ghil, son Francis Jammes. Il y aurait même, s’ajoutant à celle de Romain Roland, une influence de Walt Whitman.

Je suis né à proximité de ces canaux et de ces nuages,
De ces bourgs au rues parfaitement peintes ;
Je porte dans mon cœur rues, blés mouvants et dunes.

J’ai l’esprit conforme à ces plaines sans défaut ;
— Rien que des toits éclatants çà et là, un vent fort,
Une pensée raisonneuse pour la terre infinie.—

J’éprouve le désir des arbres vers la mer,
J’ai le doute et le scrupule des canaux,
Mon affection n’a de repos que sur le clair horizon.
Vous êtes des hommes


Micha évoque brièvement la crise intellectuelle et religieuse, entre 1922 et 1925, qui porte Jouve à renier ses écrits antérieurs et jusqu’à ses relations littéraires. Dans “En miroir, journal sans date”, celui-ci écrit :
« Il fallait tout changer, sentais-je, il fallait tout recommencer. Tout devait être refondu, comme la vie même reprenait, dans un rigoureux isolement ; avec un seul principe directeur : inventer sa propre vérité... J’étais orienté vers deux objectifs fixes : d’abord obtenir une langue de poésie qui se justifiât entièrement comme chant..., et trouver dans l’acte poétique une perspective religieuse — seule réponse au néant du temps


Il revient à ses premiers initiateurs : Baudelaire, Nerval : il lit François d’Assise, Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila, plus tard Jean de la Croix. Il rencontre la psychanalyse. Les Alpes italo-suises sont en toile de fond : Carona, le lac de Lugano.

Micha articule les quarante pages qui vont suivre (sur un total de quatre-vingt quatorze) sur ce qu’il appelle les cycles romanesques que Jouve va entreprendre , dix ans durant, de 1925 à 1935, cycles soutendus par autant de recueils poétiques.

« Lorsque j’abordais le genre roman, je ne voulais rien moins que le roman “poétique”


Le cycle de Paulina : avec les romans Paulina 1880, Le Monde Désert, et les recueils poétiques Les Noces, Le Paradis perdu.
Paulina Pandolfini , femme dans Paulina 1880:
J’avais les cheveux d’un noir bleu, la taille souple, mes seins étaient déjà formés à douze ans , mais j’étais pure comme l’eau.

Jacques de Todi, homme dans le Monde Désert :
Départ splendide de Jacques de Todi, santé absolue, pour la Bella Tola à 6 heures du matin en hiver, sur ses skis, presque nu... Je suis jeune. Je suis glorieux. Je pars.


Le cycle de Catherine : avec les romans Hécate et Vagadu.
Catherine Crachat, femme-garçon, sainte et démone :
Je crois que je vous la raconterai mon histoire. Mais d’abord — j’ai dit que j’étais très belle. Je sais que c'est vrai. Je suis belle par profession. Vous ne me le répétez pas car j'en ai les oreilles cassées. La beauté c'est une autre misère que l'on porte. Quand on l'a avec un certain esprit, on est malheureuse. Je voudrais devoir ma vie et ma position à autre chose. La phrase qui me déclare que je suis belle m'offense vraiment. « J'ai les yeux noirs très sensibles, l'ovale plein et régulier, une bouche merveilleuse, des cheveux sombres avec des reflets d'acier, ils peuvent être mousseux, ils peuvent prendre des écailles, ou coller à la tête; je suis la nouvelle beauté entre femme et homme, par excellence photogénique... etc. » On vend mes portraits en cartes-postales. Et je porte aussi mon nom, que je n'ai pas voulu changer, que j'ai seulement effacé derrière le prénom, pour l'écran. Catharina. C'est mauvais goût, romantique. J'ai une égale horreur pour mon nom et pour mon portrait. Il faut supporter les deux.
Je cherche un homme-tombeau. Je ne lui dirai d'ailleurs qu'un petit morceau de l'histoire. Voulez-
vous être cet homme-là ?


