jeudi, 26 novembre 2009
persister à contredire la mort
Nuit du 25 au 26 novembre 1964.
D'Annaba, j'atterris à Orly. Pluie glacée sur la ville. Je ne sais quelle navette jusqu'à Montparnasse... je ne sais même plus quelle ligne de métro pour l'hôpital Tenon.
Hors ce lancinant et incongru message publicitaire éclair dans la pénombre entre les stations de métro : DUBO DUBON DUBONNET...DUBO DUBON DUBONNET...DUBO DUBON DUBONNET, dans la trépidation cadencée des roues.
Marche rageuse sous la pluie pour, dans l'antichambre de la morgue, me heurter à ces deux hommes hébétés de sommeil : « Vous ne pouvez la voir à cette heure. Attendez le jour. »
Au petit matin de ce jourd'hui, dans L'éloge du savoir, à propos de son Journal de deuil, Antoine Compagnon cite cette réticence pudique de Roland Barthes :
« Je ne veux pas en parler par peur de faire de la littérature – ou sans être sûr que c’en ne sera pas – bien qu’en fait la littérature s’origine dans ces vérités ».
Saura-t-il avant sa propre disparition que seuls les mots, arrachés dans la mémoire, contredisent la mort
Ainsi le « revenir », quoi qu'on fasse, s'inscrit à la suite du devenir ; le souvenir lui-même, loin d'être un avenir renversé, survient dans le cours du devenir : le rappel n'est-il pas un événement de notre présent ? Le souvenir, en ce sens, est encore un « survenir ». Revenir, en ce sens, est encore une manière d'advenir. Car le passé advient, même quand il revient ! Oui, le temps est toujours à l'endroit, même quand on s'imagine le parcourir à l'envers ; toujours dirigé vers l'avant, même quand on croit remonter vers l'arrière.
Vladimir Jankélévtich
La mort, p. 292
lundi, 28 septembre 2009
Youenn a viré de bord
Dach'lmat à peine quai, une voix bien aimée m'a appris que Youenn avait largué ses aussières pour jamais.
Il a dû virer. Cap à l'ouest. Il savait si bien les vents.
Certains, sur notre rive, ont vu sa voile s'effacer à l'horizon.
Déjà, de l'autre côté de la mer, des inconnus disent reconnaître cette voile.
Ainsi, dans le poème de William Blake, il est écrit :
Je suis debout au bord de la plage
un voilier passe dans la brise du matin
et part vers l'océan
il est la beauté, il est la vie.
Je le regarde jusqu'à ce qu'il disparaisse de l'horizon.
Quelqu'un à mon côté dit : "il est parti"
parti vers où ? Parti de mon regard, c'est tout !
Son mât est toujours aussi haut
la coque a toujours la force de porter sa charge humaine.
Sa disparition totale de ma vue
est en moi, pas en lui.
Et juste au moment où quelqu'un près de moi dit "il est parti",
il y en d'autres qui le voyant poindre à l'horizon et venir vers eux
s'exclament avec joie : "le voilà "
C'est çà la mort
De Youenn, je garde ce conseil :
« Vire de bord du côté où le vent va venir ! »
Pourquoi, lui, Youenn, a-t-il viré si tôt ?
samedi, 09 mai 2009
8 mai 1945
Aller de commémoration en commémoration, d'année en année ? Est-ce bien nécessaire ? Les uns exigent la repentance, les autres, à qui elle est demandée, se taisent. Et alors ?
Alors je me contente seulement de renvoyer, avec un jour de retard, et ce n'est pas un acte manqué, mes visiteuses et visiteurs à ma note de l'an 2005 sur ce 8 mai.
Je n'ai point épuisé ma mémoire, mais je ne veux pas corroder mes mots par un usage commémoratif trop fréquent.
Ami(e)s, un clique sur la date en rouge suffira donc pour ce 8 mai 2009.
vendredi, 10 avril 2009
je n'ai pas tué
...Tamloul, c’est moins grandiose, on ne gravit pas de crêtes nocturnes comme des félins, on ne dévale pas dans les oueds comme des gamins au petit matin.
