mardi, 31 mai 2005

Pour rien, comme ça

.........................................................................

Si je passe plus outre, et de la Rome neuve
Entre en la vieille Rome, adonques je ne trouve
Que de vieux monuments un grand monceau pierreux

 

Joachim Du Bellay
Les Regrets, LXXX



J'ai simplement lu ce tercet, ce soir, après le journal de l'A2.

lundi, 30 mai 2005

Non ou oui ? - Et alors ? - Non !


............................ô mondaine inconstance !
Ce qui est ferme est par le temps détruit,
Et ce qui fuit, au temps fait résistance



Joachim du BELLAY
Les Antiquités de Rome

dimanche, 29 mai 2005

Je, François Villon - seconde balade !

Voici, sans doute, notre premier poète urbain et, vu ses ressources d’étudiant désargenté - quand il ne volait point - le premier piéton de Paris. Peu importe l’exacte géographie du Paris de l’époque, puisque mon plan, imaginaire, n’est pas son plan. Je le suis, à l’oreille, de taverne en fontaine, de bordeau en cabaret, à travers ruelles et places, évitant les sergents à verge et les prêteurs à gages

Du Grand Godet, en passant par les Trumillières, le Barillet, Le Heaulme, la Crosse, la Pomme de pin, la Mule, près la rue Saint-Jacques, la rue des Lombards, la rue aux Fèves, le Châtelet, le Pont-au-Change, la Rotisserie de la Machecoue, la Pierre au Let, le Trou Perrette, jusqu’à la Couture du Temple.

C’est un bonheur, la lecture de Villon en notre temps ; certes, il existe des lexiques, des index, des glossaires qui permettent précision et compréhension, mais il est si bon de se laisser à la seule musique du mot ancien, de se le "mettre en goule" et, si vouloir même, de s’inventer un sens.
Que faire d’autre d’ailleurs quand, pour mieux nous égarer dans la langue, Villon nous écrit une Ballade en vieil langage françois

Car, ou soit ly sains appostolles
D'aubes vestuz, d'amys coeffez,
Qui ne seint fors saintes estolles
Dont par le col prent ly mauffez
De mal talant tous eschauffez,
Aussi bien meurt que filz servans,
De ceste vie cy brassez :
Autant en emporte ly vens.



Ou qu’il nous entraîne dans le verlan des étudiants d’alors, précédant de cinq cents ans, le bon vieil Albert Simonin et son argot de la pègre :

Joncheurs jonchans en joncherie
Rebignez bien ou joncherez
Qu'Ostac n'embroue vostre arerie
Ou accoles sont voz ainsnez
Poussez de la quille et brouez
Car tost seriez rouppieux
Eschec qu'accolez ne soies
Par la poe du marieux.

Bendez vous contre la faerie
Quant vous auront desbouses
N'estant a juc la rifflerie
Des angelz et leurs assoses
Berard si vous puist renversez
Si greffir laisses vos carrieux
La dure bien tost ne verres
Par la poe du marieux.

Entervez a la floterie
Chanter leur trois sans point songer
Qu'en astes ne soies en surie
Blanchir vos cuirs et essurgez
Bignes la mathe sans targer
Que voz ans n'en soient ruppieux
Plantes ailleurs contre assegier
Par la poe du marieux.
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Prince bevardz en esterie
Querez couplaus pour ramboureux
Et autour de vos ys luezie
Par la poe du marieux.

Il se targue même d’avoir appris de gentes dames le parler poitevin (!) - déjà donc le territoire linguistique s’organisait en parlers dominants et dominés -; mais il est vrai que l’oreiller fut et est encore le plus fécond des lieux pour un tel apprentissage

Se je parle ung poy poictevin,
Ice m'ont deux dames apris.

Illes sont tres belles et gentes,
Demourans a Saint Generou
Prez Saint Julïen de Voventes,
Marche de Bretaigne a Poictou.
Mais i ne di proprement ou
Yquelles pensent tous les jours ;
M'arme ! i ne suy moy si treffou,
Car i vueil celer mes amours.


Féru d’arts et de théologie, il est moins expert en linguistique et géographie. Il rencontra sans doute les deux dames lors de son premier exil angevin et Saint-Julien de Vouvantes est aux marches de Bretagne et de l’Anjou, non du Poitou et le parler y est plus gallo que poitevin. Néanmoins, l’amant cache bien le lieu de ses langagières amours, car je n’ai pas retrouvé “Saint-Generou” !
Faut-il suggérer que la jolie chanteuse, Jeanne Cherhal, native d’Erbray proche de Saint-Julien, est peut-être le fruit lointain de l’une ou l’autre de ces amours ?

Beaux égarements quand nous revenons dans une langue qui nous est plus familière, mais que Villon fait si harmonieusement chanter

Je plains le temps de ma jeunesse..
Allé s’en est, et je demeure

..................................................................
Mes jours s’en sont allés errants
..................................................................
La belle qui fut heaulmière
..................................................................
Vente, frêle, gèle, j’ai mon pain cuit.
Je suis paillard, la paillarde me suit.


Cette jouissance de la langue conduit droit à l’homme de plaisir ; hédoniste, il le fut - mais avait-il lu Épicure, sans doute censuré de chrétiens oublis ?

Pere Noé, qui plantastes la vigne,
Vous aussi, Loth, qui bustes au rocher
Par tel party qu'Amours, qui gens engingne,
De voz filles si vous fist approucher
- Pas ne le dy pour le vous reproucher -,
Archedeclin qui bien seustes cest art,
Tous trois vous pry que vous vueilliez prescher
L'ame du bon feu maistre Jehan Cotart.