Le cycle d’Hélène : avec les proses d’Histoires Sanglantes et de la Scène Capitale et les poèmes de Sueur de Sang et de Matière Céleste.
Hélène, mère-amante, Léonide, amant-fils.
La chambre était bleue et vide. Elle resplendissait de la lumière particulière des bougies.
L'état d'attente dans lequel je me trouvais, je le comparerai volontiers à l'état d'une matinée d'été. Tout ce qui fait la force de l'homme arrivait à moi mais c'était la fraîcheur avec l'espérance. Mon désir si longtemps travaillé et éprouvé, je ne le sentais plus qu'à peine, tant la joie, véritablement pubère, de l'attendre, occupait mon esprit, me couvrait de ses ailes. Le plus beau ce fut lorsque je pus penser « je suis à toi » et me dédier à cette femme, qui allait apparaître par la petite porte du boudoir. Je fixais cette porte, je la voyais trembler avant de s'ouvrir. Un rai de lumière se voyait en dessous. Dans la chambre le grand lit bleu sombre n'était pas préparé pour la nuit, il était toujours bleu sombre et couleur de profonde
volupté. Les lumières contrariées les unes par les autres faisaient une clarté sans ombre et je me souvenais qu'il n'est rien de si doux à la peau que la clarté des bougies. Rapidement, je me déshabillais.
Hélène ouvrit la porte...


Les romans de Jouve aux chapitres brefs s’écartent des romans de son époque ; aujourd’hui encore, ils paraissent uniques, sous haute tension ; le matériau corporel, célébré dans les poèmes, est repris comme emblème dans les proses : l’Œil, la Bouche, la Chevelure.
Dans les uns et les autres : l’érotique et la mort. Et le sacré qui rôde !

82be48abbd5cb9f12bba4c2deb2f15c1.jpg


Dans un quatrième cycle “Catastrophe et Liberté”, les grandes proses romanesques sont achevées, place aux poèmes, aux essais et aux traductions.
C’est la Seconde guerre mondiale. Jouve se réfugie à Dieulefit, souhaite passer en Angleterre, mais il manque de “tous les moyens d’habileté, d’hardiesse et d’argent " ; il s’exile, quatre ans durant à Genève.

Il y écrira La Vierge de Paris :
« La lutte de la Poésie contre la catastrophe qu’elle incarne, dont elle fait son profit, c’est une lutte pour les valeurs immuables : en premier lieu l’être, la durée de la nation et de la langue ; en second lieu, l’idée de la nation, qui est pour nous Français : la Liberté. »


René Micha est assez peu disert sur l’engagement politique de Jouve et sur ses liens avec De Gaulle. Jouve, à l’instar de ce dernier, aurait souhaité concilier
ce qu’il pensait être l’essence française : l’esprit des Croisades et l’esprit des Révolutions (des volontaires de l’An II aux morts de la Commune). C’est à mille lieues de Déroulède, même quand il célèbre la soie du bleu/blanc/rouge ; éloigné aussi du lyrisme patriotique de la Diane française d’un Aragon :

L'esprit du cœur de division
A soufflé sur les opéras et les cathédrales
Sur les hautes rues dans les vieilles masures
Les monts déserts les plus sinistres marécages ;

L'esprit de misère a terrassé l'enfant
A vidé l'homme et fait pleurer l'épouse
L'esprit de honte a tordu le cœur des amants
Qui cherchent dans l'ombre des armes

Mais l'esprit de chagrin les a soudés ensemble
Comme les bois sous le vent pauvre
L'espoir leur a rendu la chair, nouvelles mains
Pour se tenir s'unir écorchés mais humains

Nouvelles mains pour chérir la guerre
Ne plus faire une économie de la mort
Et tous ressuscites par le martyre
Ecorcher comme il le faut la terre !
Le bois des pauvres


Les derniers recueils, Diadème, Mélodrame, Moires reprendront dans l’apaisement les thèmes familiers : le Christ, le sang, le nada, la mort, l’aimée, les aimées.
Dans la tension raffinée entre sexe et sacré, Jouve continue son histoire d'amour et de mort.

Grande et nue un instant après
Avoir dégagé les deux cuisses
Du petit pantalon serré

Un tour sur ses bas de rose
La hanche au centuron brodé
Provocante elle attende la chose

Deux seins belles poires belles et bistres
Épaules à porter des bras
Superbes mais surtout le bas

Ventre avançant l’énorme touffe
Forte et noire comme un péché
Que l’adoration étouffe.

