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dimanche, 11 février 2007

la fin d'un monde ?

À JCB,
qu'il fasse comme Blaise
et nous revienne un jour !


Pour clore le dépoussiérage, une mince plaquette, un peu oubliée entre de gros bouquins. Pas d'ex-libris. Donc, ni date, ni lieu d'acquisition.
La couverture, pourtant, est loin d'être anodine, rouge avec un jeu typographique sur la lettre N, répétée six fois entre le titre et l'auteur, un jeu dû à Fernand Léger, une première édition de 1919, reprise chez Seghers en 1949, préfacée par l'auteur... Blaise Cendrars.
Drôle de préface. À la Cendrars : il y parle de son travail d'éditeur à La Sirène, des 221 volumes qu'il y a préparés, qui furent ou non publiés ; mais, sauf la dernière, où il évoque ce labeur, il va consacrer l'ensemble des pages à Casanova, aux Mémoires du chevalier, aux travaux de recherche menés par une "équipe de lettrés et de rats de bibliothèque internationaux".
La fin du Monde filmée par l'ange N. D. ne sera mentionnée en deux lignes que dans l'avant-dernier paragraphe.
En une longue, longue phrase, ponctuée d'énumérations d'une belle efficacité, Cendrars relit Casanova et sa vie.

Je considère les Mémoires comme la véritable Encyclopédie du XVIIIe siècle, tant ils sont vivants, contrairement à celle de Diderot, et l'œuvre d'un seul homme, pas d'un idéologue ou d'un théoricien, ce grand vivant de Casanova qui connaissait tout le monde, les gens et les choses, et la façon de vivre de toutes les classes de la société dans les pays d'Europe, et la route et les hostelleries, les bordels, les tripots, les chambrières, les filles des banquiers, et l'Impératrice de Russie pour qui il avait fait un calendrier, et la Reine de France qu'il avait interviewée, et les comédiennes et les chanteuses d'opéra, Casanova qui passait aux yeux de la police pour un escroc dangereux et dans les salons pour un beau joueur ou un sorcier, le brillant Chevalier de Seingalt, chevalier d'industrie, qui fréquentait les ouvriers, les artisans, les brodeuses, les marchandes à la toilette, le petit peuple des rues, cochers et porteurs d'eau, avec qui il était à tu et à toi comme avec le prince de Ligne, comme avec le comte de Salmour qui se mourait d'impatience pour avoir la suite de ses Mémoires alors que ces Mémoires n'étaient pas encore publiés mais circulaient sous le manteau et par courriers rapides qui galopaient à travers l'Europe (et depuis lors le public ne s'en est pas encore rassasié !), l'homme s'étant improvisé écrivain à l'âge de 60 ans pour meubler ses loisirs de bibliothécaire dans un château de Bohême, les soirées et les nuits d'hiver étant plus longues que les mille et une nuits de Shéhérazade dans le château désert du comte de Wallenstein de Dux, malgré les 25.000 volumes de la bibliothèque, le viveur se sentant devenir vieux dans la solitude, il revivait sa vie crépitante, noircissant des cahiers tout en ajoutant des bûches au feu de la cheminée, et je trouve prodigieux le sort de ses écrits qui sont devenus un des grands livres du monde alors que le vieillard n'était en rien gens de lettres ni ne maîtrisait sa langue et que la version que l'on connaît des Mémoires n'est ni le texte original ni même une traduction fidèle ou un arrangement moralisateur ou un choix des meilleurs morceaux ou une adaptation piquante, érotique, ce qui est un cas unique dans l'histoire de la littérature mondiale pour un écrit devenu un livre de chevet et prouve bien que malgré l'avis des psychologues, des moralisateurs, des historiens, des hommes de plume professionnels nul n'est besoin d'avoir du style, de la grammaire, de l’orthographe, de la science, des idées, de la religion, ni même une conviction quelconque pour écrire un livre immortel, et que le tempérament et l'amour de la vie y suffisent, ainsi que l'amusement d'écrire sans prétention et pour son seul plaisir des histoires vraies.

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J'avais tourné le dos. J'avais tourné la page. J'étais parti au Brésil. Je prenais des films. Je chassais. Je voyageais. Je flânais. Je perdais mon temps. Je respirais, je vivais et foin des bibliothèques ! Quant aux livres en panne que j'abandonnais au bon et au mauvais génie de La Sirène, je n'y pensais plus...

Parmi ces livres était le scénario de LA FIN DU MONDE sur lequel je comptais beaucoup pour faire fortune, mais... habent sua fata libelli.

Un éditeur devrait être astrologue !
BLAISE CENDRARS.
(Saint-Segond, 27 janvier 1949)



Post-scriptum : On reparle du grand Blaise, ces temps-ci à propos de la réédition du tome XV de ses œuvres complètes et du bouquin de sa fille Myriam, réédité aussi avec quelques ajouts. La webradio de France Cul, les Sentiers de la Création, rediffuse "En bourlinguant avec Blaise Cendrars", les entretiens réalisés par Michel Manoll, en 1950.
Que du bon et grand air !

Commentaires

Wouh quel texte ! ( je vais continuer à vivre un peu, même sans prince de Ligne)

Écrit par : Le Morse | dimanche, 11 février 2007

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