Jadis extraict il fut de vostre ligne
Lui qui buvoit du meilleur et plus cher,
......................................................................
On ne luy sceust pot des mains arracher ;
De bien boire ne feut oncques fetart.
Nobles seigneurs, ne souffrez empescher
L'ame du bon feu maistre Jehan Cotart.

Comme homme beu qui chancelle et trepigne
L'ay veu souvent, quant il s'alloit coucher,
Et une foiz il se fist une bigne,
Bien m'en souvient, pour la pie juchier.
Brief, on n'eust sceu en ce monde sercher
Meilleur pïon, pour boire tost et tart.
Faictes entrer, quant vous orrez hucher,
L'ame du bon feu maistre Jehan Cotart.

Prince, il n'eust sceu jusqu'a terre cracher.
Tousjours crioit: « Haro, la gorge m'art ! »
Et si ne sceust onc sa seuf estancher
L'ame du bon feu maistre Jehan Cotart.


Ses errances ne durent guère lui procurer toujours bon toit, bon lit ; mais semble-t-il, qu’importaient luxe ou pauvreté, l’importance lui était de consommer la tendre luxure

Sur mol duvet assiz, ung gras chanoine,
Lez ung brasier, en chambre bien natee,
A son costé gisant dame Sidoine,
Blanche, tendre, polye et attintee,
Boire ypocras a jour et a nuytée,
Rire, jouer, mignonner et baiser,
Et nud a nud, pour mieulx des corps s'aisier,
Les vy tous deux par ung trou de mortaise.
Lors je cogneuz que, pour dueil appaisier,
Il n'est tresor que de vivre a son aise.

Se Franc Gontier et sa compagne Hélène
Eussent cette douce vie hantée,
D'oignons, civots, qui causent forte haleine
N'acontassent une bise tostée.
Tout leur maton, ne toute leur potée,
Ne prise un ail, je le dis sans noiser.
S'ils se vantent coucher sous le rosier,
Lequel vaut mieux ? Lit côtoyé de chaise ?
Ou'en dites-vous ? Faut-il à ce muser ?
Il n'est trésor que de vivre à son aise.

De gros pain bis vivent d'orge et d'avoine,
Et boivent eaue tout au long de l'année.
Tous les oiseaux d'ici en Babyloine
A tel école une seule journée
Ne me tendroient, non une matinée.
Or s'ébatte, de par Dieu, Franc Gontier,
Hélène o lui, sous le bel églantier :
Se bien leur est, cause n'ai qu'il me pèse
........................................................
Mais quoi qu'il soit du laboureux métier,
Il n'est trésor que de vivre à son aise.

Prince, juge, pour tôt nous accorder.
Quan est de moi, mais qu'à nul ne déplaise,
Petit enfant, j'ai oï recorder :
Il n'est trésor que de vivre à son aise.

Les contreditz de Franc Gontier


Plus complexes, déchirées, sont ses relations amoureuses, ancillaires, tarifées, châtelaines, paysannes, de bordeau, de taverne, de moutier ou de cour : il oscillera, dès Le Lais, entre nostagie tendre, amoureux dépit et plus qu’acerbe satire !

Le regard de celle m’a pris
Qui m’a été félonne et dure
..................................................

Foles amours font les gens bêtes :
Salomon en idolâtra,
Samson y perdit ses lunettes.
Bien est heureux qui rien n’y a !
....................................................
Abusé m'a et fait entendre
Tousjours d'un que ce feust ung aultre :
De farine que ce feut cendre,
D'un mortier ung chappel de faultre,
De viel machefer que feust peaultre,
D'ambesars que c'estoïent ternes
- Tousjours trompeur autruy engautre
Et prent vessies pour lanternes -,

Du ciel, une paille d'arrain,
Des nues une peau de veau,
Du main que c'estoit le serain,
D'ung troignon de chou, ung naviau,


Ainsi m'ont Amours abusé
Et pourmené de l'huys au pesle.
..................................................

Je renie Amours et despite
Et defie a feu et a sang.
Mort par elles me precepicte,
Et ne leur en chault pas d'un blanc.
Ma vïelle ay mis soubz le banc,
Amans je ne suivray jamais ;
Se jadiz je fuz de leur rang,
Je declaire que n'en suis mais.

Car j’ai mis le plumail au vent....


De dépit en dépit, fors sans doute nos deux belles de Saint-Julien de Vouvantes et une certaine Catherine de Vausselles, Villon se forgera une forme de mysoginie qui laissera traces et exemples pour toute notre littérature amoureuse à venir.
La Belle Heaulmière chantera les regrets de la beauté pour toutes celles que “jadis servait” ou ...payait le beau François.

Quant je pense, lasse ! au bon temps,
Quelle fus, quelle devenue;
Quant me regarde toute nue,
Et je me voy si tres changée,
Povre, seiche, mesgre, menue,
Je suis presque toute enragée.

Qu'est devenu ce front poly,
Ces cheveulx blons, sourcilz voultiz,
Grant entr’oeil, le regart joly,
Dont prenoie les plus soubtilz;
Ce beau nez droit, grant ni petit;
Ces petites joinctes oreilles,
Menton fourchu, cler vis traictiz,
Et ces belles levres vermeilles?

Ces gentes espaulles menues;
Ces bras longs et ces mains traictisses;
Petiz tetins, hanches charnues,
Eslevées, propres, faictisses
A tenir amoureuses lices;
Ces larges rains, ce sadinet
Assis sur grosses fermes cuisses,
Dedans son petit jardinet ?