Lulu II, in Moires


Toutes vous êtes je vous revois
Toutes chargées de moi et moi
Des sexes, des rires, des ombres
Des cheveux des dents et des lombes

La parole de salive et le nuage des beaux yeux
Le passage odorant du beau navire
La larme des enfants
Le gouffre de la chair rose et la prière

La pensée et le bout des doigts et les seins
Et la fautive crétaure ou genre humain
Toutes je vous ai dans un rêve
.......................................................................

Et celle-là la Morte avec de très grands yeux
De très grands cœurs et de plus longs cheveux
Poussés depuis qu'elle est allongée à son ombre
De très hautes douceurs ô divin du temps sombre

La Morte dit : animal des amours
Messager de l’humeur ah je comprends le cours
De mon voyage enfin de fantômes en formes
Et de chair en azur, faute en miséricorde ;

Messager d'un Amour que j'ai rêvé de voir
(Criminelle douceur et pauvreté jolie)
Je reconnais ton œil ineffable du soir

Je joins les impossibles de toute ma vie
Tu es le Christ : ô bien-aimé sur les collines
C'était toi déguisé en eux pour ma survie

Aurora, in Génie


Dans le dernier chapitre, est évoqué le traducteur de Shakespeare, ; ne sont que mentionnés : Hölderlin et Gongora.
L'essai s'achève sur les rapports de Jouve avec l'opéra. Avant et après guerre, il fut un spectateur assidu de Salzbourg et Aix-en-Provence. Au Wozzeck de Berg et surtout au Don Juan de Mozart, Jouve consacrera deux essais.
...De la polyphonie de Mozart, il apparaît que la substance soit en acier. Quelque chose d'extrêmement dur, et ployant, dans une douceur parfaite. Tristes, cruelles, souriantes, ce sont les explosions d'une matière dure ; on ne saurait trop insister sur ce point. La rupture est la loi de cet art d'harmonie suprême. Que manifeste une musique si essentiellement Musique ? La lutte de l'âme contre l'âme, de l'affect contre l'affect, la division déchirante, la blessure, la déchirante unité, puis la divine unité. L'unité ne s'obtient qu'en recouvrant la rupture incessante.
Le Don Juan de Mozart

Et puisque nous sommes parvenus à Mozart, revenons aux poèmes du recommencement de Jouve, à
Noces et ce dernier texte, l'Ave Verum, ce motet si bref que Mozart mis en musique qui clôt de manière poignante et pourtant pacifiée cette approche de Jouve.

Lorsque couchés sur le lit tiède de la mort
Tous les bijoux ôtés avec les œuvres
Tous les paysages décomposés
Tous les ciels noirs et tous les livres brûlés
Enfin nous approcherons avec majesté de nous-mêmes
Quand nous rejetterons les fleurs finales
Et les étoiles seront expliquées parmi notre âme,
Souris alors et donne un sourire de ton corps
Permets que nous te goûtions d'abord le jour de la mort
Qui est un grand jour de calme d'épousés,
Le monde heureux, les fils réconciliés.
Ave verum


Post-scriptum :
Pierre Jean Jouve en “ poche”

Romans
* Paulina 1880, livre de poche, 1964, Folio, 1974.
* Le Monde désert, livre de poche, 1968, L'Imaginaire, Gallimard, 1992.
* Aventure de Catherine Crachat I, Hécate, Folio, 1972.
* Aventure de Catherine Crachat II, Vagadu, Folio, 1989.
* La Scène capitale, L'Imaginaire, Gallimard,1982

Poésies
*Les Noces, suivi de Sueur de Sang, Préface de Jean Starobinski, poésie/Gallimard, 1966.
* Diadème, suivi de Mélodrame, Poésie/Gallimard,1970; nouvelle éd. 2006.
* Dans les Années profondes - Matière céleste - Proses, Présentation de Jerôme Thélot, Poésie/Gallimard, 1995.

Essais
* En miroir, 10/18, 1972.

pour prolonger René Micha
Pierre Jean JOUVE, l'homme grave, de Franck Venaille, JeanMichel Place/Poésie, 2004.