On demeure une heure, deux heures, tapis dans l’ajout de nuit que donne le mur de branches et de pisé du gourbi. Tu attends, tu écoutes, tu écoutes intensément, tu sens le copain à portée de ta main, tu ne vois pas son visage charbonné au bouchon brûlé, mais de temps à autre, vos deux mains se rejoignent rassurantes, tièdes, presque tendres.
Au moindre bruit lointain, proche, le geste s’affermit, les visages se rapprochent. Murmures pour s’assurer de la réalité ou de l’hallucination. Les corps, seuls, en bougeant appuyés au mur, ont fait crisser le bois. De l’autre côté, ce bruit léger a-t-il été entendu ? Ils l’espérent. En tout cas, quand ils “décrocheront”, ils ne prendront plus aucune précaution. Que les fells sachent qu’ils étaient là ! Et peut-être aussi ailleurs !
Ils ont maintenu la pression deux mois durant, il a suffi de deux escarmouches. La première, à peine quinze jours après la désastreuse embuscade où fut tué Slama, Jaqez était avec El-Ahmra, un jeune appelé algérien de ceux qu'on appelait FSNA, Français de souche nord-africaine !
La lune en son premier quartier se couchait. Les fells sont venus du sud-ouest, par le petit thalweg qui aboutit à hauteur de la placette.
C’est El-Ahmra qui a eu le pressentiment d’un mouvement au débouché du thalweg. Les deux mains qui se cherchent, visage contre visage : « Lieutenant, là-bas, en haut du petit oued. » Le repli de terrain a étouffé tout bruit suspect, ils sont six en file indienne, ils s’arrêtent, reprennent leur progression, s’arrêtent, ils sont maintenant à découvert sur le glacis qui précède les barbelés à cent mètres, ils s’avancent courbés, le premier à dix mètres devant les autres. Arrêts plus fréquents. Silhouettes plus sombres sur le sombre de la crête de Rhardous qui se profile sous le ciel clair d’étoiles.
« El ! Quand le premier s’engagera sous les barbelés, on vise aux jambes. Aux jambes, El ! » La main d’El-Ahmra étreint la sienne. Leurs armes ne sont pas encore sorties de l’ombre du mur. À cinquante mètres, la première ombre se couche. « Aux jambes, El, aux jambes ! » La Mat d’El-Ahmra crache des étincelles au sol, puis, il lâche tout son chargeur plus haut. Fuite éperdue, ça gueule chez les cinq fells debout, ils tentent de riposter en tirant des rafales désordonnées.
El-Ahmra et Jaqez eux, sont déjà planqués au sol à dix mètres de l’endroit où El-Ahmra a déclenché le tir. L’éclaireur couché s’est relevé plus vite que son ombre, il court derrière ses copains, ils vont s’enfoncer dans le repli nocturne du thalweg. Jaqez ajuste sa carabine US, il a le doigt sur la queue de détente : « Tire, Lieutenant ! » Il tire posément deux mètres en avant de la première ombre qui fuit, il voit l’étincelle de l’impact sur les caillasses. Calmement les dix balles de son chargeur. Jamais agréables des balles qui font mouche entre les jambes.
« Lieutenant, pourquoi tu as tiré à terre ? »
Parce que, El ! Mais il ne le lui avouera point ... Parce que la gueule éclatée du premier “fell”... l’abattage du petit berger Hocine... le ventre ouvert de Slama. Merde, non. Assez, assez de tout ce sang ! Il prend l’épaule de El-Ahmra, « Et, toi, El, hein, tu as tiré dedans ou en l’air ? » Il croit deviner un sourire sur le visage du jeune algérien
Extrait d'une chronique de ces années de merde et de feu que tant d'entre nous vécurent entre 1954 et 1962 ; elles verront ou ne verront pas le jour ?
Je voudrais ajouter que si je n'ai pas tué, c'est que j'avais dans ma cantine de bidasse, un texte immense de six pages qui narre d'autres années plus infernales encore : c'est le « J'ai tué » de Blaise Cendrars.
À lire !
à fleur de peau