Le front ridé, les cheveux gris,
Les sourcilz cheuz, les yeulz estains,
Qui faisoient regars et ris,
Dont mains marchans furent attains;
Nez courbes, de beaulté loingtains;
Oreilles pendans et moussues;
Le vis pally, mort et destains ;
Menton froncé, levres peaussues :
`
C'est d'umaine beaulté l'yssue!
Les bras cours et les mains contraites,
Les espaulles toutes bossues;
Mamelles, quoy ! toutes retraites;
Telles les hanches que les tetes.
Du sadinet, fy ! Quant des cuisses,
Cuisses ne sont plus, mais cuissetes,
Grivelées comme saulcisses.
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Ainsi le bon temps regretons
Entre nous, povres vielles sotes,
Assises bas, à crouppetons,
Tout en ung tas comme pelotes,
A petit feu de chènevotes
Tost allumées, tost estaintes;
Et jadis fusmes si mignotes ! ...


Rutebœuf, Eustache Deschamps, Christine de Pisan, Charles d’Orléans, et avant eux, troubadours et trouvères, Conon de Béthune, Gace Brulé, Guiot de Dijon, avaient célébré le mal d’amour et l'amant éconduit.
Aucun ne s’était avancé aussi loin dans le dire du désenchantement.

Chacun le dit à la volée,
« Pour un plaisir, mille doulours. »
..............................................
..............................................
Hé Dieu, si j’eusse étudié
Au temps de ma jeunesse folle
Et à bonnes mœurs dédié
J’eusse maison et couche molle.


Prenons congé en lisant le jouteur de mots et l’empêcheur de penser en rond

dans la Ballade des proverbes
.............................................

Tant gratte chèvre que mal gît
Tant va le pot à l’eau qu’il brise

dans la Ballade des menus propos

Je connais à la robe l’homme
Je connais le beau temps du laid
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Je connais le moine à la gonne
Je connais le maître au valet
Je connais au voile la nonne
Je connais quand pipeur jargonne
............................................................
Je connais le vin à la tonne
Je connais tout, fors que moi-même

dans la Ballade des contrevérités

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Voulez-vous que verté vous die ?
Il n’est de jouer qu’en maladie
Lettre vraye que tragédie
Lâche homme que chevaleureux

Orrible son que mélodie
Ni bien conseillé qu’amoureux


La ballade la plus triviale, non titrée, sur “les langues ennuyeuses” s’achèvera par cet envoi :

Prince passez tous ces friands morceaux
S’étamine, sac n’avez, ou bluteaux,
Parmi le fond d’une braye brenneuse
Mais par avant en étrons de pourceaux
Soient frites ces langues envieuses !


Lors de la joute de Blois avec et contre Charles d’Orléans, est-on plus dans un jeu de grands réthoriqueurs que dans le dit très héraclitéen de l’harmonie des contraires ?

Je meurs de seuf auprès de la fontaine,
Chaud comme feu, et tremble dent à dent ;
En mon pays suis en terre lointaine ;
Lez un brasier frissonne tout ardent ;
Nu comme un ver, vêtu en président,
Je ris en pleurs et attends sans espoir ;
Confort reprends en triste désespoir ;
Je m'éjouis et n'ai plaisir aucun ;
Puissant je suis sans force et sans pouvoir,
Bien recueilli, débouté de chacun.

Rien ne m'est sûr que la chose incertaine ;
Obscur, fors ce qui est tout évident ;
Doute ne fais, fors en chose certaine ;
Science tiens à soudain accident ;
Je gagne tout et demeure perdant ;
Au point du jour dis : " Dieu vous doint bon soir ! "
Gisant envers, j'ai grand paour de choir ;
J'ai bien de quoi et si n'en ai pas un ;
Echoite attends et d'homme ne suis hoir,
Bien recueilli, débouté de chacun.

De rien n'ai soin, si mets toute ma peine
D'acquérir biens et n'y suis prétendant ;
Qui mieux me dit, c'est cil qui plus m'ataine,
Et qui plus vrai, lors plus me va bourdant ;
Mon ami est, qui me fait entendant
D'un cygne blanc que c'est un corbeau noir ;
Et qui me nuit, crois qu'il m'aide à pourvoir ;
Bourde, verté, aujourd'hui m'est tout un ;
Je retiens tout, rien ne sait concevoir,
Bien recueilli, débouté de chacun.

Prince clément, or vous plaise savoir
Que j'entends mout et n'ai sens ne savoir :
Partial suis, à toutes lois commun.
Que sais-je plus ? Quoi ? Les gages ravoir,
Bien recueilli, débouté de chacun.

Je choisirai l’homme déchiré !
Je choisirai ce frère en humanité qui, en son ultime départ, nous écrit ceci :

Ci gît et dort en ce solier,
Qu'amour occit de son raillon,
Un pauvre petit écolier
Qui fut nommé François Villon.
Oncques de terre n'eut sillon.
Il donna tout, chacun le sait :
Table, tréteaux, pain, corbillon.
Pour Dieu, dites-en ce verset :

VERSET

Repos éternel donne à cil,
Sire, et clarté perpétuelle,
Qui vaillant plat ni écuelle
N'eut oncques, n'un brin de persil.

Il fut rés, chef, barbe et sourcils,
Comme un navet qu'on ret ou pèle.
Repos éternel donne à cil.

Rigueur le transmit en exil
Et lui frappa au cul la pelle,
Nonobstant qu'il dît : " J'en appelle ! "
Qui n'est pas terme trop subtil.
Repos éternel donne à cil.


Le ciel est sans doute vide. Villon, dans le repos du néant, nous parle encore !