Sur la Toile
• Sur le site Wikipédia, une fiche Jouve très complète.
• Un site Pierre Jean JOUVE, par Béatrice Bonhomme qui coordonne le colloque ci-dessous.
• Une annonce d'un colloque Jouve qui s'est déroulé en août 2077, à Cerisy. (Bibliographie très complète). Il nous faut attendre les actes du colloque.
• Sur Paulina 1880, le site Terres de Femmes, d'Angèle Paoli.

samedi, 05 janvier 2008

lire et bloguer en 2008

Le temps de ranger les recueils, les documents qui ont accompagné l'année CHAR, et voilà que s'étalent les recueils et documents pour remettre Pierre Jean JOUVE sur le "métier" : je n'oubie point ma collection "Poètes d'aujourdh'hui" et laisse "traîner" mon Jouve depuis plus d'un an.
Inaugurer l'an 2008 avec cet homme qui brassa le désir et la faute, l'amour et la mort, qui, dans ses œuvres, nous guide de l’alcôve à l’oratoire et invite nos mains à glisser des terribles et fauves chevelures au feu de la touffe forte et noire comme un péché", tout en nous faisant entendre l'acier de la polyphonie mozartienne, j'aimerais bien que ce soit un signe d'orientation pour les lectures et relectures à venir.

Mais l'actualité nous presse au travers d'un Nouvel Obs en voie de "pepeolisation" — découverte en couverture, Dame de Beauvoir au beau cul y est nue ! —, qui incite le lecteur ainsi tout tourneboulé à relire les Lettres à l'Amant transatlantique et à lire La vieillesse — pour moi, c'est de saison — où l'auteure célèbre en l'ami Montaigne, la grandeur du vieillard.

Et j'ai encore à lire, pour les 9 et 16 janvier Les aubes de Linda Lê qui, au Lieu Unique, conversera avec Chloé Delaume dont il me faudra bien parcourir, au moins, Les mouflettes d'Atropos.

Et j'ai quelques point de vue à affûter pour un hommage à Julien GRACQ, le 10, à la salle Paul-Fort, avec Michel Chaillou, Pierre Michon, Jean-Claude Pinson, Rossi et un jeûnot, Tanguy Viel ! Avec les deux premiers nommés, je pressens que ce sera grandiose. Avec les autres, je ne sais ! Mais messieurs les "auteurs", méfiez-vous des vieux lecteurs qui n'ont jamais rendu visite à Louis Poirier, mais qui, modestement, l'ont lu !

Et je dois encore, demain, n'ayant point eu le courage de faire la queue, la nuit dernière, aller réserver quelques concerts pour les Folles journées sur Schubert en ses œuvres.

Et je dois achever la traduction de l'éloge de Prodicus de Saint Basile tout en avouant que la patrologie grecque, ainsi que la latine d'ailleurs, je les enverrais bien à la géhenne — non, aux enfers ! — ; mais après avoir écouté Répliques, ce matin sur une nouvelle traduction d'Augustin, je me persuade que c'est par la grâce insidieuse de ces Pères antiques que nous furent offerts, en notre XXe siècle (le précédent, déjà !!!) contradictoirement les sensuels tourments de Jouve et les analyses acérées de Dame de Beauvoir au beau cul*.
Quoiqu'au chignon trop serré !

JOUVE, "Poète d'aujourd'hui", quarante-huitième de la collection, ce sera pour lundi.
Promis, juré, craché !

* Beauté qui ne tardera pas à provoquer quelque débat.

jeudi, 03 janvier 2008

Chronique Portuaire de Nantes LXXV & bons vents !

BLOAVEZ MAD XA KEBIÉRÉ WAGA

(la Bonne année en breton et en soninké)

Bons vents à toutes et tous !

bc54ea8268192b530da3833237e94925.jpg

et pour la commencer, trois minces histoires de Corsaires Nantais.

Période Révolutionnaire


1797.— LE CORSAIRE " LE VOLTIGEUR " ET LE CHIRURGIEN CARON.