Depuis plus d'un mois, il y avait à l'Espace Cosmopolis, qui jouxte le Théâtre Graslin, une exposition sur le Rwanda avec des œuvres très fortes de Bruce Clarke ; ce plasticien sud-africain part de fragments déchirés, de papiers divers, de journaux, d’affiches, qu'il travaille, triture, imprègne de couleurs les traces photographiques et les typo. « Mots et couleurs, mots et images s’intègrent alors et se recomposent sur la toile.»

De plus en plus, il m'arrive d'avoir l'émotion à fleur de peau : les insomnies ou l'adolescence du « grand âge » ?
... Par exemple, le moment de l'après-midi d'hier, quand, encerclé(e)s par ces tableaux de Clarke, l'amie que j'accompagne dans la visite de cette exposition, évoque les violeurs comme les tueurs.
Je n'ai pas tué, jamais violé.
Face à la VIOLENCE, le dégoût est incoercible.
Et pourtant je sais parfois ne pas être et tendre et doux !
Mais face à ces images et par les mots de cette amie, renvoyé à ces quelques moments trop réels où il fallut opposer à l'horrible qui pouvait ou allait survenir, la fermeté paisible — je ne suis ni courageux, ni encore moins héroïque; simplement il le fallait ! — l'émotion m'a poigné.
La main de l'amie sur mon bras m'a relié, je n'étais plus seul dans mes larmes !

samedi, 01 novembre 2008
temps de Toussaint
Vrai temps de Toussaint : vent de Nordet et battant les vitres, une pluie froide.
Temps de Toussaint ne réjouit point le marin
Un temps à mouiller l'ancre de Dac'hlmat dans l'anse d'Er Salus, mer plate et gréément hurleur, j'aime. Mais aujourd'hui ce sera temps à se calfeutrer dans la "librairie" avec de bons livres et des musiques — temps à écouter du Wagner et son Vaisseau Fantôme !
Temps des saints, temps des morts, de mes morts, de ma morte.
Me reviennent souvent en ces jours de novembre ce que j'ai appris — naguère ? jadis ? — lors d'un trop bref séjour chez les Dogons : par des rites funéraires, qui entraînent le mort hors du domaine terrestre, les Dogons vont rompre les dernières attaches du défunt avec sa vie passée ; de son état de "mort", il passe, par la rupture de ses outils d'homme, au statut d'ANCÊTRE vivant.
Ancêtre qui vient du latin "antecessor", celui qui précède, d'abord attesté, non comme lointain aïeul, mais comme terme commun au sens de « éclaireur ».
Les ancêtres comme des éclaireurs !

Les Dogons ne sont pas loin de nous proposer une amorce de réponse, incertaine certes comme toutes les réponses, qu’elles soient celle du croyant, avec la foi et l’espérance en un au-delà, plus juste, qu’elles soient celles de l'incroyant — ce que je suis devenu — dans le désespoir et la béatitude de l’épicurien ou du stoïcien, une réponse donc à l’au-delà de cette vie, à notre interrogation sur l'immortalité .
Ce que les Dogons nous disent, c’est cette exhortation fraternelle : « Et si c'était de notre ressort à nous, les encore vivants, de continuer nos morts bien au delà du simple et pieux souvenir ? D’entretenir à travers nos enfants et les enfants de nos enfants, la force vitale et les vertus qui animaient les actes du mort ! »
René Char rejoignait les Dogons écrivant ceci qui pour moi, dans la lumière de la mort des aimées et des vieux copains, prend encore davantage sens :
Avec celui que nous aimons, nous avons cessé de parler, et ce n’est pas le silence. Qu’en est-il alors ? Nous savons, ou croyons savoir. Mais seulement quand le passé qui signifie s’ouvre pour lui livrer passage. Le voici à notre hauteur, puis loin, devant.
samedi, 26 avril 2008
dans les pas de Germaine TILLION, la Grande-Vieille
Tout simplement, pour honorer le courage, la simplicité et la profondeur de l'intelligence.


Je mis mes pas dans les siens, il y a un peu moins de cinquante ans.
La bonté, contrée énorme où tout se tait !
Apollinaire
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dimanche, 20 avril 2008
pour la Grande-Vieille
Cette nuit, je veille entre Kebach et Tadjmout, au flanc d'un mont aride que les Chaoui nommèrent Ahmar Khaddou.
Les femmes récoltent le premier orge de l'avril, et mûrissent les abricots au fond des gorges de l'Oued-Abiod.
Au bord d'une aire à battre, trois Grands-Vieux vêtus de laines blanches s'entretiennent d'une Femme, à leur égal, la Grande-Vieille .

C'est de Germaine Tillion que je parle.
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mercredi, 01 août 2007
industrieuse !
je n'oublie point Michel Serrault.
Mais Ingmar Bergman, puis Michelangelo Antonioni...
Le cri, l'aventure, la source, la nuit, le silence, l'éclipse, désert rouge et sarabande
La mort ne se trouve ni en deçà, ni au delà. Elle est à côté, industrieuse, infime.
René Char
Contre une maison sèche
16:22 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
jeudi, 26 juillet 2007
un archipel ? au delà ?

Pour saluer François J. qui a choisi Molène pour la dispersion de ses cendres.
Retour de mer et de passage, trop brièvement, dans "mon jardin", j'envoie ce message par delà l'horizon vers je ne sais trop quel archipel inespéré : cette image et un aphorisme qui procèdent de l'harmonie des contraires.
La parole soulève plus de terre que le fossoyeur ne le peut.
René CHAR
Recherche de la base et du sommet
23:15 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