Post-scriptum :
•Le site de la Société François Villon.
La vie et l'œuvre.
• Quelques belles Ballades.
• Biographie et anthologie
• Le dessin est de Brigitte Fleury dans les Œuvres complètes de Villon, Nouvelle Librairie de France, Paris 1980. (ou Imprimerie Nationale, 1975).
• La sculpture "la Belle Heaulmière" est de Rodin (?). Mais le rédacteur de la présente note, sans être un connaisseur érudit des œuvres, l'attribuerait plus volontiers à Camille Claudel que son amant Rodin exploita et copia avec l'impudeur que certains biographes ont dénoncée.

lundi, 23 mai 2005

Dac'hlmat en carène

Dac'hlmat à sec.
Sorti pour un carénage dont il avait bien besoin.
Et puis, il y avait nécessité de vérifier les dessous : quille, chaise de l'arbre, anodes, presse-étoupe.
Dans trois semaines, nous serons dans l'attente du bon créneau "météo"pour traverser le Golfe. Trois jours comme ceux qui s'annoncent jusqu'à samedi : vents d'est à suet, de 5 à 15 nœuds, cap au 250 sur la Estaca de Barès : fenêtre idéale !
Mais dans trois semaines, quid ?

Et le blogue ? Les cybercafés galiciens acceptent-ils les clés usb ? Où en est l'informatique collective de la péninsule ibérique ? Naguère, ce fut entre Galice, Portugal et Andalousie, un petit paradis : chaque port avait deux, trois, quatre cybercentres : tu pointais avec ta disquette 3,5 et tu envoyais tes courriels et tu lisais les messages amis. Les ports de Bretagne-Sud sont un désert !
Ce sera plus simple avec le blogue. Mais...
J'y pensais tout en passant le karcher cet après-midi.
Je rêvais aussi : cybercafés, bar à tapas, cidrerias et déchiquetés des si belles rias !

Retour de Foleux, écouté sur France Cul Travaux publics de Jean Lebrun avec un passionnant Bernard Stiegler
Encore une eau philosophale pour plonger ; "o'lé be'n aise" : il met les Grecs dans toutes ses phrases !

Ce que je retiens


«... C'est pourquoi je ne crains pas de toujours me ratttacher à une tradition philosophique, pour raviver, si je le puis, des potentialités non déployées, et peut-être réprimées aussi, de telle ou telle grande philosophie. »


Paul RICŒUR
entretien avec Michel Contat
dans Le Monde du 27 juin 1987,
repris dans Le Monde du 22 mai de cet an.

Et il me faudra lire et relire La Mémoire, l'Histoire, l'Oubli.

samedi, 21 mai 2005

Je, François Villon

Je, François Villon...
Décidémment cet homme écrira toujours dans l’urgence du partir -du fuir ! -, il donne, il pardonne, il part et il donne. Tout.

Le François Villon est le second bouquin de la collection Poètes d’hier et d’aujourd’hui, inaugurée par un Ronsard. Il paraît dans le premier trimestre 1958 ; je l’achète en juillet, retour de mon premier grand voyage. La malle aux poètes n’est point encore trop lourde.

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Seghers a confié la présentation et le choix des textes à Jacques Charpier - à propos de celui-ci, j’ai découvert qu’il était aussi poète et que René Char l’avait appuyé.
La ligne éditoriale s’écarte de la collection initiale : un tableau synoptique des événements littéraires, artistiques et historiques, une suite iconographique et son commentaire - dans le Villon, elle est riche (30 pages), reprenant les données du tableau synoptique et amorçant la biographie du poète.
La dernière phrase introduit la problématique qui est celle de Charpier :
En ce monde où un vieil univers s’abîme et une aurore s’apprête , Villon est-il un héritier ou un prophète ?
Suivent l’étude sur le poète et son œuvre (30 pages) quasi complète le Lais, le Testament, les poésies diverses ; à l’appui, un glossaire et un index.
Cinq pages de bibliographie : manuscrits, principales éditions et études.
Le livre se clôt sur la discographie : Villon fut beaucoup dit et... chanté. Et ne sont pas encore cités Brassens et les autres...

Jacques Charpier tente de dégager Villon de sa légende et du rôle que l’on lui a fait tenir dans la littérature française, de souligner la “présence humaine” dans l’œuvre qui s’annonce, hors de toute certitude, par un “qui suis-je”, premier dans le Moyen-Age des arts :

Prince, je congnois tout en somme,
Je congnois colorez et blesmes,
Je congnois Mort, qui tout consomme,
Je congnois tout fors que moy mesmes.


Villon va aussi effacer l’intime complicité que l’homme d’alors entretient, à la lumière de la foi et de l’espérance chrétiennes, avec la mort.

Mon pere est mort, Dieu en ait l'ame;
Quant est du corps, il git sous lame . .
J'entens que ma mere mourra,
--Et le sait bien, la pauvre femme --
Et le fils pas ne demourra.

Je connais que pauvres et riches,
Sages et folz, prestres et lais
Nobles, villains, larges et chiches,
Petits et grand, et beaulx et laiz,
Dames à rebrassés collets,
De quelconque condition,
Portant atours et bourrelets,
Mort saisit sans exception.