Spécialement construit pour la Course sur les chantiers de Nantes, le corsaire le Voltigeur, de 200 tx. et 10 can., sortait de la Loire le 4 octobre, sous les ordres d'Alexandre Giraud, avec un équipage de 110 marins et soldats. Après d'heureuses prises et de brillants combats, il fut lui-même amariné par la frégate anglaise la NYMPHE, après douze heures de chasse et un abordage dont il ne put se défendre, toutes ses munitions étant épuisées et ses matelots n'ayant plus que des barres d'ansept pour continuer la lutte. Plusieurs officiers et quinze marins anglais vinrent à bord de leur prise, ne conservant de son équipage que le chirurgien Caron, le chef de timonerie Granaud, et les blessés enfermés dans la cale ; le reste avait été transféré sur le navire capteur.
Le lendemain, la NYMPHE et sa prise, qui voyageaient de conserve, furent séparées par un fort grain. Le chirurgien Caron conçut alors le projet audacieux de reprendre le Voltigeur avec l'aide des matelots valides. Une première fois, il échoua ; ses complices furent enfermés à fond de cale, et lui seul fut laissé sur le pont pour soigner les blessés.
Malgré la présence de la NYMPHE, qui rejoignait à ce moment sa prise, Caron ne perdit pas l'espoir de reprendre le navire et prépara son plan. Pour réussir plus sûrement, il fit monter sur le pont le cuisinier Berranger et le boulanger Pavageau, qui feignirent de préparer le repas ; puis il se fit amener quatre des blessés les plus vigoureux, soi-disant pour faire de la charpie, et chargea son infirmier Jean-Jean de lui amener le plus fort gaillard de l'équipage enfermé dans la cale sous le prétexte de soigner ses blessures. Au signal donné, les neuf hommes bondirent sur les officiers attablés, les désarmèrent, ficellèrent les hommes de l'équipage anglais partout où ils les rencontrèrent, délivrèrent leurs camarades, et, prenant la direction du Voltigeur, le couvrirent soudain de toile et prirent chasse devant la NYMPHE qui se lançait à leur poursuite.
Ils furent assez heureux pour se réfugier sains et saufs à Audierne et revinrent de là à Nantes, où le Voltigeur et le brave Caron furent reçus avec enthousiasme (1).


LE CORSAIRE LE " VENGEUR ".

Par jolie brise maniable, le corsaire nantais le Vengeur courait grand largue le long des côtes anglaises, lorsque la vigie, perdue dans l'amoncellement des cordages et des manoeuvres, signala une voile par tribord, puis une autre, puis d'autres encore ; tout un convoi de soixante voiles escorté par un vaisseau de ligne, deux frégates, et plusieurs cutters. La proie était alléchante, sans doute, mais bien gardée ; néanmoins, le corsaire nantais s'attacha à sa poursuite, fuyant dès qu'un des navires de protection lui donnait la chasse, pour revenir aussitôt rôder sur les flancs du convoi dès que la surveillance se relâchait. Dès le soir même, il amarinait les TROIS-FRÈRES, de 250 tx. ; le lendemain, trois autres prises venaient se ranger successivement le long de ses flancs, et tandis qu'il rentrait au port, il réussit encore à s'emparer d'un trois-mâts suédois de 6 à 700 tx. (2).


LE CORSAIRE LE " FÉLIX ".

Le 10 octobre 1797, le fin cutter nantais, le Félix, corsaire de 200 tx,, 8 can. et 120 h., sortait de la Loire sous le commandement du brave capitain André Viaud, l'un des meilleurs Corsaires de la rivière.
Après avoir amariné plusieurs prises, il s'emparait de la JANE qu'il envoyait à Nantes en novembre ; ce furent les dernières nouvelles que l'on reçut jamais du corsaire nantais et de son équipage. La tradition rapporte qu'il se fit couler lui-même pour ne pas se rendre, après un combat contre une corvette anglaise en vue des côtes d'Irlande (3).
____________________________________________________________________________
(1) S. DE LA NICOLLIÈRE-TEIJEIRO, La Course et les Corsaires de Nantes, pp. 231-236.
(2) GALLOIS, Les Corsaires Français sous la République et l'Empire, t. II, p. 417.
(3) S. DE LA NICOLLIÈRE-TEIJEIRO, La Course et les Corsaires de Nantes, pp. 354-5