Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

vendredi, 11 août 2017

répondre à René Char

En octobre 1938, le huitième Cahier G.L.M. publie le texte d'une enquête anonyme: « La Poésie indispensable » - sorte de manifeste sur le statut de la poésie - à laquelle les lecteurs sont invités à répondre en citant vingt poèmes* qu'ils jugent «indispensables» non pas en référence à l'idée qu'ils se font de la culture, mais à celle, plus essentielle, de leur existence. 
Le texte de l'enquête a été rédigé par Char qui livre sa propre réponse, sous son nom et à la suite du texte.

Jean Arp, André Breton, Roger Caillois, Robert Desnos, Francis Curel, Paul Eluard, Pierre-Jean Jouve, Gilbert Lely, André Masson, Benjamin Péret, Philippe Soupault... et d'autres encore répondent dans le cahier suivant.

* Pourquoi 20 ? A cause de l'incommodité de ce nombre. Mais vous êtes invité à motiver votre désaccord.

 

ENQUÊTE   DANS   LES   CAHIERS   G. L. M.*
LA   POÉSIE   INDISPENSABLE

Questionnaire.
     Soit duplicité soit ignorance, les conducteurs écoutés de la Poésie soulèvent de moins en moins de protestations de la part de l'ensemble des lecteurs contre leur volonté grossière de réduire à nouveau cette Poésie aux dimensions gracieuses, inoffensives ou politiquement utilisables (excluant alors merveilleux, érotisme, humour et fantastique, dénoncés hypocritement comme facteur de confusion et d'ankylose), que l'esprit bourgeois et un certain opportunisme révolutionnaire n'ont jamais désespéré d'imposer. Cette démarche va à l'encontre de l'interrogation creusante, en permanence posée à l'homme — ce briseur de satisfactions —, par la simplicité sans limites de son devenir autant que par l'essence magique de son origine (en proie aux déchirements des milieux contradictoires où il circule, en proie à son angoisse, à son mal-être, aux rapports non fondamentaux avec les structures des sociétés, en proie aux allégresses tranchantes, en proie à de subtiles nausées, etc.).
NOUS VOUS POSONS LA QUESTION SUIVANTE :
      Contre toute tentative d'annexion, de stabilisation, d'estimation bornée de la Poésie, désignez-nous vingt poèmes, sans restriction de pays ni d'époque, dans lesquels vous aurez reconnu l'INDISPENSABLE qu'exige de vous non pas l'éternité de votre temps mais la traversée mystérieuse de votre vie.

1937
in La Recherche de la Base et du Sommet

 


Ma réponse à René CHAR

Tardive, certes.
Quatre-vingts années après le lancement de cette enquête ! 


Mais il a bien fallu soixante-dix ans au lecteur depuis son enfance, avec cette récitation scolaire du sonnet XXXI de Du Bellay, jusqu'au seuil désormais franchi de la vieillesse, avec quelques pages de Quignard, pour "reconnaître l'Indispensable" qui m'aura été nécessaire à la traversée.


           Le premier — ai-je dix ans ? —

Les Regrets de Joachim Du Bellay
Les Chimères de Gérard de Nerval
Cinq grandes Odes de Paul Claudel
Les Illuminations d’Arthur Rimbaud
Hélène ou le règne végétal de René Guy Cadou
Feuillets d'Hypnos de René Char lui-même
La nuit remue d’Henri Michaux
Le Divan du Tamarit de Federico Garcia Lorca
Amers de Saint-John Perse
Les Noces suivi de Sueur de sang de Pierre Jean Jouve
Les Essais de Michel de Montaigne
Fragments d’Héraclite
L’Odyssée dHomère
L’Homme foudro de Blaise Cendrars
Le Chant du Monde de Jean Giono
Haïkaï de Bashô
Nedjma de Kateb Yacine
Le Fou d’Elsa de Louis Aragon
La Presqu'île de Julien Gracq
Sur l'idée d'une communauté de solitaires de Pascal Quignard

— le vingtième — et je suis entré dans les octantes ! —

Vingt poèmes ?
Mais qu'est donc un poème ?
Sinon le singulier matériau d'une langue.

Ces vingt livres, m'ayant ouvert au-delà de leurs vingt titres, quasi l'œuvre entier de ces vingt poètes, philosophes, romanciers, essayistes, m'ont livré, les uns et les autres, à travers un vers, une strophe, un sonnet, quelques lignes, deux paragraphes, une page, dix pages, cent pages, l'entier de leurs chapitres, l'INDISPENSABLE de ma vie, pour mieux vivre le pays natal, l'océan et ses îles d'enfance, la langue et ma parole, la Femme, l'Autre, les compagnonnages, la guerre, les voyages et les îles aux rivages inconnus et encore et toujours l'AUTRE, dans les interrogations et la beauté, dans le retour de "tout l'avenir  au présent"**....

Et quand Char invite au désaccord pour les vingt textes, c'est qu'il me faudrait en citer et dix et vingt autres : d'abord des femmes, Sapho, Louise Labé, Marguerite Yourcenar,  Assia Djebar, Simone Weill, Barbara Cassin, toutes veilleuses au ventre libertaire ;  puis encore parcourant les temps de la langue, Jaufré Rudel, François Villon, Victor Segalen, Gaston Bachelard, Jorge Luis Borgès, Roland Barthes, Pierre Guyotat, Antonio Lobo Antunès, coups de boutoir dans les certitudes, soulèvements dans le morne des jours, irruptions incandescentes dans les ténèbres de la mort, apaisements sur les ravages des cruautés...


 

S'il leur plaît,
que les lectrices et lecteurs de ce blogue
répondent, Elles et Eux, 
à René CHAR !

Nous sommes au delà du temps.

 

Bibliothèque - copie.jpg

La Bibliothèque de René Char
Vieira da Silva

 

* G. L. M., trois initiales pour l'éditeur Guy Lévis Mano, imprimeur, éditeur, poète, qui imprima et édita quelques œuvres de René Char, comme Dehors la nuit est gouvernée précédé de Placard pour un chemin des écoliers ou Sur la Poésie 1936 - 1974
** Lettre de René Char à Albert Camus, le 4 octobre 1947.

                  

Écrire un commentaire