Et meurent Paris et Helène,
Quiconque meurt, meurt à douleur


« ... Et voici que se développe, à partir de ces vers admirables du TESTAMENT, l’une des lamentations les plus retenues, les plus bouleversantes que jamais poète ait poussées. »
S’élève la Ballade des Dames du temps jadis :
Dictes moi où, n’en quel pays,
Est Flora la belle romaine,
Archipiade, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine,
Echo parlant quand bruit on maine
Dessus rivière ou sur estan
Qui beauté eut trop plus qu’humaine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Où est la très sage Héloïs,
Pour qui fut chastré et puis moine
Pierre Esbaillart, à Saint Denis ?
Pour son amour eut cest essoine.
Semblablement, où est la Reine
Qui commanda que Buridan
Fut jeté en un sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

La reine Blanche comme un lys
Qui chantait à voix de sirène,
Berthe au grand pied, Béatrix, Allys,
Haremburges qui tint le Maine,
Et Jehanne, la bonne Lorraine
Qu’Anglais brûlèrent à Rouen ;
Où sont-ils, Vierge souveraine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Prince, n’enquerez de semaine
Où elles sont, ni de cest an
Qu’à ce refrain ne vous remaine :
Mais où sont les neiges d’antan ?


Mais à celles et ceux qui dénient au Testament d’être un texte autobiographique, ne serait-ce donc qu’un rimailleur professionnel qui pleurerait en ce rondeau ?

Mort, j'appelle de ta rigueur,
Qui m'as ma maîtresse ravie,
Et n'es pas encore assouvie
Si tu ne me tiens en langueur :
Onc puis n'eus force ni vigueur ;
Mais que te nuisait-elle en vie,
Mort ?

Deux étions et n'avions qu'un coeur ;
S'il est mort, force est que devie,
Voire, ou que je vive sans vie
Comme les images, par coeur,
Mort !

La mort, pour Villon, l’irrémédiable étrangère !

Demain dimanche, ou le dimanche suivant, encore quelques pas avec ce frère très humain.

Post-scriptum :
Cette note est dédiée à cette femme d'Outre-Atlantique qui tint jusqu’à ces derniers jours une belle chronique et d’amour et de douleur dans Circonvolutes.
Villon n’eut pas désavoué l’adage qui sous-titrait le blogue :
Lux et umbra vicissim sed semper amor

Dommage que Circonvolutes soit devenu ombre et silence.



vendredi, 20 mai 2005

Bonne semaine !

Semaine active à rebours !

Hier soir, je m’en vais au Beaulieu voir Yasmin, avec donc le projet d’être un cinéphile sérieux - j’ai une forte sympathie pour le cinéma britannique de ces temps, le social et le politique regagnent avec lui les lettres de noblesse et d’efficacité du néoréalisme italien de jadis (!) - les bobineaux s’étant égarés, l’équipe - au Beaulieu, c’est Art et essai, mais ce sont des bénévoles - nous a proposé Le fil à la patte de Michel Deville.
Autre chose, n’est-ce pas ! Mais j’aime aussi la cruauté légère et érotique de Deville. Ha ! il faut bien reconnaître que les caleçonnades de Feydeau alourdissent un tantinet l’art de Deville, mais les parties de jambes en l’air de la Béart et du Berling sont ébouriffantes. La belle Emmanuelle, pleureuse, garce, jouisseuse, ravit et la nudité en chapeau d’un Berling qui ne craint point d’afficher une “sculpture” qui s’empâte est émouvante. Le “castinge” est à l’avenant, dans les haleines fortes, les gilets rayés des valets ; le coup du téléphone portable qui joue l’intrus à la Belle époque est un fichu gag.

Le matin, le Grec ancien m’avait emmené dans un texte fort trouble et peu connu du sieur Platon, le “Lysis” : à mon avis, sous couvert d’approche pédagogique, il ne s’agit que de l’exposé d’une drague pédophile dans les rets maïeutiques de Socrate qui a bon dos... ou vilain cul ! Enfin ! Comme le texte est bourré d’héllénismes, de crases et des particules qui font fleurir la bonne vieille langue, on tolère !

La veille, c’est-à-dire mercredi, le cycle Mahler et la IIIe symphonie. Lourde, lourde lourde et...longue ! Étaient las, ou le père grapheus tis, ou le maître Karabtchevsky, ou son orchestre. Ou Mahler, plus simplement ? Bref, ça n’en finissait plus. Disparues, les sublimes emmenées au silence de la Deuxième : les caisses et les cuivres, potentiomètres à fond, et des cordes geignant dans des bois sans mystère. Soirée lourde !
Ah si ! Éléna Zaremba, la voix de contralto qui élève avec gravité le texte de Nietzsche, dans Ainsi parlait Zarathoustra :

Ô Homme, prête l’oreille !
Que dit minuit profond ?


Mardi soir, c’était une heure avec... René Char. À la fin de l’heure, le lecteur était heureux, la tâche avait été honnêtement accomplie, l’auditoire tout aussi inquiet que le lecteur en son commencement, attentif et rassuré. Les pentes “chariennes” sont arides, mais les Feuillets d’Hypnos sont bien le sentier pour s’y aventurer. Ou pour se réconcilier avec l’obscurité !
Il y avait sourires rassérénés à la sortie de la médiathèque. Je regrette pourtant que nous n’ayons pu aborder ce qui, pour moi, est devenu le cœur des Feuillets : la violence, inacceptable, et la contre-violence juste et nécessaire ; car c’est bien le sang, le “sang supplicié”, le sang de l’embuscade et des exécutions sommaires qui coule dans ces carnets de maquis. N’oublions pas : ce temps des MAQUIS est le temps des CAMPS !
Et Char peut bien tenter de conjurer l’atroce en convoquant la Beauté : l’horreur, injustifiée ET justifiée, est !
Insoluble, inoubliable, ineffaçable situation humaine ! Même si, en ces temps d’oublieuse mémoire, nous paraissons, nous Européens, très éloignés de cette cruauté.

Les yeux seuls sont capables de pousser un cri.


Et la semaine avait débuté avec ...Nietzsche.
St. qui est “nietzschéen” proposait le regard du philosophe sur les Écritures bibliques. Comme, en décembre, son regard sur la tragédie. Il n’a guère été question des “saintes écritures”, il nous a plutôt nettoyer le concept du Surhomme et de la volonté de puissance. Essayer du moins !
Michel Onfray - j’ai emprunté à mon bon vieil Er Klasker le Traité d’athéologie que je me refusais à acheter - ne devrait plus déplorer l’inexistence de Feuerbach sur le marché philosophique. St. parlant de l’athéisme (?) de Nietzsche s’est, longuement et fort bien, égaré dans l’athéisme de Feuerbach et la réappropriation des forces créatrices de l’homme.
Pour m’extirper de mes derniers embourbements transcendantaux, ça me va bien. Mieux, en tout cas, que des engagements laïcs de libre penseur.
Achever la vie en philosophant et en lisant le Grec ancien ! Ma foi !

La lecture de Nietzsche sur la féminité me donne cependant furieuse envie “d’aller chez les femmes” y relire les sources de mon “féminisme”.
La Belle Louïse, Marie de Gournay, Ninon de Lenclos, la Grande George et madame Séverine Auffret récurent (!) mon machisme en me rendant mieux homme.

Post-scriptum :
Retour en force sur la table de Rimbaud et de... Nietzsche avec “Illuminations” - en poche - de... Philippe Sollers.
J’ai certain penchant pour l’essayiste ; la platitude de langue du romancier ne me chaut point - mais, “on” est de “la classe”. Je trouve, malgré tout, que le monsieur fait fort : il nous a déjà “fourgué” une Divine comédie ; il réédite - c’est le moment de l’écrire - avec ces (ses) Illuminations. Gonflé ! Je vais le suspecter de pratiquer la récupération abusive du titre des grandes œuvres à des fins de gloriole personnelle. La rigueur et l’honnêteté ne semblent point vertus premières de l’édition, ces jours-ci.

Et Villon, dans tout ça ?
Plus de cinq siècles à remonter. Le dénivelé est rude pour le rédacteur de blogue !



mardi, 17 mai 2005

L'heure avec...

Longtemps que je ne me suis plus confronté avec un public de lecteurs.
Cet après-midi, je me mets à craindre l'abrupt de certains aphorismes des Feuillets d'Hypnos qui n'ont pas la durée de diction nécessaire pour atteindre le profond d'une écoute.
Un peu benêt de me reconnaître une tension qui serait le "trac".
Et c'est bien le temps de lecture que j'appréhende.
Le silence ? Fécond ? Dubitatif ? Ennuyé ?

L'échange irriguera le penser, libérera le souffle.

Il faut repousser le quai du pied. Avec fermeté !

lundi, 16 mai 2005

De l'un à l'autre

Lecture oscillante entre le vaurien, beau poète citadin qui arpente les ruelles mal famées d'un Paris insoupçonné - eh, oui ! pourquoi pas Villon en piéton de Paris - et le philosophe du maquis qui illumine avec ses réfractaires les plateaux de Haute-Provence.

L’un à écrire pour mercredi, c'est décidé : la note sur le “poète d’hier et d’aujourd’hui” s’enfante avec quelque lenteur.
L’autre, à lire. “L’heure avec...René Char" est, demain, retardée jusqu’à la tombée du jour.

L'un

Puisque mon sens fut à repos
Et l'entendement desmellé,
Je cuiday finer mon propos,
Mais mon encre trouvay gelé
Et mon cierge trouvay soufflé ;
De feu je n'eusse pu finer,
Si m'endormis, tout enmouflé,
Et ne peuz autrement finer.


L’autre
Je me fais violence pour conserver, malgré mon humeur, ma voix d’encre. Aussi, est-ce d’une plume à bec de bélier, sans cesse éteinte, sans cesse rallumée, ramassée, tendue et d’une haleine que j’écris ceci, que j’oublie cela.


Hommes d’écriture !

samedi, 14 mai 2005

La virée de Gascogne

D’Agen vers Meilhan, quelques heures sur les rives de la Baïse à Nérac.
Ombre de la grande dame que fut Jeanne d’Albret, femme de refus, fine lettrée et “parpaillotte” convaincue .
J’ai rangé la voiture près de l’hôtel de Sully.
À propos ! Montaigne poussa-t-il ses chevauchées jusqu’aux terres de Nérac pour rencontrer son ami Henri de Navarre ? La Margot, la reine belle, y séjourna-t-elle ?
Je me fais ainsi mon cinéma de cape, d’épée et de... littérature.

De Meilhan à Dax, avec quatre pots de foie gras, de magrets et un de basilic, dans le coffre, nous avons roulé dans l’enchantement embaumé des acacias en fleurs.
Dax est donc la plus grande ville d’eaux, au moins par le nombre d’établissements thermaux. Dix-sept, du plus "romain" au plus rococo en passant par le pur "art-déco" de l'hôtel Splendid.
Nous ne venions point pour prendre les eaux, quoique Nicléane en tirerait des bénéfices certains. Nous y venions pour revoir une “vieille amitié”, Am. qui, abandonnant les images et l’Éducation populaire, s’est campée, depuis dix ans, derrière les fourneaux. Et admirablement !
À quelques pas de la cathédrale, allez aux "Champs de l’Adour". Am et Ch, son amie méritent largement le Guide du Routard, le Gault et Millau qui sont affichés. C’est mieux que bon et c’est beau.
Nous, nous y étions pour la chaleur d’un ancien compagnonnage.

Francis Jammes n’est pas très loin et la Chalosse, un pays lumineux en ce mai. Curieusement son nom m’évoquait autre chose qu’un sentiment géographique ; mais c’était obscur dans ma mémoire. Ça s’est vite clarifié quand, après une escapade vespérale, nous sommes rentrés à Dax en traversant ... Saint-Vincent-de-Paul.
Eh oui ! Monsieur Vincent de Maurice Cloche, le Pierre Fresnay inoubliable, humble curé interpellant en leurs logis les riches nobles, réfugiés à la Décaméron, pour échapper à la peste, ou aumônier des galères royales soignant les galériens. J’aimerais bien le dvd ; Cloche n’était sans doute point grand cinéaste, mais j’ai souvenir de beaux plans en noir et blanc. C’était mon premier vrai film et mes premières larmes cinématographiques : les Frères de Ploermel veillaient à notre complète éducation. Ce devait être en 1947.

Fortuitement, dans le Libé-livres de ce jeudi 12 mai, Pierre Guyotat parle de quoi ? De Vincent de Paul déclarant à la fin de sa vie “Je n’ai rien fait”. Guyotat conclut l'entretien avec le journaliste :« Il faut donc se dépouiller un peu plus à chaque action, jusqu’au rien. Ce que vous avez fait est annulé par ce que vous devez faire encore. »
J’apprécie ces rapprochements fortuits.
“Qui paraissent fortuits” écrit Borgès.

jeudi, 12 mai 2005

Cap-de-l’Homy, fin de matinée

« À l’Océan ! ». Ainsi disent-ils, ceux du Bassin d’Arcachon.
Faible brise de suroît. Les oyats frémissent à peine au sommet de la dune.
Petite houle qui déferle à l’infini.
Immensité de la plage.

Dans le sud, un pêcheur et ses trois cannes de surf-casting, longues antennes à peine visibles.
Tout au nord, sur un spot plus animé de vagues, deux surfeurs.
En face de moi, à la limite de l’écrasement de la vague, quand l’estran est encore miroir, quatre enfants jouent.

De la dune, deux belles en paréo descendent, elles s’éloignent. Vers les surfeurs.
À mi-chemin, s’arrêtent, étendent leurs serviettes de bain.
Glissent les paréos.
Elles sont nues !

medium_ocean.jpg

lundi, 09 mai 2005

Le blogue encore bancal

Depuis hier, virée d'Aquitaine...
Noémie et Célia ont repris la rue de l'école !
Le blogue va se faire brinquebaler au hasard des connexions, chez les amis.
Agen, Meilhan, Dax, La Hume, Carbon-Blanc.
J'aime bien "revisiter" la forêt landaise.

Soirées chaleureuses en perspective au "Cœur de Ptah" et chez Er Klasker. Les Médoc et autres Graves vont teinter les veillées et ce foutu projet de constitution européenne animer les vieux cerveaux militants de naguère et... d'encore aujourd'hui !


dimanche, 08 mai 2005

Cet autre 8 mai 1945

« Ils feront un arrêt ému à Sétif. À la gargote, Rabéa et Saïdi s’entretiennent longuement en arabe des événements de 1945. Quelle famille de l’est algérien n’a pas été concernée par ces massacres ? Lors d’une de leurs toutes premières rencontrées, Rabéa lui a dit la mort de son père, tué lors d'un assaut à Monte-Cassino. De sa mère, éventrée à Aïn-Malah, un village proche d'ici. Mais elle ne s’est point étendue, elle a très vite parlé de son grand-père.....

Près de soixante après, que demeure-t-il de cette atrocité ? Quelques livres sur les massacres coloniaux. Qui a encore douleur de ces morts ?
Sétif, Guelma et Kherrata, Perigotville et Fedj-Mezzana, Pascal et Colbert, Saint-Arnaud et Villars, Millésimo et l’horreur des fours à chaux d’Héliopolis !
On discute l’arithmétique du massacre.
Mais ce qui importe c’est mémoire du sang paysan, le sang artisan, le sang des jeunes et des vieux.
Ce qui importe, c’est mémoire de la paysanne au ventre doublement ouvert et souillé.

À cette époque,il n’a lu que les pages de Nedjma.

« Lakhdar et Mustapha quittent le cercle de la jeunesse, à la recherche des banderoles.
Les paysans sont prêts pour le défilé,
– Pourquoi diable ont-ils amené leurs bestiaux ?
Ouvriers agricoles, ouvriers, commerçants. Soleil. Beaucoup de monde. L’Allemagne a capitulé.
Couples. Brasseries bondées.
Les cloches.
Cérémonie officielle ; monument aux morts.
Contre-manifestation populaire.
Assez de promesses. 1870. 1918. 1945.
Aujourd'hui, 8 mai, est-ce vraiment la victoire ?
Les scouts défilent à l’avant, puis les étudiants.
........................
L’hymne commence sur des lèvres d’enfants :

De nos montagnes s’élève
La voix des hommes libres...»


Il en sait quelque chose de ce 8 mai 1945, Yacine, il y était. Au commencement, les “arabes” ne fêtent, eux aussi, que la Victoire ; mais “on” leur a fait des promesses, non ?
Leur faute, impardonnable, il est vrai, puisqu’ils vont être massacrés pour ce geste - c’est de déployer des drapeaux “algériens”, le Croissant et l’Étoile dessinés sur un fond mi-vert, mi-blanc par le leader indépendantiste, Messsali-Hadj !

La responsabilité devant l’Histoire se dilue jusqu’aux seconds couteaux : Achiary, Butterlin, Abbo et d’autres. Soit. Mais encore !
Le Grand Libérateur qui est l’Intouchable, a su, lui ! Il n’a rien dit !
Comme s’est tu son vice-président du Conseil, un certain Maurice Thorez ! Comme s’est tu un certain Tillon son ministre de l’Air ! Comme, dix-sept ans et cinq jours plus tard, en pérorant sur le balcon entouré de ceux qui, trois ans et quelques jours plus tard allaient lui chier dans ses bottes de cavalier du grand destin : sur la torture, il savait encore et il ne dit toujours rien.
Il changeait seulement de point de vue sur l’Histoire.
Comme Charonne et ses empalés, ses noyés, ses écrasés, ses étouffés par son préfet de police de Paris, Papon.
Le pesant silence de ses Mémoires.

Dix ans plus tard, en août 1955, - faut-il là aussi discuter l'arithmétique de l'horreur -l’odieux Zighout Youcef, en commandant les atrocités de Phillippeville, d’Aïn-M’lila ne fera que volontairement creuser l’amère fosse de cadavres qui séparera pour longtemps les deux communautés ........»


Les lignes ont été écrites en 1995. Beaucoup de chemin parcouru depuis dix ans.
Ma lecture de Nedjma en 1958 est très succincte ; il ne s’agit que de quelques extraits, publiés dans le n°7/8 de la revue ESPRIT qui propose, en 1958, un panorama du Nouveau Roman.

À Sétif, ce 8 mai 1945, Kateb Yacine, non seulement y était, mais il fut arrêté, interné, torturé. Il suffit de relire les pages 57 à 60. Avec grande pudeur, Kateb s’efface derrière le personnage de Lakhdar.

Je l’avais rencontré, par hasard, au printemps 1965, dans un café “maure” de Sédrata. Je menais un recensement sur les enfants du coin, qui avaient sauté sur les mines de la ligne Morice. Je lui avais confié l’influence profonde que Nedjma et le Cadavre encerclé avaient eue sur mon parcours algérien. L’après-midi de ce jour-là, il m’emmena visiter le site de Khémissa. Nous nous entretînmes longuement de Augustin de Taghaste, de Dihya Al Kahina. Le Nadhor, lieu mythique du roman, est voisin de ces ruines qui gardent traces fabuleuses de la culture romano-berbère.
En nous quittant, nous nous donnâmes une longue accolade.


Cette année, l’ambassadeur de France en Algérie aurait fait “amende honorable”, à Sétif même.
Ce ne sera pas, cependant, toujours aisé d’enseigner la mission civilisatrice de la colonisation !

En 1960, ils n’étaient que quelques-unes, quelques-uns, à tenter de combler l’amère fosse.
La pourvoyeuse des maquis “fell” et l’ancien commando de chasse, en “ennemis complémentaires” et amants, commençaient de la combler à leur manière.

Nous nous sommes tant aimés !

Quatre ans durant, jusqu’à ce que la camarde nous brise.

Post-scriptum :
KATEB Yacine, Nedjma, Le Seuil, 1956.
Yves BENOT, Massacres coloniaux, 1944-1950 : la IVe République et la mise au pas des colonies françaises, préface de François Maspéro, Coll. Sciences humaines et sociales, La Découverte/poche, 2001.

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samedi, 07 mai 2005

En préparant la lecture des Feuillets d'Hypnos

Préparer ma lecture des Feuillets d’Hypnos me conduit à réouvrir quelques livres publiés sur René Char.

Si, jusqu’en 1980, hors les études dans les revues, il y a peu de livres - Georges Mounin, Greta Rau et les deux Seghers (Pierre Berger et Pierre Guerre) - l’édition va accroître les titres pour la fin du siècle.

De Christine Dupouy à Éric Marty, en passant par Jean Pénard, Jean Voellmy, Serge Velay, Jean-Michel Maulpoix, Gabriel Bounoure, Paul Veyne, je retiens comme précieux les deux tomes de Jean-Claude Mathieu - La poésie de René Char ou le sel de la splendeur, chez José Corti, 1984 & 1988 - et le René Char, Traces de Philippe Castellin aux Éditeurs Évidant (sic), en 1989.
Il me semble que l’un et l’autre reçurent l’entière approbation de Char qui était pour le moins connu pour ses sautes d’humeur à l’égard des critiques universitaires.
Le René Char et ses poèmes de Paul Veyne - Gallimard, 1990 -demeure d’une grande saveur et l’humour est sous-jacent , qui laisse percevoir les tornades colériques que dut affronter l’historien et philosophe, venant du poète.

Post-scriptum
: Irai-je jusqu’à présenter sur la table exposant les livres de et sur Char, le faible pamphlet de François Crouzet, Contre René Char aux Belles Lettres, coll. Iconoclatses, 1992 ? Je ne sais !
Au fait, qui est François Crouzet ?

vendredi, 06 mai 2005

...de ceux qui refusent !

À l’Ouverture le troubadour. Villon est sur les lieux....”
René Char, Page d’ascendants pour l’an 1964


Une lecture proposée des Feuillets d’Hypnos pour le mardi 17 mai m’accapare et voilà comment un des premiers grands révoltés de notre langue s’efface devant un de ses héritiers en refus.

S'ajoutent deux tendres petites canailles qui accaparent le petit Mac à la pomme croquée : Noémie et Célia, entre le Pirate des Caraïbes, la vie est belle, l'Odyssée de l'espèce, ne me laissent pas le moindre petit coin d'écran !

J'invite les lectrices et lecteurs de mon blogue à cette lecture des Feuillets d'Hypnos ; leur oreille attentive, bienveillante et critique me sera la bien venue.
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